Poul Anderson fut, pendant plus de quarante ans, un auteur particulièrement mal-aimé en France. Rangé avec Robert Heinlein bien au fond du placard des « réacs », l’auteur fut systématiquement démoli par la critique et trop souvent boudé par les éditeurs. A tel point que si personne n’avait lu Poul Anderson, tout le monde s’accordait pour « dénoncer en chœur ses écrits fachos ». La rumeur fut tenace, alimentée par une tradition française d’incompréhension hautaine des Etats-Unis. Et comme le rappelle Xavier Mauméjean dans son vibrant plaidoyer en faveur du Chant du barde (Bifrost, n°61), s’il n’y avait pas eu les éditions l’Atalante et Le Bélial’, Poul Anderson n’aurait pas été sorti du « placard à fachos » de sitôt…
Mais comment réhabiliter un auteur de science-fiction injustement démoli par près d’un demi-siècle de rumeurs ? En publiant une anthologie démontant de manière irréfutable les calomnies. C’est l’exercice auquel se prêtent les éditions du Bélial’ avec ce recueil de neuf nouvelles (dont 6 récompensées par un Prix Hugo) présentées par Jean-Daniel Brèque, spécialiste éclairé de l’œuvre de Poul Anderson. Le résultat est brillant, et mérite de revenir en détails sur ces textes majeurs de la bibliographie de l’auteur américain.
« Sam Hall », nouvelle faisant écho à une chanson traditionnelle américaine, fut écrite par Poul Anderson au début des années 50. Alors fasciné par les premiers « ordinateurs » géants, il imagine un monde futuriste totalitaire où le contrôle des individus se fait par leur fichage complet, mis à jour en permanence par des systèmes de cartes perforées. Le héros de « Sam Hall » est en charge de l’ordinateur central, un immense complexe stockant l’intégralité des données sur chaque citoyen. S’amusant à introduire dans la mémoire centrale le personnage fictif de Sam Hall comme fichier fantôme, il en fait rapidement une sorte de justicier masqué, et entraîne sans le vouloir le renversement du régime ! Un texte intelligent et bien renseigné sur l’informatique balbutiante de cette époque, qui relate non sans ironie comment un système totalitaire en vient à s’auto-détruire sans le savoir !
« Jupiter et les centaures » pourrait faire partie de ces nouvelles inspiratrices de Cameron pour son « Avatar ». Afin d’explorer Jupiter, les scientifiques ont développé une forme de vie humanoïde synthétique contrôlée par la pensée depuis une station orbitale. Anglesey, un biophysicien rendu invalide par un terrible accident, manipule la créature nommée Joe, premier humanoïde synthétique à parcourir la surface jovienne. Mais la machine permettant d’assurer le contrôle psychique de Joe a des ratés. Qui est à l’origine de ces pannes ? Joe ou Anglesey ? Bâtie autour du rêve d’exploration de mondes vierges exotiques et du besoin d’évasion d’un lourd handicapé, cette nouvelle a certes mal vieillie sur le plan scientifique. Mais sa puissance narratrice et ses personnages n’ont pas pris une ride, bien au contraire.
« Long cours » valut à Poul Anderson le premier de ses sept Prix Hugo (1961). Sur un monde lointain, jadis colonisé par l’homme, des explorateurs rejouent la découverte d’un nouveau continent bien au-delà d’un océan gigantesque. Passé l’inévitable choc des civilisations, nos explorateurs apprennent des autochtones que l’île principale de ce royaume abrite un vaisseau spatial, appartenant à la mythologique race ancestrale. Il se joue alors à la fois une quête des origines de toute une humanité perdue, mais également une rivalité politique entre les seigneurs autochtones et Rovic, le capitaine de l’expédition. Quelle décision prendra notre nouveau Colomb ? Poul Anderson s’amuse des chocs culturels subis par ses personnages au niveau individuel comme collectif : les autochtones découvrent non sans crainte la caravelle des explorateurs, l’équipage du capitaine Rovic s’émerveille face au vaisseau spatial du visiteur. Il en tire un récit captivant, dont la conclusion laisse la voie libre à la liberté d’action de ses personnages plutôt qu’à une quelconque pensée morale.
« Pas de trêve pour les Rois ! », qui valut un second Hugo (1964) à son auteur, déclencha lors de sa parution en France dans les années 60 une vive polémique. Basée dans un futur post-apocalyptique, cette nouvelle s’évertue à combattre l’oppression psychologique d’un groupe déterminé à priver le peuple américain de sa propre liberté de gouvernance. Cette nouvelle tient donc pour beaucoup du rejet de l’impérialisme établi au détriment du droit à la souveraineté des peuples. Il est donc amusant de noter que ce texte valut à Poul Anderson – aussi en raison d’autres éléments venus chagriner les éditeurs français – cette étiquette (contradictoire ?) de réactionnaire qui le suivit pendant plusieurs décennies. Peut-être faut-il voir dans ces anciennes critique le fait que cette nouvelle nous narre une contre-révolution, basée sur le refus d’un changement de société et le retour vers une situation passée présentée comme plus acceptable. Pris au pied de la lettre, un tel synopsis a des points communs avec une pensée réactionnaire. A la différence que le régime combattu souhaite mener une politique belliciste d’annexion des autres peuples, là où les contre-révolutionnaires priment le pacifisme, la souveraineté de chaque peuple et leur entente cordiale. Dans ces conditions, est-ce un discours si négatif que cela ?
« Le Partage de la Chair » (Prix Hugo 1969) se focalise sur la question de l’humanité, en explorant un des tabous de nombreuses cultures : le cannibalisme. Pour l’occasion, Poul Anderson reprend l’idée d’une diaspora dispersée à l’échelle galactique et imagine la reprise de contact entre chaque monde. Une de ces expéditions connaît un incident fâcheux lorsqu’un de ses scientifiques est tué et mangé par un autochtone. La femme de ce scientifique, issue d’un monde barbare, exige d’exercer sa propre vengeance selon la charte fédératrice de l’Humanité en vigueur. Elle se retrouve ainsi sur ce monde, engagée dans une traque à mort du cannibale… Mais la nouvelle ne se limite pas à ce récit sanglant d’aventure. Rapidement, Poul Anderson révèle comment le cannibalisme est devenu une pièce maîtresse de ce monde, aussi bien pour les peuples civilisés que pour les sauvages que son héroïne doit traquer. Poul Anderson dépasse les arguments socio-culturels, et va jusqu’à imaginer que ce cannibalisme soit devenu une étape biochimique indispensable au cours du développement des individus mâles. C’est une explication fine, qui plonge jusqu’à l’intimité d’un comportement profondément ancré dans notre dégoût collectif. Au final, la nouvelle explore d’une manière inattendue la notion d’humanité en s’inspirant d’un de nos plus vieux tabous.
« Destins en chaîne » est né d’un jeu d’écriture, à partir d’un prologue de l’écrivain Keith Laumer, comme nous l’explique Jean-Daniel Brèque en guise de présentation. Poul Anderson profita de l’occasion pour rendre hommage à P.K. Dick (ou le charrier, ce dernier ayant narré les aventures d’un Poul Anderson fictif enlevé par des voyageurs temporels dans « Waterspider » ). Le style et l’univers psychologique de la nouvelle sont donc très dickiens. Cette nouvelle n’a cependant pas fait des étincelles lors de ma lecture. J’avoue avoir apprécié l’hommage mais m’être ennuyé ferme en la lisant. Je préfère de loin lire un bon vieux Dick écrit par Dick.
« La Reine de l’Air et des Ténèbres » (Prix Hugo 1971) rattrape heureusement ma précédente mauvaise impression. Sur un monde dont la colonisation est encore récente, les colons sont en proie à d’inexplicables disparitions d’enfant à l’orée des zones habitée. Au-delà des ultimes villages et avant-postes, s’étend une vaste forêt sauvage, dont les fermiers installés à sa lisière prétendent qu’elle est habitée par le « petit peuple ». Qui sont ces êtres, dont les descriptions qu’en font les ruraux évoque les esprits sylvestres de la mythologie celtique terrestre ? On ne peut s’empêcher de penser, à la lecture de cette nouvelle, au Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare. Ici, l’opposition entre les plaines colonisées et les forêts hantées de ces curieux aliens fait écho à l’antonymie entre le jour et la nuit de la comédie shakespearienne. Enfin, le fameux détective privé Sherrinford se réclamant de la descendance d’un célèbre enquêteur d’avant l’ère spatiale vaut absolument le détours. Une très bonne nouvelle.
« Le chant du barde » (Prix Hugo et Nébula 1973), titre-phare de ce recueil, se présente une nouvelle particulièrement poétique, bâtie sur le songe d’un sombre futur où la machine a dupé l’homme. La référence au mythe d’Orphée y est omniprésente. Comme le héros mythique, le harpiste souhaite retrouver son épouse, décédée après avoir été mordue par un serpent. Mais le dieu des Enfers n’est autre qu’un super-ordinateur, régissant la planète toute entière, et faisant croire aux dociles humains qu’il les réincarnera après leur mort. Tout comme Orphée, notre harpiste ne revient pas des Enfers avec sa Eurydice. Et après ce cuisant échec, il tente de monter les hommes contre le dictateur de silicium. Poul Anderson prend d’ailleurs parti dans la légende grecque et attribue à son harpiste un des destins supposés d’Orphée. A vous de lire cette nouvelle pour découvrir lequel !
« Le jeu de Saturne » est une nouvelle bien plus tardive dans l’œuvre de Poul Anderson. Curieux texte d’apparence assez morne, l’intrigue met en scène l’arrivée d’un vaisseau spatial à voile solaire dans la banlieue de Saturne après 8 ans de voyage. Ses passagers débutent alors un vaste programme d’exploration des lunes Japet et Titan. L’ennui du voyage a été progressivement comblé par un jeu de rôles proche de l’improvisation théâtrale permanente, reconfigurant les rapports sociaux entre membres de l’équipage dans une dimension virtuelle. Ce qui ne devait être au départ qu’un simple loisir se révèle une passion destructrice pour beaucoup, et dissipe énormément les astronautes en mission à la surface de Japet… Au point que l’accident devient inévitable. L’inclusion d’un jeu de rôle fantasy dans cette nouvelle de space opera a quelque chose d’anachronique, et Poul Anderson s’amuse visiblement beaucoup avec ce contraste. Reste que cette description d’un loisir aliénant, ôtant toute capacité de concentration aux astronautes partis en mission, laisse perplexe. Faut-il y voir, comme Jean-Daniel Brèque, une allusion aux médias de masse et à l’abrutissement qu’ils génèrent ? Possible, mais là encore, point d’attitude réactionnaire. Juste une raillerie face à ces ennemis déguisés embourbant nos esprits. A coup sûr, une nouvelle à plusieurs niveaux de lecture particulièrement visionnaire.
Recueil captivant et particulièrement étoffé, le Chant du Barde a toutes les qualités pour réhabiliter Poul Anderson auprès du public français. Gageons que ce retour sur des bases assainies sera l’occasion d’une redécouverte de cet auteur américain – en attendant la traduction inédite de Tau Zéro chez Le Bélial’ par Jean-Daniel Brèque courant juin 2012.
Une lecture commune avec Efelle.
Commentaires récents