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L’Apocalypse selon Eusèbe – Yves et Ada Rémy

YARemyEusebeEusèbe, moine Bernardin du XIIème siècle, est chargé par Saint Bernard d’enregistrer les actifs des établissements cisterciens. Le moine, humble d’origine, m’apprécie guère les prêches enflammés de son supérieur exhortant les royaumes d’Europe à la croisade, mais garde pour lui tout commentaire désobligeant. Alors qu’il fait route à l’est du royaume de France, voilà qu’il entend le Divin lui ordonner de tenir une seconde comptabilité : celle des guerres et massacres à venir, pendant des siècles et des siècles, jusqu’à l’épuisement de Sa patience. Chemin faisant, le moine croise de futurs champs de bataille et consigne avec soins les visions que Dieu lui transmet. Des images de carnages futurs, et le terrible décompte de leurs morts. Son manuscrit retrouvé dans le cellier miraculeusement intact d’une abbaye en ruines, livre le récit glaçant d’Eusèbe et révèle un inventaire précis des champs de bataille de Champagne, de Flandres, de Belgique ou encore de Picardie. Le document surprend. Le voilà remontant la chaîne hiérarchique du Ministère de la Culture, jusqu’à ce que la vérité scientifique lui confère une inattendue valeur prophétique : après analyses, il s’avère que le manuscrit est aussi vrai que ses descriptions historiques. Et sa funeste chronologie se poursuit encore dans le futur…

Nouvelle originellement parue dans Fiction n°305 (novembre 1979), « L’Apocalypse selon Eusèbe » se révèle aussi intrigante que grinçante. Puissante fable inspirée des fantasmes de textes apocryphes, le manuscrit d’Eusèbe révèle au lecteur une parole divine authentique pourtant rejetés par une église manipulatrice au profit de ses condamnables intérêts politiques. Eusèbe n’entend pas laisser l’Europe verser son sang inutilement dans une nouvelle croisade sanguinaire ; et comme tout prophète condamné par l’Eglise, il n’est guère difficile d’imaginer quel fut son sort. Pourtant, l’authenticité de ses visions, miraculeusement préservées jusqu’à nos jours, prouvent à elles seules l’indéniable caractère divin de leur inspirateur.

Provoquant l’inquiétude des autorités, risquant de bousculer une société libérée du clergé et de plus en plus apathéiste – pour ne pas dire athée – ce manuscrit risque bien de finir sous clé dans les sous-sols de l’Elysée. Mais sa dernière vision se rapporte à un avenir proche, qui dans le contexte de publication originelle de cette nouvelle n’est pas sans faire penser à la guerre froide et les prémices de la guerre en Afghanistan (cette dernière débutera avec l’invasion soviétique le 25 décembre 1979). « L’Apocalypse selon Eusèbe » n’est bien entendu nullement une vision prophétique ratée de nos deux auteurs, mais une nouvelle grinçante publiée à une époque où le spectre d’une guerre atomique totale s’agitait à nouveau. Plus qu’une lecture pessimiste de l’actualité, cette nouvelle se présente comme une court mais engagé plaidoyer antimilitariste, rejetant dos à dos les guerres de religion et les folies expansionnistes des hommes. Les pauvres mortels que nous sommes ont fait de la Terre l’enfer qu’ils redoutent tant. Et Dieu dans tout ça ? Comble de l’ironie : qu’il tente de nous prévenir, il ne sera guère entendu. Il faut croire qu’Il a baissé les bras depuis longtemps ; car trente-six ans plus tard, si le contexte géopolitique a certes changé, la nature humaine reste la même…

 

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Mad Max : Fury Road – George Miller (2015)

mad max fury roadLe monde s’est écroulé. D’abord la fin du pétrole, ensuite le changement climatique et enfin la grande guerre pour l’eau. Le conflit atomique a ravagé la planète, irradiant les survivants et condamnant les générations futures à de courtes vies avant de succomber aux mutations cancérigènes. Dans ce monde aride, rares sont les îlots de survivance. « Immortan Joe » (Hugh Keays-Byrne) possède un de ceux-là. Cet être tyrannique dirige une forteresse bâtie sur une station de pompage d’eau profonde, nappe phréatique préservée de toute contamination. Il a bâti une société ultra-violente, dirigée par sa caste-guerrière des « War Boys ». Ces gamins, enfants du monde irradié, sacrifient leur demi-vie sous ses ordres. Ils vouent un culte à la violence et à la vitesse, et espèrent rejoindre le Valhalla en se sacrifiant au combat.

Immortan Joe considère les femmes comme son butin le plus précieux. Parmi ses innombrables « pondeuses », il place au-dessus de toutes les anciens mannequins qu’il séquestre dans son nid d’aigle. Mais ces femmes refusent d’être assimilées à des objets. Elles trouvent en la guerrière Furiosa, enlevée dès son enfance par les War Boys, une alliée précieuse. Lorsque Furiosa est élevée au titre d’Imperiosa, elles montent un plan d’évasion audacieux. Immortan Joe lance toute sa horde à la poursuite des fuyardes, et l’issue de cette course-poursuite semble hélas bien mal engagée pour Furiosa. Réapparaît alors Max, l’ancien flic devenu justicier solitaire. Capturé par les War Boys, il est dressé comme trophée de guerre sur l’un de leurs buggys customisés. Mais notre héros schizophrène ne va pas rester longtemps prisonnier de la horde, et s’allie rapidement avec les fugitives …

Après trente années d’attentes, George Miller fait son grand retour dans l’univers Mad Max sur grand écran, et concrétise un projet envisagé depuis la sortie de Mad Max : Au-delà du dôme du tonnerre (1985). Mais le parcours aura été semé d’embûches. En 2003, Miller annonçait qu’un script était enfin écrit, et que la pré-production allait pouvoir débuter. Le projet tombe hélas à l’eau, et il faut attendre 3 ans pour que Miller revienne à la charge. Cette fois-ci, le film se fera sans Mel Gibson, et le scénario est rédigé avec l’aide de l’auteur de comics britannique Brendan McCarthy. Nouveau coup de théâtre en mars 2009 : George Miller annonce que le film sera produit en images de synthèse. En 2010, il est même question de sortir deux films à suivre. Le tournage revient heureusement sur le choix initial de décors naturels, mais des intempéries modifient considérablement le désert de Broken Hill, et Miller préfère repousser le tournage à début 2012. Nouveau retard jusqu’à l’été 2012, lorsque l’équipe s’installe enfin en Namibie, et sortie alors annoncée en mai 2015. Miller en dévoile un peu plus au fil des années suivantes. Il présente son nouveau projet comme un « reboot » total de la saga, remise au goût du jour. Dans le rôle de Max Rockatansky, est retenu l’acteur britannique Tom Hardy. Quant à Mel Gibson, annoncé pour un caméo, il est finalement annulé, aux grands regrets de George Miller.

Privilégiant les déserts de Namibie comme décors naturels rehaussés d’effets spéciaux numériques, George Miller parvient à recréer ce frisson d’image si caractéristique des deux premiers Mad Max de sa trilogie initiale. Le spectateur ressent immédiatement une bouffée d’air chaud mêlée d’odeurs d’essence, de sueur et de fumée. L’adrénaline monte à l’écran, les moteurs vrombissent et un furieux désir de destruction s’empare des conducteurs. Nous sommes bien dans un Mad Max, indéniablement. Tous les ingrédients du mad movie post-apocalyptique y sont présents, cuisinés avec amour par le chef George Miller. La pellicule est jouissive, les personnages tout droit surgis de comics déjantés, et surtout, le film s’épargne l’arrière-goût de carton des séries B produites dans d’obscurs studios climatisés. La bande-son elle-aussi participe au génie de Fury Road. Privilégiant les percussions, imposant un rythme effréné à cette longue course-poursuite de deux heures, elle se fond aux riffs survoltés du War Boy guitariste enchaîné à l’énorme truck-sono d’Immortan Joe. Une invention supplémentaire parmi tant d’autres qui renforce l’univers fou et ultra-violent de George Miller, propulsant ce nouveau volet bien au-delà des qualités esthétiques du mythique Mad Max 2 : Le Défi (1981).

En résumé, Fury Road a tout du film d’action authentique, du long-métrage complètement barré qui en jette. Cerise sur le gâteau, Miller nous épargne le détestable ragoût réchauffé et bourré d’images de synthèse qu’Hollywood nous aurait servi sans vergogne en d’autres occasions. Fort de près de quarante ans d’immersion dans son univers, Miller est parvenu à refondre totalement l’esprit Mad Max dans une super-production à la fois moderne et ambitieuse. Il ne me semble pas si exagéré de qualifier Fury Road de meilleur film de la saga tant le travail de Miller se concrétise avec autant de talent à l’écran. Sans l’ombre d’un doute, Fury Road est un excellent mad movie post-apocalyptique, du grand Miller à voir au plus vite sur grand écran.

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Le navire des glaces – Michael Moorcock

navire_glaces_moorcockDans un futur proche, suite à des modifications climatiques restées mystérieuses, la Terre est devenue un monde polaire. Face à ce cataclysme, l’Humanité a du s’adapter. Sur l’ancien plateau de Matto Grosso, huit cités troglodytes survivent selon les dures lois de la Glace-Mère. A la tête de flottes de navires des glaces, les hommes chassent les gigantesques baleines terrestres et organisent un reliquat d’activité économique. Mais ce monde agonise peu à peu, alors que les matériaux se font rares et que la technologie héritée des siècles plutôt des anciens hommes vient progressivement à défaillir. Le taciturne capitaine Konrad Arflane arpente seul ces étendues glacées. Victime de la guerre économique que mène Friesgalt contre les autres cités, notre capitaine a perdu son navire et préfère la mort dans les étendues glacées au déshonneur. Par le plus grand des hasards, il va cependant sauver le seigneur légitime de Friesgalt, seul rescapé du naufrage de son navire des glaces. Malgré ses réticences, Arflane est attiré par le seigneur Rorsefne et finit par se mettre au service de sa famille. Le vieil homme lui révèle alors les circonstances de son naufrage : de retour d’une expédition dans le Nord, il prétend avoir redécouvert la cité légendaire de New-York, et souhaite monter une nouvelle expédition. Arflane hésite, mais finit par accepter d’en prendre le commandement. Car au-delà des promesses de gloire et de richesse, le capitaine espère secrètement que ce pèlerinage jusqu’au royaume de la Glace-Mère rallumera la foi qui s’éteint en son cœur …

Roman post-apocalyptique paru en 1969 sous le titre The Ice Schooner, le récit fut initialement diffusé sous la forme d’un feuilleton en trois épisodes dans la revue SF Impulse entre 1966 et 1967. La première édition française, diffusée dans la collection Club du Livre d’Anticipation, y rajoutait Le programme final, un récit appartenant pour sa part au cycle de Jerry Cornelius. Un choix pour le moins surprenant puisque Le navire des glaces ne se relie pas à une saga en particulier, ni au cycle du Champion Eternel. S’il est qualifiable de roman de « climate fiction », Le navire des glaces prend pour sa part le contre-pied des projections climatiques actuelles. Un détail sans importance pour Moorcock qui ne cherchait nullement à prendre parti dans le débat des années soixante opposant scientifiques partisans d’un réchauffement ou d’un refroidissement climatique. Cependant, le monde glacé mis en scène n’est pas sans évoquer la théorie de la Terre « boule de neige » , modèle climatique supposant qu’en certaines périodes géologiques de glaciation extrême, la majeure partie de notre planète ait pu se retrouver recouverte d’une couche de glace. Un tel scénario est un défi pour la biosphère. Moorcock résout en partie ce problème en imaginant un écosystème polaire complexe, mélange d’évolution et d’adaptations extrêmes en un laps de temps très court – à peine quelques siècles. La chaîne alimentaire perdure grâce à quelques rares oasis de chaleur où l’eau liquide s’écoule encore, tandis que de rares grands prédateurs parcourent les étendues glacées à la recherche de proies ou de charognes. Moorcock ne manque pas d’accumuler les incohérences vis à vis de la macro-évolution, autant d’éléments laissant supposer que cette nouvelle biosphère a été en grande partie modelée par le génie génétique. La véritable genèse de ce monde glacé, révélée à la toute fin du roman, est d’ailleurs là pour nous le confirmer. Et puisque cette Terre gelée est l’œuvre de la folie des hommes, Moorcock s’emploie avec un malin plaisir à faire souffrir ses personnages prisonniers des neiges éternelles.

La Glace-Mère met à l’épreuve ses enfants. Dans ce monde hostile et pauvre en ressources, l’héritage technologique des anciennes nations est une bénédiction. Les huit cités survivent ainsi grâce aux navires de glace fabriqués peu de temps avant l’effondrement final de la civilisation, et se doivent de suivre des lois rigoureuses pour que les générations futures puissent à leur tour survivre. Le culte même de la Glace-Mère est une invention des anciens, afin de conditionner psychologiquement leurs descendants à ce mode de vie extrême. Cependant, cette existence ne peut qu’être que transitoire, le temps que le climat terrestre se rétablisse de nouveau. Or ces changements climatiques, que les hommes des huit cités perçoivent désormais, sont perçus avec autant de frayeur que le refroidissement passé. Avec le retour du réchauffement, c’est tout une civilisation polaire qui menace de s’effondrer. Face à cet avenir crépusculaire, l’espoir réside peut-être au cœur de la cité légendaire de New-York. Apparaît alors l’image quasi-religieuse d’un messie des glaces, en l’occurrence le capitaine Arflane, dont la destinée semble liée au destin des huit cités.

Mais Arflane n’est pas à proprement parler une figure héroïque. Ses actes sont bien trop souvent influencés par son humeur changeante et l’amour qu’il porte à Ulrica. De même, sa foi vacillante en la Glace-Mère le mène à constamment hésiter entre résolution fanatique et doute raisonné. Conditionné par une tradition que le récent réchauffement climatique vient effriter, son jugement variable menace la bonne marche de toute l’expédition – au même titre que la rébellion d’Ulsenn risque à tout moment de saper le moral de l’équipage. Moorcock s’attarde non sans talent sur cet anti-héros indécis, malmenant l’image du fier capitaine embarqué dans une héroïque expédition d’exploration. L’effet ressenti à la découverte du personnage n’est pas sans rappeler le Moby Dick d’Herman Melville. Le capitaine Arflane a quelques airs de capitaine Achab, marin émérite mais à l’esprit consumé par son désir de vengeance contre l’énorme cachalot blanc. Après quelle chimère court Arflane ? L’homme ne chasse pas un Léviathan mais traque la mythique cité gelée de New-York, symbole de sa propre foi et de son mode de vie. Il ne sait si cette quête lui apportera doute ou réconfort spirituel. Mais son entourage lui est tout aussi redoutable que ce périlleux voyage : attaché malgré lui à la famille Rorsefne, il ne semble pas prendre conscience que ses véritables ennemis sont ces aristocrates des glaces. Chaque pas en leur direction, chaque alliance ou conflit éclatant ne font que le rapprocher du gouffre qui menace de le perdre corps et âme.

Roman particulièrement réussi, à mi-chemin entre fiction climatique et réflexions post-apocalyptiques, Le navire de glace revisite les récits d’exploration polaire et de chasse à la baleine à travers le personnage du capitaine Arflane, croisement inédit entre l’explorateur Peary et le capitaine Achab. Moorcock dresse ainsi le portrait d’un homme hésitant, perdu entre les dogmes de sa foi et les preuves de la science. Une figure éternelle, soumise à l’impitoyable pression du changement. L’homme peut-il se fier à la religion pour s’adapter ? La conclusion de Moorcock est sans appel, et aussi vrai que la glace peut fondre, la connaissance est un feu brûlant que rien ne peut arrêter.

 

Le navire des glaces, Michael Moorcock (The Ice Schooner , 1969). Editions Pocket-SF (traduction de Jacques Guiod), 1988, n°5286, 256 p.


Neon Genesis Evangelion tome 14 – Nouveau Départ

NGE_14Nous voici arrivés au terme de l’aventure. Après vingt années de travail pour Yoshiyuki Sadamoto et de patience pour les inconditionnels de la série, Glénat publie enfin le quatorzième et dernier tome du manga Neon Genesis Evangelion dans sa traduction française ! Que de souvenirs pour le fan que je suis : quatorze, c’est aussi le nombre d’années me séparant de la découverte de la version manga du célèbre anime japonais, initialement proposé sous la forme d’une série de 26 épisodes et diffusé pour la première fois en France sur Canal+ en 1998. Bien entendu, le véritable suspens de cet ultime tome repose sur la découverte de la conclusion retenue par Sadamoto. Suivra-t-il l’épisode final de la série télévisée ou se rangera-t-il derrière le scénario du film The End of Evangelion ?

Beaucoup de fans attendent de cet ultime tome que Yoshiyuki Sadamoto tranche la fameuse dispute qui anima le studio Gainax alors que le scénario initial, jugé trop violent et trop ambitieux en terme d’animation et de budget, fut réécrit pour les deux derniers épisodes 25 et 26. Cette version revisitée du final de l’anime avait déçu plus d’un téléspectateur, et le réalisateur Hideaki Anno avait pu revenir sur son scénario initial à travers le film The End of Evangelion, œuvre tout âprement discutée par les fans de l’univers. La confusion générée entre les deux conclusions avait laissé le public aussi indécis que divisé. Mais est-ce pour autant à Sadamoto d’arbitrer définitivement cette dispute ? Non, je ne le crois pas, car une troisième option subsistait : l’adaptation manga de la série, entreprise par ce dernier et débutée la même année que la sortie de l’anime au Japon (1995). Yoshiyuki Sadamoto, alors dessinateur et character designer de la Gainax, n’avait de toute évidence pas l’intention de corriger le scénario d’Anno, mais bien d’en proposer sa propre interprétation. Les années se sont écoulées, chaque tome marquant sa légère différence avec la série, sans pour autant bafouer l’idée originale de Hideaki Anno. Puis, à partir du tome 12, Sadamoto sembla pencher pour une conclusion similaire au Troisième Impact apocalyptique de The End of Evangelion. Un choix en grande partie confirmé par le tome 13, bien que de légers changements de direction annonçaient que progressivement, le dénouement s’engagerait vers une conclusion inédite.

J’avais fait le pari que Sadamoto cherchait à préparer le lecteur en vue de lui présenter son propre dénouement, proche du film apocalyptique mais définitivement éloigné de sa dérangeante scène finale. J’envisageais même plusieurs spéculations quant à ce quatorzième et ultime tome, lançant ainsi une bouteille à la mer en attendant sa prochaine parution. Il s’avère qu’au final, j’avais vu juste, même très juste. A tel point que si je ne reviens pas sur mes propres pronostics, ce n’est que par souci d’en révéler le moins possible sur le dénouement de cette grande série. Mais alors, que dire sans risquer le spoil ? D’abord, commençons par un compliment. Cette conclusion est, à mon goût, une réussite totale. Un parfait dosage entre les dénouements de la série animée et du film The End of Evangelion. Mieux encore, Sadamoto parvient à imprimer sa propre marque dans l’intrigue plutôt que de se borner à la réécriture d’un scénario hybride entre les deux œuvres. Il s’agit également, à mon propre avis, de la meilleure interprétation du Plan de Complémentarité de l’Humanité, ce vaste projet obscur dont nous ne savions quasiment rien jusqu’à présent, et dont les clés étaient bien contenues en Rei Ayanami et Shinji Ikari. Positive sur le plan psychologique, cette conclusion amène enfin une ultime touche de mysticisme religieux, renforçant l’allégorie de l’Apocalypse tout en amorçant l’idée d’une sorte de big crunch métaphysique, une résurgence de l’océan primordial, fertile et régénérateur, qui mènera à la renaissance du monde et de l’Humanité. Mais pour quel avenir ? Tout dépendra de la volonté de Shinji Ikari, sorte de conscience supérieure et unique être capable d’exercer son dessein sur cette nouvelle Création.

Achever la lecture de ce quatorzième et ultime tome ne laisse pas indifférent, loin de là. Outre la révélation d’une conclusion attendue depuis deux décennies, Sadamoto nous livre un ultime épisode d’une très grande qualité, aussi bien sur le plan artistique que scénaristique. Plus qu’une conclusion du manga, ce quatorzième tome s’impose comme un extraordinaire magnum opus. Et cerise sur le gâteau, le génial Sadamato trouve même un rôle à Mari Makinami, personnage récemment introduit dans le controversé Rebuild of Evangelion. Si je ne manque pas d’éloges pour ce quatorzième tome, ne doutons pas pour autant que mon avis ne fera pas l’unanimité et que sa conclusion audacieuse suscitera de nombreux débats houleux entre fans de l’univers d’Evangelion. Pour ma part, mon parti est pris, et c’est avec une certaine nostalgie que je vous remercie une dernière fois, monsieur Yoshiyuki Sadamoto, pour toutes ces années passées à lire votre fabuleuse vision de Neon Genesis Evangelion.


The Last of Us – Naughty Dog

Le filon des univers de zombies post-apocalyptiques souffre depuis quelques années d’un manque d’originalité, du à la redondance de ses scénarios. Après les remakes plutôt décevants des mythiques films de George A. Romero, la sortie de la série Walking Dead a redonné un nouveau souffle au genre. Hélas, cette nouvelle vague qui atteint son apogée avec Max Brooks connaît désormais un creux depuis l’adaptation ratée de World War Z au cinéma. Alors, que reste-t-il encore d’original dans les univers de zombies ? Puisque le thème du rôdeur mort-vivant est désormais abordé même par la bitt-litt et les films young adults comme Warm Bodies, une alternative s’offre heureusement au fan en mal de nouvelles sensations. Il faut désormais reprendre le mythe à zéro, et en bousculer les bases fondamentales. Le domaine du jeu vidéo, dont l’industrie dépasse désormais celle du cinéma, est depuis quelques années un vecteur encore méconnu mais efficace d’univers revisités. Avec The Last of Us du développeur Naughty Dog, ce ne sont plus des créatures fantastiques mort-vivantes qui arpentent les ruines de notre civilisation mais des humains bien vivants, infectés et horriblement transformés par un parasite fongique.

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Jeu d’action-aventure basé sur le suivi rigoureux d’une intrigue monojoueur ou sur la survie d’un groupe en multijoueur, The Last of Us (2013) est édité par Sony Computer Entertainment et développé par Naughty Dog pour la console PlayStation 3. Enorme succès commercial salué par la critique et adulé par de nombreux joueurs, The Last of Us connaît même un retour en force depuis fin juillet avec la sortie de sa version remasterisée pour PlayStation 4. Prenant place quelques années après qu’une infection fongique ait ravagé l’Humanité, le jeu met en scène deux survivants, le quinquagénaire Joel et l’adolescente Ellie, qui doivent traverser un territoire américain délabré et hostile pour leur propre salut. Si le gameplay reste assez commun et laisse très peu d’initiatives quant à l’influence du joueur sur le scénario, les stratégies de survie et l’ambiance particulièrement immergente y sont traités avec brio. Privilégiant le suivi d’un récit en images de synthèse plutôt que de laisser le joueur prendre en main son destin et la difficulté des différents tableaux, The Last of Us s’est attiré cependant les foudres de certains joueurs hardcore, lui reprochant de trop couver le joueur au profit d’un public péjorativement désigné sous le terme de « cazu » . Ce reproche souligne surtout à mon sens que si The Last of Us reste un jeu à réserver à un public averti, son gameplay abordable permet au plus grand nombre de joueurs de s’immerger dans une intrigue digne d’un excellent film post-apocalyptique hollywoodien.

Comme exposé précédemment, The Last of Us ne reprend pas le thème habituel des zombies morts-vivants mais s’appuie sur une base scientifique avérée, celle de l’infection des fourmis par des champignons du genre Cordyceps sp. Les pauvres insectes se retrouvent parasités par une excroissance fongique, prenant le contrôle de leur cerveau afin que l’hôte se laisse mourir sur la cime des arbres, là où les conditions permettront au champignon de terminer son cycle de développement. Les nombreux documentaires animaliers consacrés à ce phénomène « d’insectes zombifiés » ont permis de démontrer de surprenants comportements entre fourmis saines et infectées, leurs congénères ayant tendance à bloquer l’accès à la fourmilière et à repousser les individus ainsi contaminés. Les développeurs de The Last of Us ont là une idée originale pour détourner le genre de son étiquette fantastique habituelle et explorer un aspect hard science plutôt inattendu. Imaginant que ces mêmes champignons du genre Cordyceps sp. puissent évoluer vers une espèce parasitant exclusivement les êtres humains, ils développent une pandémie incontrôlée basée sur le contact par le sang ou la respiration de spores disséminées dans l’air ambiant. Les victimes de ces infections développent rapidement au niveau de la tête des excroissances spongieuses et perdent le contrôle de leur corps. Le champignon, qui continue son développement jusqu’à différentes formes extrêmes, pousse son hôte à se nourrir d’humains sains et à rechercher des zones humides favorables à sa prolifération. Comme dans Le Jour des Triffides de l’écrivain britannique John Wyndham, les stades avancés peuvent se repérer au sonar et traquent les survivants dans les zones non-sécurisées.

L’intrigue rebondit également sur de récentes œuvres littéraires ou cinématographiques. L’idée d’un survivant dans la force de l’âge et d’une enfant l’accompagnant dans un monde hostile n’est pas sans rappeler La Route de Cormac McCarthy. Les dialogues courts, faits de consignes et mantras répétés entre les deux survivants sont directement tirés du chef-d’œuvre. L’esthétique de l’adaptation cinématographique de La Route ou encore du Je suis une Légende de Francis Lawrence sont largement repris par les développeurs pour créer les graphismes et décors de ce jeu, tandis que l’intrigue violente dépeignant les autres survivants comme des menaces bien plus importantes que les rôdeurs fongiques est clairement inspirée de Walking Dead. Les plus cinéphiles d’entre-vous auront d’ailleurs peut-être remarqué les clins d’œil faits à d’autres films comme Les Fils de l’homme, où une milice secrète lutte également contre les reliquats d’un état militaire, ou encore l’atmosphère noire et sanglante de No country for old men des frères Coen. En définitive, ces multiples sources d’inspiration ne se limitent pas à enrichir l’expérience ludique du joueur, elles permettent à The Last of Us de s’inscrire dans cette veine trans-médias actuelle revisitant le genre post-apocalyptique et offrant un éclairage moderne bien plus complexe de la figure du survivant dans un monde anarchique.

Excellent jeu d’ambiance et d’action-aventure que ce The Last Of Us, qui s’il peut décevoir le gamer hardcore par sa relative facilité et sa déclinaison sous la forme d’un film d’animation dont vous êtes le figurant, offre en contre-partie une plongée dans un univers et une intrigue particulièrement réussis. Après des années de morts-vivants toujours plus fantastiques, ce retour vers un univers post-apocalyptique d’influence « hard science » est aussi rafraîchissant qu’inattendu. Mieux encore, en réduisant la barrière séparant la fiction de notre réalité, ce jeu vidéo gagne en crédibilité, et inspire immanquablement une frousse effroyable au joueur. Et si une nouvelle espèce de Cordyceps sp venait un jour à nous infecter, que se passerait-il ? Jusqu’à quel point le scénario de The Last Of Us se reproduirait-il ? Trouver autant de réflexions de scientifiction dans un jeu d’aventure, s’attacher avec autant d’affection à des personnages à la psychologie aussi approfondie, suivre une intrigue percutante dont les multiples rebondissements n’ont de cesse de nous couper le souffle, voilà bien des arguments qui ne pourront que vous convaincre de franchir le pas et de découvrir The Last Of Us à votre tour.