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Redémarrage du LHC : la traque de la matière noire !

La nouvelle année marque également un regain d’activité pour le célèbre Large Hadron Collider (LHC) du CERN. Dès le printemps prochain, après deux années de travaux d’entretien et d’amélioration des installations, les physiciens relanceront au cœur du Jura les expérimentations, prêts à générer des collisions deux fois plus énergétiques. Nouvel objectif visé : la traque de la matière noire.

LHC

Gigantesque anneau de 27 kilomètres de circonférence enfoui à 100 mètres de profondeur, le LHC sort de sa période de réfection et voit sa puissance considérablement augmentée : désormais, les physiciens pourront y réaliser des collisions de 13 TeV au lieu des 7-8 TeV précédemment mis en oeuvre. Les résultats obtenus dans le cadre de la traque du boson de Higgs ayant été déjà considérables lors de sa précédente période d’activité, voici 3 ans, on ne peut que rêver aux nouvelles découvertes fondamentales que les physiciens du CERN réaliseront en 2015. Et à nouvelle mission du LHC, mise en place de conditions opérationnelles drastiques : durant deux mois, les aimants supraconducteurs du LHC seront refroidis progressivement jusqu’à atteindre la température de -271,3°C (soit 1,9 K). Cette température extrême sera même inférieure à cette du rayonnement fossile de l’Univers, de l’ordre de 2,7 K. Afin que les particules circulent sans obstacle dans le LHC, il faudra ensuite réaliser un « hypervide » dix fois inférieur à la pression infime régnant sur la Lune, ce qui permet de vulgariser sans trop d’erreurs ce vide en parlant de « vide absolu » …

Ces conditions extrêmes offriront dès le printemps prochain de nouvelles opportunités aux physiciens du CERN. Objectif visé : la traque de la matière noire, une matière hypothétique permettant de théoriser les masses des superamas, de galaxies et les propriétés de fluctuations du fond cosmologique. Cette matière noire serait composée de particules « WIMP » – pour l’abréviation anglaise de Weakly interacting massive particles (particules massives à interaction faible). Ces particules exotiques, encore de nature hypothétique, feront donc l’objet de toutes les attentions des physiciens du CERN. Grâce à la puissance augmentée du LHC, de nouvelles particules pourraient être produites au cours des collisions mises en oeuvre à très haute énergie. L’activité 2015 du LHC devrait donc tenir en haleine la communauté scientifique : selon les données collectées par le satellite Planck, 26,8 % de l’Univers serait composé de matière noire.


Une version de Quake sur oscilloscope

Le programmeur Pekka Väänänen vous propose un cadeau de Noël particulièrement original : jouer à Quake sur un oscilloscope. Fan de « demakes » de jeux vidéos, un mouvement artistique consistuant à proposer la version rétro d’un jeu vidéo édité pour des consoles ou ordinateurs postérieurs, Pekka Väänänen est allé particulièrement loin dans l’exercice : il s’est en effet amusé à rendre hommage à l’une des plus anciennes origines du jeu vidéo, à savoir la simulation de tennis sur oscilloscope et calculateur analogique créée par le physicien William Higinbotham en 1958.

Mais Väänänen ne s’est pas contenté d’un jeu 2D : en tant que fan du célèbre Quake, jeu de tir subjectif développé par ID Software et commercialisé en 1996, Pekka Väänänen s’est lancé dans le pari un peu fou d’en proposer une version 3D jouable sur oscilloscope. Soit l’alliance ultime du nerd absolu et du joueur du grenier. Et ça marche ! Pour jouer à cette nouvelle version de Quake, il vous faudra cependant vous équiper d’un oscilloscope Hitachi V-422 – l’appareil utilisé lors de la démonstration de ce « demake » de Quake – disponible sur eBay à partir de 150 €. Au cours de sa présentation, Pekka Väänänen a discuté ouvertement de plusieurs problèmes à résoudre, vous pouvez donc également l’aider à développer les prochaines versions de Quake sur oscilloscope si l’envie vous en dit. Si votre professeur de sciences physiques ne vous accorde pas la note maximale avec un tel travail personnel encadré, contactez moi, j’aurai une petite conversation avec lui et Pekka !

 

quake_oscillo

 


Interstellar – Christopher Nolan (2014)

interstellar_afficheDans un futur proche, la Terre agonise. Les conditions climatiques sont chaque année plus difficiles et des pathogènes ravagent les dernières cultures. Pire encore, l’activité microbienne force le déclin de la teneur en dioxygène de l’air. D’ici une ou deux générations, les derniers humains mourront de faim ou étouffés. Cooper, ancien pilote d’essai et ingénieur, a raccroché depuis que toute innovation aérospatiale a été mise au placard par des gouvernements paniqués. Devenu agriculteur, il tente de faire survivre sa petite famille malgré l’effondrement technologique et la hausse des aléas climatiques. Bon père de famille, il joue le jeu des histoires de « fantômes » de sa fille Murphy, une pré-adolescente aussi intelligente que fragile. Les messages que l’enfant croit discerner à partir de traces de poussière indiquent des coordonnées, à une journée de route de la ferme familiale. Cooper et sa fille découvrent par hasard, en s’y rendant, une base opérationnelle de la NASA que les gouvernements maintiennent dans le plus grand secret. Ils y rencontrent le Professeur Brand, un astrophysicien chargé de mettre en place un ambitieux programme de sauvegarde de l’Humanité ad astra

Film américano-britannique réalisé et co-scénarisé par les frères Nolan, Interstellar s’inspire d’une idée originale de l’astrophysicien Kip Thorne. Le projet, initialement développé courant 2006 par DreamWorks et Steven Spielberg, est finalement abandonné peu de temps après. Six ans plus tard, Christopher Nolan reprend le flambeau. Peut-être en avait-t-il entendu parler de la bouche de son frère, Jonathan Nolan, alors engagé comme scénariste par Spielberg. Le film devient alors une petite aventure familiale. En avril 2013, Matthew McConaughey et Anne Hathaway sont annoncés à l’affiche, tandis que Matt Damon y fait une apparition rapide en tant que second rôle. Le tournage commence en août 2013 : outre les inévitables scènes réalisées en studio, l’équipe s’est servi des magnifiques sites islandais de Snæfellsjökull et Klaustur comme décors naturels. Kip Thorne n’est pas pour autant oublié dans l’affaire. Il reste associé aux effets spéciaux en tant que conseiller scientifique, et travaille plus précisément sur le réalisme du voyage spatial développé dans le scénario. La bande-originale est composée par Hans Zimmer, signant par la même occasion sa cinquième collaboration avec Nolan. Actuellement en salles, le film reçoit un accueil très favorable de la presse et du grand public, au point de pouvoir parler de film événement en cette fin d’année 2014.

A l’écran, Interstellar se présence comme une fresque époustouflante. Au terme des 169 minutes de visionnage, ce nouveau Nolan parvient à conjuguer contemplation, introspection et action haletante. L’intrigue prend le temps d’explorer deux axes majeures : tout d’abord, le voyage interstellaire de nos astronautes, bien entendu principal argument de promotion du film ; et enfin la relation père-fille entre Cooper et Murphy, sorte de fil rouge psychologique de l’intrigue. Ces deux thèmes permettent de renforcer l’empathie du spectateur pour Cooper, qui n’apparaît pas comme un banal héros américain superficiel mais comme un père de famille, tiraillé entre sa volonté de revenir auprès de sa fille et le désir d’offrir un avenir meilleur pour l’Humanité. Les deux buts ne sont pas totalement incompatibles, bien au contraire, et s’entre-mêlent tout au long du film. D’une manière assez inattendue, le scénario de Interstellar rappelle d’ailleurs les romans de R.C. Wilson ou de Christopher Priest ; impossible à ce sujet de ne pas citer Le Prestige (2006), précédente adaptation de Nolan tirée du roman éponyme de Priest. Que ces influences soient volontaires ou non, Interstellar possède lui aussi cette petite musique du drame familial, teintée de nostalgie et de regrets, à l’image d’une vieille photographie couleur sépia aux contours déchirés. Même à l’autre bout du trou de ver, nos héros emportent avec eux leur propre nature humaine, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Point de manichéisme pour autant de la part des frères Nolan, qui se contentent au final d’étudier la plus forte émotion de l’espèce humaine : l’amour. Cet amour de la vie, qui pousse les astronautes à tenter de trouver un nouveau berceau pour l’Humanité tout comme elle peut faire ressortir leurs plus noirs desseins. L’amour filial, celui d’une petite fille qui refuse le départ de son père et poursuivra son fantôme durant toute sa vie. L’amour d’un père, pour qui rien n’a plus d’importance que de transmettre un avenir à ses enfants. L’amour d’une femme, enfin, d’apparence irraisonné et pourtant mû d’un instinct comme d’une vérité bien plus puissants que la science. C’est cet amour que Cooper, Murphy ou Amelia Brand vont vivre, traquer à travers l’espace-temps et les équations, et qui persistera même au-delà de la singularité gravitationnelle. Que Interstellar nous emmène aussi loin pour nous parler d’amour n’est pas qu’uniquement poétique. Il s’agit d’un magnifique message d’espérance, aussi bien en la vie qu’en l’Humanité. Interstellar se révèle telle une grande fresque cinématographique, dont la véritable beauté dépasse de loin les prouesses de ses effets spéciaux.

Mais puisque Interstellar n’attirerait pas autant l’attention sans ses promesses d’une odyssée spatiale réaliste et haletante, revenons brièvement sur la cohérence scientifique de ce long-métrage. Avant toute chose, il me semble important de rappeler que Interstellar est une fiction, et que Nolan n’a jamais eu l’intention de porter à l’écran un documentaire d’astrophysique. Qu’un film de science-fiction recherche une certaine cohérence est toujours louable : la science-fiction se décline, après tout, comme un dialogue entre les sciences et l’imaginaire, aussi est-il particulièrement agréable de noter que Interstellar s’imprègne de physique moderne. Les efforts de réalisme sont autant dans les détails que dans les grandes lignes : aucun bruit ne se diffuse dans l’espace, la gravité artificielle du vaisseau est due à la force centrifuge, et la dilatation du temps en relativité est un élément central du scénario. Cependant, comme pour toute œuvre de fiction, le spectateur est invité à suspendre son incrédulité le temps de la projection afin de mieux pouvoir apprécier le divertissement qui s’offre à lui. Aussi la recherche d’une vérité scientifique dans Interstellar est une fausse piste ; l’intérêt de ce film est bien ailleurs. Nolan n’en fait d’ailleurs pas de mystère. Si, selon toute vraisemblance, une volonté de réalisme l’a conduit à conserver le physicien Kip Thorne en tant que conseiller scientifique lors de la reprise du projet, ici l’homme de science chuchote à l’oreille du réalisateur, et non l’inverse. La démarche n’est pas sans rappeler 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick, resté lui aussi célèbre en raison de son réalisme scientifique malgré sa conclusion pour le moins allégorique. La comparaison entre les deux œuvres est d’ailleurs troublante. Le tunnel coloré aspirant Bowman aux alentours de Jupiter évoque un « trou de ver » ; dans Interstellar l’entrée du « trou de ver » est cette fois-ci située à proximité de Saturne. Une intelligence artificielle accompagne les astronautes dans les deux films, à la différence près que si HAL 9000 est malveillant, Tars est doté d’une profonde empathie envers l’espèce humaine. Enfin, le voyage final de Cooper présente tellement de similarités et de références à 2001 que l’analyser plus en détails reviendrait à révéler l’intrigue de Interstellar. De toute évidence, considérer le nouveau long-métrage de Nolan comme un héritier du film expérimental de Kubrick n’est donc pas si exagéré, bien au contraire, et permet par analogie de mieux comprendre la démarche de Nolan.

Modélisation de l'effet d'un trou noir sur la lumière par Thorne (à gauche) et représentation numérique du trou noir géant "Gargantua" (à droite).

Modélisation de l’effet d’un trou noir sur la lumière par Thorne (à gauche) et représentation numérique du trou noir géant « Gargantua » (à droite).

Si notre réalisateur utilise la science comme toile de fond pour son long-métrage, reste à mieux comprendre comment Kip Thorne a contribué à l’esthétique de Interstellar. Nous avons tous en tête la fameuse représentation numérique du trou noir géant « Gargantua » , porté à l’écran avec son impressionnant anneau de débris orbitant autour du maelström discoïdal. La scène est déjà devenue culte. A l’origine de cette représentation numérique, le physicien Kip Thorne est un ancien chercheur du Caltech. Particulièrement porté sur la vulgarisation de la relativité auprès du grand public, il se passionne depuis des décennies pour les trous noirs et les « trou de ver » . Déjà en 1983, Thorne avait suggéré à Sagan d’inclure un tel corps hypothétique dans son roman Contact. L’idée est plutôt séduisante en science-fiction, puisque le « trou de ver » est un objet céleste hypothétique reliant deux régions très éloignées de l’espace-temps tel un raccourci spatial. La relativité permet, sur le papier, d’imaginer qu’un « trou de ver » soit constitué par la jonction de deux trous noirs à chaque extrémité. Mais porter à l’écran un trou noir ou un « trou de ver » pose un paradoxe épineux : les trous noirs n’émettant pas de lumière, ils ne seraient repérables que grâce à l’effet de lentille gravitationnelle produit par leur positionnement entre l’observateur et l’espace étoilé situé en arrière-plan. Comment représenter à l’écran un objet astronomique sans lumière ? Mission impossible, me direz-vous ! Thorne a pour se faire généré des équations décrivant différentes situations plausibles selon la position de la caméra virtuelle. Puis, afin de renforcer l’aspect esthétique auprès du spectateur, certaines libertés ont été prises. Paul Franklin, un des responsables des effets spéciaux, a ainsi eu l’idée de rajouter un anneau de débris brillants au trou noir « Gargantua ». Le résultat final déforme forcément l’exacte représentation d’un trou noir, ce que Thorne reconnaît volontiers. Jean-Pierre Luminet a ainsi fait remarquer sur son blog que la modélisation de Thorne néglige l’effet Doppler. Dans un échange de courriels, l’intéressé explique cette omission volontaire par rapport aux besoins cinématographiques. En effet, l’effet Doppler rendait le disque du trou noir trop asymétrique, et créait à l’écran une désorientation qui risquait de perturber le spectateur durant la séance de projection. Le réalisme scientifique s’arrête donc là où commencent les exigences cinématographiques, mais faut-il pour autant le déplorer ? Car la démarche reste tout de même cohérente et remarquable : Nolan tire directement son inspiration de la science moderne, puis utilise les équations de Thorne afin de composer son spectaculaire tableau spatial. En cela, Interstellar peut malgré tout être qualifié de film réaliste, bien plus proche de la hard science que du space opéra.

La science-fiction ouvre un dialogue entre fiction et connaissances humaines. A une époque paradoxale où la société n’a jamais autant été technophile tout en négligeant la culture scientifique, Interstellar apparaît comme une véritable bouffée d’oxygène. Si ce long-métrage ne propose pas un réalisme scientifique des plus rigoureux, il invite le spectateur à la rêverie savante. Encore mieux, Interstellar fait partie de ces films de science-fiction capables d’inspirer des vocations scientifiques aux plus jeunes. Voyagerons-nous un jour à travers un trou de ver ? Probablement jamais. Mais de même que nous ne clonerons pas les dinosaures de Jurassic Park, le blockbuster de Spielberg avait su faire naître un vif engouement pour la paléontologie et la génétique chez son public. Parions que Interstellar suscitera la même fascination pour l’astrophysique au sein d’un public hélas bien trop déconnecté de la science…

 

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Conférence Utopiales 2014 : le voyage interstellaire, une idée intelligente ?

Les Utopiales démarrent aujourd’hui ; le président du festival et physicien Roland Lehoucq inaugurait ce matin l’édition 2014 avec une passionnante conférence consacrée à la plausibilité du voyage interstellaire. Le sujet étant aussi vaste que passionnant, le Pr. Lehoucq se proposait de l’aborder sous un angle qui lui tient particulièrement à cœur : l’énergie nécessaire. C’est devant un public venu nombreux que le Professeur a donc tenu une conférence aussi pédagogique que savante, à même de susciter des vocations parmi les plus jeunes auditeurs.

Le Projet Daedalus - vue d'artiste.

Le Projet Daedalus – vue d’artiste.

Premier constat à l’allure de douche froide, voyager dans l’espace nécessite de rallier des distances faramineuses. Les astres de notre minuscule portion de galaxie sont séparés entre-eux par des distances considérables, et même le moindre voyage dans le système solaire peut s’éterniser. Rejoindre Mars prendrait au bas mot six mois, tandis que la sonde New Horizons partie en 2006 devrait atteindre Pluton d’ici juillet 2015 … Même les sondes les plus éloignées de notre planète ont à peine atteint la limite du système solaire et dérivent aux alentours de 100 UA. Aussi rallier la plus proche étoile à l’aide de notre technologie spatiale actuelle peut sembler illusoire : il faudrait pas moins de 80000 années pour rallier Proxima Centauri ! Les lointains descendants de l’équipage d’origine seraient-ils en vie ? Ou même capables de comprendre l’odyssée dans laquelle leurs ancêtres les embarquèrent ?

La plus grosse difficulté, comme l’a exposé tout au long de cette conférence le Pr. Lehoucq, repose sur la notion d’énergie. En effet, plus nous voyageons à des vitesses relativistes, plus nous devons dépenser des sommes exponentielles d’énergie. Si un vaisseau lancé à 1% de la vitesse de la lumière rallierait l’étoile la plus proche en 400 ans, il nécessiterait en retour un potentiel énergétique considérable, de l’équivalent de plusieurs années de production mondiale d’énergie générée par l’activité humaine ! De même que nos modes de propulsions chimiques sont totalement incapables de rallier les étoiles, les modes de propulsion par fission, fusion nucléaire ou antimatière posent des contraintes technologiques encore insurmontables. Prenons l’exemple du Projet Daedalus, une étude menée de 1973 à 1978 par la British Interplanetary Society pour concevoir une sonde interstellaire réalisable. Sa propulsion par réaction de fusion nucléaire entre de l’hélium 3H et du deutérium permettrait d’atteindre – en théorie – l’étoile de Barnard distante de 5,9 années-lumière en seulement 50 ans. Mais comment constituer des stocks suffisants d’hélium 3H ? Pour le Pr. Lehoucq, seule l’exploitation des ressources isotopiques de Jupiter apporterait une production suffisante à court terme … encore faut-il développer l’exploitation de Jupiter à l’échelle industrielle ! De même pour les vaisseaux spatiaux équipés de moteurs à antimatière : outre la difficulté de concevoir un moteur au rendement acceptable, il se pose la question du stockage de l’antimatière en masse suffisante, là où seulement quelques particules sont contenues pendant à peine un quart d’heure avec la technologie de pointe actuelle.

Le "Venture Star" du film Avatar

Le « Venture Star » du film Avatar

En définitive, si le voyage interstellaire n’est pas encore à l’ordre du jour, la science-fiction nous offre tout de même quelques exemples de vaisseaux spatiaux suffisamment plausibles pour être discutés par les physiciens. Le Venture Star du film Avatar en est un parfait exemple. Bien que le film de James Cameron provoque d’âpres discussions entre cinéphiles, et notamment en raison de son scénario, le vaisseau spatial ralliant la Terre à la planète Pandora reste particulièrement bien pensé, avec ses énormes moteurs, ses réserves d’antimatière et son bouclier de proue protégeant l’équipage du bombardement de particules cosmiques. Dans Tau zéro de Poul Anderson, le vaisseau spatial fonctionne à la manière d’un aspirateur interstellaire, récupérant à la proue les particules cosmiques pour les éjecter en poupe et ainsi propulser le vaisseau. Une bien belle idée pour nourrir les rêves des scientifiques comme des lecteurs.


La course à la fusion thermonucléaire relancée

Deux annonces retentissantes ont relancé la course à l’énergie de demain. D’un côté, la firme américaine Lockheed Martin a annoncé le développement d’un prototype de réacteur à fusion contrôlée miniaturisé. De l’autre, le laboratoire Sandia a révélé une avancée pour sa fameuse Z machine. Mais ces excellentes nouvelles ne manquent pas d’attirer une bonne dose de scepticisme auprès de la communauté scientifique. Alors, pipeautage ou date charnière de la physique du XXIème siècle ?

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Crédits : Lockheed Martin (2014)

Hélas, nous ne disposons pour le moment que des déclarations de chaque challenger, aussi le contenu de ces communiqués de presse doit être pris en compte avec la plus grande prudence. Il faut à ce sujet bien avouer que les habituelles annonces fracassantes relayées par les pure players sur le web se résument le plus souvent à de vulgaires hoax et escroqueries de charlatans, piètres physiciens du dimanche ou illuminés adeptes de pseudo-sciences. Cependant, certains éléments plaident en faveur de ces deux communiqués de presse, et ce bien au-delà des doutes légitimes de la communauté scientifique. Commençons tout d’abord par Lockheed Martin, précédé d’une réputation sérieuse dans cette affaire. Selon leurs propres déclarations, leurs ingénieurs seraient en bonne voie pour dévoiler d’ici un an le principe d’un réacteur thermonucléaire dix fois plus compact que Iter et permettant une fusion nucléaire sans risques. La firme, spécialisée dans l’équipement de défense militaire et de sécurité, d’envisager l’emploi de ces réacteurs à fusion pour mouvoir porte-avions et avions de transport militaire lourd. Bien entendu, la fusion nucléaire intéresse fortement le domaine civil : la firme américaine envisage ainsi d’alimenter des villes de cinquante à cent mille habitants à l’aide de petits réacteurs disponibles d’ici 5 ans. Quant au domaine aérospatial, le développement de moteurs ioniques à partir de cette technologie réduirait à un mois seulement le voyage vers Mars !

D’après les premières informations consultables, le secret de Lockheed Martin reposerait sur des aimants supraconducteurs, reprenant par la même occasion les propositions développées par le mathématicien Harold Grad au sujet de la fusion contrôlée dans les années 1950. A cette époque, les travaux théoriques de ce chercheur de l’Université de New York n’étaient pas expérimentables, faute de champs magnétiques suffisamment puissants. La technologie étant aujourd’hui disponibles, les ingénieurs de Lockheed Martin laissent à supposer qu’ils disposeraient déjà d’une maîtrise technique suffisante dans ce domaine appliqué. La situation est pour le moins différente dans le cas des laboratoires Sandia, rattachés au département américain de l’Énergie des États-Unis. Leurs chercheurs ont développé la fameuse « Z machine » , un générateur de rayons X pulsés. Développé depuis près de vingt ans, leur dispositif commence à donner des résultats plus qu’encourageants. Les chercheurs ont comprimé du deutérium, un isotope de l’hydrogène, dans un cylindre métallique soumis à un courant électrique de très haute intensité (19 millions d’ampères). Ils ont ainsi obtenu un plasma porté à 35 millions de degrés celsius. A titre de comparaison, le cœur du Soleil est deux fois plus froid, et ITER devrait atteindre des températures trois fois supérieures. Mesurant les flux de neutrons issus des réactions produites lors de cette expérience, ils ont mis en évidence la fusion d’atomes de deutérium (D-D), formant de l’hélium-3 et du tritium, ainsi que la fusion de deutérium et de tritium (D-T), preuve indirecte de la production précédente de tritium. Un résultat encourageant mais encore insuffisant, car il faudrait multiplier par un facteur de 10000 pour que le nombre de réactions puisse produire un bilan énergétique positif.

La Z machine (crédits : laboratoires Sandia).

La Z machine (crédits : laboratoires Sandia).

La maîtrise de la fusion thermonucléaire est sujet à de nombreuses controverses, essentiellement en raison des nombreux charlatans partisans de l’énergie libre ou de la fusion froide qui pullulent sur le web. Aussi ces bonnes nouvelles, aussi ténues soient-elles, représentent une véritable bouffée d’air frais. A défaut de pouvoir émettre une opinion définitive sur la portée de ces annonces, il nous faudra guetter les prochains développements dans ces affaires respectives et suspendre notre souffle d’ici là.


Qui croit sérieusement en la théorie de Terre plate ?

FE_lolUn article récemment paru sur le site web Vice a fait découvrir à des lecteurs incrédules l’improbable Flat Earth Society. Cette organisation américaine, qui se veut héritière de l’ouvrage « Zetetic Astronomy: Earth Not a Globe » (1881) de Samuel Rowbotham, promeut une pensée pour le moins incongrue. En effet, ses quelques quatre cent membres sont persuadés qu’un vaste complot mondial organisé par les plus hautes instances gouvernementales cache au monde entier que la Terre est en vérité un vaste disque et non une sphère. Dans ce modèle, le point central du disque correspondrait au pôle nord, tandis que l’Antarctique serait son périmètre. Quant aux innombrables preuves scientifiques de la rotondité de la Terre, elles ne seraient que des sophismes grecs entretenus par des organisations supranationales.

Comment réfutent-ils les démonstrations et preuves scientifiques de la sphéricité de la Terre ? Avec beaucoup d’aplomb, et une bonne dose de notions pour le moins fantasques. Ainsi considèrent-ils qu’un « tourbillon éthérique » perturbe les ondes électromagnétiques, induisant des phénomènes d’illusion optique pour l’observateur terrestre. Ou encore que le Soleil comme la Lune n’ont que 52 km de diamètre. Ces déclarations ont de quoi faire rire : bien avisé l’internaute qui croirait à une parodie digne du Disque-Monde de Pratchett. Et pourtant, cette association fondée en 1956 n’a rien d’un canular. Il s’agit même de la refondation d’une autre organisation, l’Universal Zetetic Society, elle-même créée à la fin du XIXème siècle.

Le plus surprenant reste que la théorie de la Terre plate était déjà considérée comme désuète à l’époque hellénistique (IVème siècle avant J.C.). Platon admettait dans ses écrits la sphéricité de la Terre. En vérité, le dernier grand débat eut lieu dans le monde romain chrétien d’Orient entre l’École théologique nestorienne d’Antioche, partisane de la Terre plate et l’École théologique d’Alexandrie, partisane de la Terre ronde. Cette controverse présente elle-même que peu d’importance puisque après le départ des Nestoriens vers la Perse, l’École jacobite leur succédant prôna un modèle d’univers sphérique. Cette culture hellénique transmise ensuite au monde musulman permit non seulement de conserver une grande part du savoir antique en Orient, mais ancra définitivement le modèle de la Terre ronde auprès des philosophes arabes. Quant à l’Occident, mis à part quelques exceptions comme Lactance (250-325), quasiment aucun autre philosophe ou religieux des derniers siècles de l’Empire Romain ne remit en cause la rotondité de la Terre. Contrairement à ce que qu’écrivit Cyrano de Bergerac (1619-1655), Saint Augustin ne défendit même jamais la théorie de la Terre plate, bien au contraire. Dans la Cité de Dieu (livre XVI, 9), le fameux philosophe et théologien écrivit :

« Quant à leur fabuleuse opinion qu’il y a des antipodes, c’est-à-dire des hommes dont les pieds sont opposés aux nôtres et qui habitent cette partie de la terre où le soleil se lève quand il se couche pour nous, il n’y a aucune raison d’y croire. Aussi ne l’avancent-ils sur le rapport d’aucun témoignage historique, mais sur des conjectures et des raisonnements, parce que, disent-ils, la terre étant ronde, est suspendue entre les deux côtés de la voûte céleste, la partie qui est sous nos pieds, placée dans les mêmes conditions de température, ne peut pas être sans habitants. Mais quand on montrerait que la terre est ronde, il ne s’ensuivrait pas que la partie qui nous est opposée ne fût point couverte d’eau. D’ailleurs, ne le serait-elle pas, quelle nécessité qu’elle fût habitée, puisque, d’un côté, l’Écriture ne peut mentir, et que, de l’autre, il y a trop d’absurdité à dire que des hommes aient traversé l’immensité de l’Océan pour y implanter un rameau détaché de la famille du premier homme » .

Saint Augustin ne remet nullement en cause la rotondité de la Terre mais débat uniquement de l’absence de preuves qu’elle soit habitée aux antipodes ; ce court extrait démontre que la théorie de la Terre plate n’était même plus sérieusement évoquée de son vivant. Il est d’ailleurs amusant de noter que s’il ne doutait pas pour mieux soutenir le dogme des Écritures, Augustin aurait pu faire un brillant zététicien !. La chute de l’Empire Romain ne signifie pas pour autant l’abandon de l’idée d’une Terre ronde. Les penseurs du Haut Moyen-Âge conservent les démonstrations du monde antique, bien que le savoir grec leur reste partiellement inaccessible pendant plusieurs siècles. Aussi l’idée encore véhiculée de nos jours qu’avant Christophe Colomb les intellectuels du Moyen-Âge niaient la rotondité de la Terre est tout simplement fausse ! En définitive, quiconque ayant un peu d’instruction croyait en la Terre ronde, cependant les hommes de lettre craignaient qu’une zone infranchissable ne sépare les deux hémisphères, rejoignant en cela les doutes de Saint Augustin. Le défi relevé par les grands explorateurs ne fut donc jamais de prouver la rotondité de la Terre, mais plutôt de démontrer qu’il était possible de rallier les quatre coins du globe.

Aussi est-il encore plus difficile de croire qu’au XXIème siècle, des hommes et des femmes puissent se déclarer partisans de la théorie de la Terre plate, retardant de 2400 ans en matière de compréhension de notre globe terrestre. Que des internautes puissent ainsi détenir moins de savoir scientifique qu’un lettré romain ou qu’un chevalier en route pour les Croisades a quelque chose de vertigineusement ridicule. Mais peut-être est-ce là un des paradoxes de notre société de l’information immédiate …