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Qui croit encore sérieusement en la théorie de Terre plate ?

FE_lolUn article récemment paru sur le site web Vice a fait découvrir à des lecteurs incrédules l’improbable Flat Earth Society. Cette organisation américaine, qui se veut héritière de l’ouvrage « Zetetic Astronomy: Earth Not a Globe » (1881) de Samuel Rowbotham, promeut une pensée pour le moins incongrue. En effet, ses quelques quatre cent membres sont persuadés qu’un vaste complot mondial organisé par les plus hautes instances gouvernementales cache au monde entier que la Terre est en vérité un vaste disque et non une sphère. Dans ce modèle, le point central du disque correspondrait au pôle nord, tandis que l’Antarctique serait son périmètre. Quant aux innombrables preuves scientifiques de la rotondité de la Terre, elles ne seraient que des sophismes grecs entretenus par des organisations supranationales.

Comment réfutent-ils les démonstrations et preuves scientifiques de la sphéricité de la Terre ? Avec beaucoup d’aplomb, et une bonne dose de notions pour le moins fantasques. Ainsi considèrent-ils qu’un « tourbillon éthérique » perturbe les ondes électromagnétiques, induisant des phénomènes d’illusion optique pour l’observateur terrestre. Ou encore que le Soleil comme la Lune n’ont que 52 km de diamètre. Ces déclarations ont de quoi faire rire : bien avisé l’internaute qui croirait à une parodie digne du Disque-Monde de Pratchett. Et pourtant, cette association fondée en 1956 n’a rien d’un canular. Il s’agit même de la refondation d’une autre organisation, l’Universal Zetetic Society, elle-même créée à la fin du XIXème siècle.

Le plus surprenant reste que la théorie de la Terre plate était déjà considérée comme désuète à l’époque hellénistique (IVème siècle avant J.C.). Platon admettait dans ses écrits la sphéricité de la Terre. En vérité, le dernier grand débat eut lieu dans le monde romain chrétien d’Orient entre l’École théologique nestorienne d’Antioche, partisane de la Terre plate et l’École théologique d’Alexandrie, partisane de la Terre ronde. Cette controverse présente elle-même que peu d’importance puisque après le départ des Nestoriens vers la Perse, l’École jacobite leur succédant prôna un modèle d’univers sphérique. Cette culture hellénique transmise ensuite au monde musulman permit non seulement de conserver une grande part du savoir antique en Orient, mais ancra définitivement le modèle de la Terre ronde auprès des philosophes arabes. Quant à l’Occident, mis à part quelques exceptions comme Lactance (250-325), quasiment aucun autre philosophe ou religieux des derniers siècles de l’Empire Romain ne remit en cause la rotondité de la Terre. Contrairement à ce que qu’écrivit Cyrano de Bergerac (1619-1655), Saint Augustin ne défendit même jamais la théorie de la Terre plate, bien au contraire. Dans la Cité de Dieu (livre XVI, 9), le fameux philosophe et théologien écrivit :

« Quant à leur fabuleuse opinion qu’il y a des antipodes, c’est-à-dire des hommes dont les pieds sont opposés aux nôtres et qui habitent cette partie de la terre où le soleil se lève quand il se couche pour nous, il n’y a aucune raison d’y croire. Aussi ne l’avancent-ils sur le rapport d’aucun témoignage historique, mais sur des conjectures et des raisonnements, parce que, disent-ils, la terre étant ronde, est suspendue entre les deux côtés de la voûte céleste, la partie qui est sous nos pieds, placée dans les mêmes conditions de température, ne peut pas être sans habitants. Mais quand on montrerait que la terre est ronde, il ne s’ensuivrait pas que la partie qui nous est opposée ne fût point couverte d’eau. D’ailleurs, ne le serait-elle pas, quelle nécessité qu’elle fût habitée, puisque, d’un côté, l’Écriture ne peut mentir, et que, de l’autre, il y a trop d’absurdité à dire que des hommes aient traversé l’immensité de l’Océan pour y implanter un rameau détaché de la famille du premier homme » .

Saint Augustin ne remet nullement en cause la rotondité de la Terre mais débat uniquement de l’absence de preuves qu’elle soit habitée aux antipodes ; ce court extrait démontre que la théorie de la Terre plate n’était même plus sérieusement évoquée de son vivant. Il est d’ailleurs amusant de noter que s’il ne doutait pas pour mieux soutenir le dogme des Écritures, Augustin aurait pu faire un brillant zététicien !. La chute de l’Empire Romain ne signifie pas pour autant l’abandon de l’idée d’une Terre ronde. Les penseurs du Haut Moyen-Âge conservent les démonstrations du monde antique, bien que le savoir grec leur reste partiellement inaccessible pendant plusieurs siècles. Aussi l’idée encore véhiculée de nos jours qu’avant Christophe Colomb les intellectuels du Moyen-Âge niaient la rotondité de la Terre est tout simplement fausse ! En définitive, quiconque ayant un peu d’instruction croyait en la Terre ronde, cependant les hommes de lettre craignaient qu’une zone infranchissable ne sépare les deux hémisphères, rejoignant en cela les doutes de Saint Augustin. Le défi relevé par les grands explorateurs ne fut donc jamais de prouver la rotondité de la Terre, mais plutôt de démontrer qu’il était possible de rallier les quatre coins du globe.

Aussi est-il encore plus difficile de croire qu’au XXIème siècle, des hommes et des femmes puissent se déclarer partisans de la théorie de la Terre plate, retardant de 2400 ans en matière de compréhension de notre globe terrestre. Que des internautes puissent ainsi détenir moins de savoir scientifique qu’un lettré romain ou qu’un chevalier en route pour les Croisades a quelque chose de vertigineusement ridicule. Mais peut-être est-ce là un des paradoxes de notre société de l’information immédiate …


Chemtrails, HAARP, Moon Hoax, ces complots insensés qui pullulent sur le web

L’été est propice à l’observation du ciel, qu’il soit d’un bleu d’azur immaculé ou d’un noir constellé de milliers d’étoiles scintillantes. Confortablement allongé sur sa chaise longue, on regarde le voyage au long cours d’avions perchés à haute altitude ou l’éclat fascinant d’une pleine lune au-dessus de l’océan. On se prend alors à rêver à quelques destinations lointaines et exotiques, ou à d’autres mondes inconnus situés bien au-delà des étoiles filantes. Mais pour les partisans de la théorie du complot, rien dans le ciel n’invite à cette douce rêverie qui remplit vos vacances estivales, bien au contraire. De nombreux complots voient dans les formes allégoriques des nuages les preuves de terribles machinations, et les voilà s’agitant sur le web, tels des gaulois craignant que le ciel ne leur tombe sur la tête !

Démonter les propos des charlatans anti-sciences fait également partie de mes objectifs de blogueur, et les lecteurs réguliers connaissent déjà mes combats contre les créationnismes et les climato-sceptiques. Mais toutes les théories anti-sciences ne se valent pas. Si les deux citées ci-dessus ne peuvent qu’inspirer une réfutation sans concessions, certaines polémiques sur les cultures d’OGM ou les thèses des Bogdanoff ne peuvent être rejetées d’un seul bloc, et nécessitent un rigoureux débunking afin d’en séparer la part de vérité de l’affabulation. D’autres, enfin, se basent sur des rumeurs tellement folles que leur message semble dénué de toute logique ; leur décryptage devient d’autant plus difficile que leurs partisans se sont enfermés dans une vision paranoïaque de la réalité et refusent systématiquement de briser leur cercle de raisonnement vicieux. Curieusement, les trois plus grands hoax répondant à cette définition concernent le ciel : ce sont les chemtrails, le projet HAARP et le Moon Hoax.

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Audrey Garric, journaliste et blogueuse du Monde.fr s’est attaquée dernièrement à la théorie des chemtrails. Dans un article aussi passionnant qu’instructrif, la journaliste réalise l’un des meilleurs travail de synthèse qu’il m’ait été permis de lire sur le sujet. Retraçant les origines du hoax à un rapport de l’US Air Force de 1996 baptisé « Le climat comme un multiplicateur de force : posséder le temps en 2025 » , elle montre comment le réseau internet récemment ouvert au public permit alors, grâce à l’émergence des premiers sites conspirationnistes, de véhiculer une interprétation paranoïaque de ces réflexions militaires sur la faisabilité d’armes climatiques, pourtant un très vieux thème scientifique. Comment les partisans du complot firent-ils le rapprochement entre les traînées de condensation laissées par les avions en haute altitude (les contrails, pour condensation trails) et l’idée d’un vaste complot de géoingénierie militaire ? Probablement en regardant le ciel, comme tout à chacun. Les condensation trails s’expliquent aisément par le choc thermique entre l’air chaud et humide éjecté par les turbines d’avion et l’air froid et plus sec de la haute atmosphère. En fonction du degré d’humidité relatif et de la température à ces altitudes, il va se créer dans le sillage de l’avion un voile nuageux de gouttelettes et cristaux de glace issus de la condensation de la vapeur d’eau. En d’autres termes, les turbines des avions de ligne fabriquent derrière elle d’inoffensifs mais spectaculaires nuages artificiels.

Et pourtant, dans l’imaginaire des théoriciens du complot, les contrails sont en vérité de dangereux chemtrails remplis de produits nocifs : métaux pauvres comme l’aluminium, métaux de transition ou alcalino-terreux, polymères irritants ou nanoparticules nocives, le cocktail a de quoi effrayer les profanes. Bien entendu, les réfutations scientifiques comme aéronautiques ne suffisent pas à démonter les rumeurs : l’absence de preuves est, pour le théoricien du complot, la meilleure preuve que la vérité lui est cachée. Aussi serait-il vain d’accumuler les analyses géochimiques des traînées nuageuses en haute altitude pour rassurer un conspirationniste, l’effet inverse serait obtenu. Le plus surprenant réside peut-être dans les tenants et aboutissants du complot. A qui profitent les chemtrails ? Selon les théoriciens du complot, sont renvoyés sur le banc des accusés aussi bien l’armée américaine (chemtrails militaires et armes climatiques), la gouvernance mondiale (chemtrails économiques ou démographiques), le GIEC (chemtrails réchauffistes) ou encore l’incontournable firme Monsanto qui mettrait ainsi sur place des cultures génétiquement modifiées résistantes à l’aluminium ! Même constat avec le complot HAARP, étroitement associé dans les théories du complot climatique aux chemtrails. Le projet High Frequency Active Auroral Research Program (HAARP) installé depuis 1993 près de Gakona, en Alaska, est une installation de recherche sur l’ionosphère financée conjointement par l’US Air Force et l’US Navy, sous la direction scientifique de l’Université d’Alaska. Grâce à l’excitation via des ondes haute fréquence de la haute atmosphère, le projet tend à comprendre les mécanismes électromagnétiques complexes qui régissent l’ionosphère. Le programme se présente au sol comme un champ d’antennes assez monotone. Car pour vraiment observer les effets de ces installations, il faut écouter en radioamateur sur des fréquences précises les impulsions émises lors d’expériences menées conjointement avec les géophysiciens américains. Le projet HAARP a cependant permis une percée scientifique assez spectaculaire, lors de l’apparition d’une émission optique artificiellement provoquée par l’interaction de ces ondes haute-fréquence et du plasma ionosphérique. Le phénomène, décrit par Pedersen & Gerken (2005) dans la revue Nature, excita bon nombre de conspirationnistes y voyant là une preuve éclatante de la puissance néfaste du projet HAARP. Puisque les scientifiques génèrent des lumières dans le ciel, il n’y a – dans l’esprit des conspirationnistes– aucune raison pour que les militaires ne puissent pas modifier le climat, interrompre toute forme de communication hertzienne, détruire ou détourner des avions et missiles transcontinentaux et même influencer les comportements humains. Tout ceci grâce à une petite tâche lumineuse verdâtre bien moins spectaculaire qu’une aurore boréale, rappelons-le.

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Il suffirait d’un peu plus de bon sens et de culture scientifique aux tenants de ces théories du complot pour se rendre compte de leur erreur : dans le cas du Moon Hoax, théorie attribuant à divers degrés les vols lunaires habités à une supercherie du gouvernement américain, un débunking en règle des arguments complotistes montre que la plupart d’entre-eux sont basés sur une méconnaissance de disciplines scientifiques basiques telles que l’optique, l’astronomie ou encore la mécanique du point. De même pour les chemtrails, les théories conspirationnistes rejetent de facto une explication basique de chimie physique pour lui préférer des théories aussi complexes que fumeuses. Le principe du rasoir d’Ockham permet, comme toujours, de rejeter par simple raisonnement logique ces explications conspirationnistes. Prenons quelques instants au sérieux l’hypothèse d’un déversement de métaux toxiques et micro-particules dans la haute atmosphère. Un premier problème se pose : dans l’aéronautique, le moindre kilogramme de charge utile transportée est précieux. Les ingénieurs métallurgistes connaissent bien le problème pour rechercher sans cesse de nouveaux alliages à la fois résistants et légers. Etant donné qu’une compagnie aérienne doit optimiser sa charge utile embarquée (son gagne-pain) par rapport à la masse totale de l’avion au décollage, embarquer des tonnes de produits chimiques à pulvériser dans le ciel équivaut à réduire cette charge utile, et donc à rendre chaque vol bien moins rentable. Dans ce cas, qui payerait la facture ? Imaginons que l’état et certaines firmes privées financent la pulvérisation d’aluminium au-dessus de nos têtes. Nous pouvons, de manière assez grossière, estimer le coût de la manœuvre rien qu’en calculant l’achat quotidien de matière première. Supposons que chaque avion de ligne en vol embarque en moyenne secrètement une tonne d’aluminium à pulvériser, ce qui représente 1/18ème de la charge utile embarquée d’un Boeing 737-700. Ce choix d’avion utilisé aussi bien pour le fret que pour le transport de passagers n’est pas anodin, puisque actuellement, le Boeing 737 (et ses nombreuses déclinaisons) est l’avion de ligne le plus vendu au monde. A la rédaction de ce billet, le cours de l’aluminium était de 1520,34 euros la tonne. Sachant que d’après les statistiques consultées, 80000 vols mondiaux sont quotidiennement enregistrés, il faudrait payer quotidiennement la bagatelle de 121,63 millions d’euros pour arroser le ciel d’aluminium. Soit une facture à l’année de 44,4 milliards d’euros ! Si le complot des chemtrails était vrai, cela impliquerait deux conséquences directes : l’explosion exponentielle des cours de l’aluminium et autres métaux dispersés, alors que ceux-là fluctuent selon les demandes du marché, et bien entendu la faillite de la firme Monsanto, qui avec son chiffre d’affaires de 10,8 milliards d’euros, n’a clairement pas les moyens de financer ce complot. Quant à l’état payant la facture, ceci pourrait toujours expliquer dans l’esprit des conspirationnistes l’acharnement des gouvernements à réduire les dépenses publiques…

Les théories conspirationnistes frisent même le ridicule dans le cas du projet HAARP, actuellement à l’arrêt depuis plus d’un an et probablement démantelé dans un proche avenir malgré les annonces de reprises partielles d’activité à l’automne prochain. Ces mauvaises nouvelles pour la géophysique ne font pas pour autant réagir les conspirationnistes, qui malgré l’abandon du projet lui attribuent encore toute sortes d’événements climatiques et catastrophes aériennes. A croire que les installations de Gakona restent opérationnelles même une fois éteintes ! Mais puisque la moindre explication rationnelle sera rejetée comme une tentative de justification du complot, que la moindre absence de preuves sera interprétée comme l’évidence même de l’existence d’un complot, ces quelques exemples de raisonnements biaisés et contres-arguments ne pourront pas briser le cercle vicieux du conspirationnisme. Les commentaires postés en réponse au billet d’Audrey Garric en sont une preuve consternante. Pris au second degré, ils peuvent se révéler amusants et postés par des trolls patentés. Hélas, ces navrantes répliques dénuées de toute logique ou culture scientifique sont écrites avec le premier degré le plus sincère. Car le conspirationniste n’est pas seulement un militant anti-sciences trollant les sites et blogs. Il s’agit, le plus souvent, d’un innocent candide berné par des théories fallacieuses que son manque de culture scientifique ne lui ont pas permis d’éviter. A la fois victime et vecteur des théories du complot, le conspirationniste reflète une vérité bien plus triste : celle d’une société hautement technologique, et pourtant si dépourvue de culture scientifique. Or de même que l’enseignement de l’histoire permet de lutter contre le négationnisme et l’intolérance, seul l’enseignement des sciences et de leur culture permettra de rejeter les théories du complots dès le plus jeune âge. Encore faut-il se donner les moyens de ce combat et s’interroger : voulons-nous pour demain une société éclairée ou un monde obscurantiste ?

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Warp Drive NASA : un design pour vaisseaux à distorsion

Les travaux de recherche du Dr. Harold G. White sur la métrique d’Alcubierre ont de quoi faire furieusement rêver les geeks du monde entier. Et pour cause : ce physicien de la NASA travaille avec son équipe sur la propulsion par distorsion, mieux connue sous le nom de « warp drive ». Intervenant lors du congrès Spacevision 2013 qui se déroula à l’Université d’Arizona en novembre dernier, le Dr. White a présenté une conférence des plus passionnantes sur la faisabilité du « warp drive ». Alors, voyagerons-nous un jour plus vite que la lumière ? Certainement pas dans les décennies à venir. Mais en attendant, le Dr. White et et l’artiste Mark Rademaker se sont attelés à l’étude du design de ces futurs vaisseaux spatiaux. Le projet, baptisé IXS Enterprise (IXS-110), est déjà publié sous la forme de premières images de synthèse d’un réalisme bluffant :

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La conférence du Dr. White est également disponible en ligne. Voilà une belle occasion de découvrir le travail enthousiasmant de ce physicien et de revenir plus en détails sur ses propositions de design à l’attention des ingénieurs en aérospatiale des siècles prochains.

 


Des étudiants s’attaquent aux boucliers déflecteurs de Star Wars

dark_star2Si vous êtes un fan de Star Wars, la notion de bouclier déflecteur ne vous est pas étrangère ! Ces champs de force capables d’encaisser les projectiles solides ou énergétiques sont des équipements indispensables pour tout vaisseau spatial ou engin militaire. Outre leurs atouts majeurs dans le combat, ils permettent aussi d’éviter les collisions avec des micro-météorites ou particules diverses lors des voyages interstellaires.

Aujourd’hui, cette technologie nous semble des plus inaccessibles. Et pourtant, des étudiants de physique de quatrième année de l’Université de Leicester ont relevé le défi. Dans le cadre du Star Wars Day qui se tiendra le 4 mai prochain, ces jeunes scientifiques se sont intéressés à la faisabilité de ces champs de force tels que présentés dans les deux trilogies. Les résultats de leur investigation font l’objet d’une publication dans le Journal of Physics Special Topics, une revue étudiante peer-reviewed éditée par le département de Physique et d’Astronomie de leur université.

Pour ces jeunes fans de science-fiction, les boucliers déflecteurs pourraient correspondre à un champ de plasma chaud mis en place par un champ magnétique autour du vaisseau spatial. Plus le champ de plasma serait dense, plus hautes seraient les fréquences d’ondes électromagnétiques déflectées. Ce principe peut déjà être observé dans notre propre univers : il s’agit d’un phénomène pris en compte dans les communications radio longues distance et les radars trans-horizon. Un des co-auteurs étudiants, Alexander Toohie, fait ainsi remarquer à juste titre sur Phys.org que l’ionosphère étant assimilable à une couche de plasma atmosphérique, elle réfracte ainsi certaines fréquences électromagnétiques selon le principe de l’horizon-radar.

Le champ magnétique nécessaire à la mise en place de l’écran plasma de ces boucliers déflecteurs nécessiterait un importante source énergétique, certainement encombrante et réduisant considérablement l’habitacle du vaisseau spatial. En d’autres termes, les technologies actuelles de production et de stockage énergétique ne sont pas les plus compactes pour équiper de petits appareils tels que des chasseurs. Il faut donc se fier sur ce point à la technologie de Star Wars. Autre désagrément de taille, le bouclier déflecteur devrait également réfracter toute onde lumineuse, laissant au pilote un panorama des plus sombres tout autour de son cockpit ! Même pour une personne sensible à la Force comme Luke Skywalker, piloter totalement en aveugle reste un problème majeur. Il faudrait, selon les étudiants, utiliser des caméras sensibles aux ultra-violets, ces longueurs d’onde ayant plus de chance d’être détectables au-delà du bouclier.

Si ce travail étudiant présente avant tout un objectif purement spéculatif, la discussion contenue dans leur article montre que la technologie décrite dans la série Star Wars n’est pas toujours totalement déconnectée de la réalité physique et peut même inspirer quelques projets scientifiques. Comme le proposent nos étudiants de Leceister, un autre intérêt de ces boucliers déflecteurs serait de piéger le rayonnement dans une enveloppe de plasma et non de la repousser. Cela pourrait être utile dans le cas d’applications physiques nécessitant des milieux à très haute température, comme pour les réacteurs à fusion expérimentaux. Enfin, ces travaux étudiants ont un réel intérêt pédagogique : comme le rappelle leur tuteur, le Dr Mervyn Roy, ce projet de scientifiction permet aux étudiants suivant ce module d’acquérir une première expérience dans le domaine de la publication scientifique peer-reviewed. Une manière ludique et originale de se frotter à leur futur métier de chercheur !


La Maison de la Sorcière – H.P. Lovecraft

lovecraft_bouquins_1La seule limite tangible entre la science et le fantastique se situe dans la compréhension que tout être humain possède de l’univers. Mais notre perception du réel, elle-même limitée par nos propres sens, ne nous permet pas d’en appréhender toute la complexité. Aussi, ce que nous jugerions paranormal ne relève pas obligatoirement du fantastique mais plutôt d’un savoir inconnu. Avec le développement de son Mythe de Cthulhu, Lovecraft explore cet aspect terrifiant de notre cosmos. Cet homme cultivé, passionné de sciences, fut le spectateur de la naissance d’une physique moderne basée sur la dualité entre relativité et quantique, deux domaines théoriques se refusant encore à leur unification finale. Pour Lovecraft, ces percées scientifiques ne sont qu’un saut de puce. Soulevant plus de questions qu’elles n’en résolvent, ces nouvelles théories font définitivement chuter l’homme de son piédestal anthropocentriste. Et il suffit d’introduire quelques révélations supplémentaires effrayantes pour que ce savoir progressiste se transforme en horreur absolue. Au début des années 30, Lovecraft rédige plusieurs nouvelles résolument empruntes de cette science-fiction d’horreur. Tous ses récits gravitent alors autour d’éléments devenus incontournables de son œuvre : le Nécronomicon, l’Université de Miskatonic située à Arkham, et les fameux Grands Anciens hantant les moindres recoins de l’espace-temps. « La Maison de la Sorcière », rédigée en 1932 et publiée en juillet 1933 dans Weird Tales, partage ces mêmes sources d’inspiration.

Contrairement à ce que Derleth prétendit ultérieurement, Lovecraft ne cherchait pas à fonder les bases d’une cosmogonie religieuse. Le mythe de Cthulhu et ses terrifiants Grands Anciens ne renvoient donc pas à un panthéon de divinités impies, cette interprétation étant plutôt le propre des auteurs post-lovecraftiens. Le Maître de Providence avait pour sa part développé à travers son cosmicisme une vision matérialiste de l’univers dans laquelle l’humanité est renvoyée à sa propre insignifiance. Si Lovecraft s’inspira d’auteurs occultes tels qu’Arthur Machen, il conserva cependant une vision athée du monde et s’inspira à chaque occasion de sa grande culture scientifique. Dans « Celui qui chuchotait dans les ténèbres », Lovecraft reprenait à son compte le débat encore vif sur la théorie de la relativité d’Einstein. Avec « La maison de la sorcière », il s’inspira cette fois-ci d’un article de Willem de Sitter, « The Size of the Universe », publié par l’Astronomical Society of the Pacific en 1932. de Sitter, mathématicien et astrophysicien hollandais, fut l’un des premiers scientifiques à poursuivre les travaux d’Einstein en évoquant, dès 1917, la possibilité d’un univers en expansion. La collaboration entre les deux savant s’avéra fructueuse, de Sitter ayant développé une solution aux équations de la relativité générale à travers le modèle de « l’univers de de Sitter ». En 1932, Einstein et de Sitter publièrent un article dans lequel ils conjecturaient l’existence d’une grande quantité de matière n’émettant pas de lumière. C’est la naissance du concept de matière sombre. Lovecraft suivait certainement d’assez près les débats et travaux menés autour de la toute jeune théorie de la relativité, comme en atteste sa lecture de l’article de de Sitter ou encore son intérêt pour l’essai de l’astrophysicien Sir Arthur S. Eddington : The Nature of the Physical World (1928). Eddington est considéré comme le « diffuseur » des théories d’Einstein dans la communauté scientifique anglophone : alors que les travaux des savants allemands étaient boudés en raison de la première guerre mondiale, Eddington fut l’un des rares physiciens à s’y intéresser. Il réalisa également l’une des toutes premières expérimentations de la relativité générale au cours de l’éclipse solaire totale de 1919, événement astronomique qui lui permit d’obtenir des mesures d’observations (malgré quelques inexactitudes) en accord avec les travaux d’Einstein.

Lovecraft, en amateur éclairé, semblait pourtant exprimer dans « Celui qui chuchotait dans les ténèbres » quelques réserves sur la relativité générale. Son opinion évolua sans doute, puisqu’il se montre dans « la Maison de la Sorcière » bien plus sensible à cette nouvelle théorie physique. Dans cette nouvelle, Lovecraft témoigne d’un vif intérêt pour les modèles cosmologiques et les dimensions multiples. Eddington travailla sur les premiers modèles cosmologiques de la relativité générale, tandis que de Sitter fut à l’origine de « l’espace de Sitter », un modèle mathématique de l’espace-temps analogue à l’espace de Minkowski et abordant un univers à quatre dimensions dans la géométrie euclidienne. Au fait de ces réflexions mathématiques sur la physique moderne, Lovecraft s’inspira de ces lectures pour nourrir sa propre vision cosmiciste de l’univers. Eddington, dans The Nature of the Physical World, discute des outils géométriques permettant de relier les univers à multiples dimensions. Voici une excellente occasion de relier les récentes avancées de la relativité générale aux vieilles légendes de sorcières de Salem. Lovecraft développa alors le postulat suivant : les sabbats et pratiques magiques des sorcières sont en vérité une connaissance empirique de connaissances mathématiques avancés, grâce auxquelles il est possible d’ouvrir des portes entre les mondes et dimensions de l’espace-temps. Il illustre son postulat en inventant la légende de Keziah Mason, une sorcière d’Arkham arrêtée et condamnée en 1692. Selon les témoignages d’époque, la sorcière échappa à sa condamnation lors d’une évasion spectaculaire. Nulle effraction de sa cellule, mais des « courbes et angles barbouillés sur la pierre grise des murs avec un liquide visqueux » [1]. Walter Gilman, étudiant en mathématiques à l’Université de Miskatonic, est fasciné par le folklore et les légendes fantastiques de la Nouvelle-Angleterre. Peu de temps après son inscription universitaire, il commence à associer ces deux domaines de recherche. Fasciné par la légende de la vieille sorcière Keziah Mason, il loue une chambre miteuse dans son ancienne maison, que l’on prétend hantée. « A mesure que le temps passait, sa fascination grandit pour le mur et le plafond anormaux de sa chambre ; car il commença à lire dans leurs angles étranges une signification mathématique qui semblait offrir de vagues indices concernant leur but. La vieille Keziah, se dit-il, devait avoir une excellente raison d’habiter une pièce aux angles singuliers ; n’était-ce pas grâce à certains angles qu’elle prétendait franchir les limites du monde spatial que nous connaissons ? » [1].

Gilman est d’autant plus persuadé de la véracité de ces légendes que, pour son plus grand malheur, le jeune homme a lu des extraits du Nécronomicon lors de ses recherches universitaires. Notre étudiant ne tarde pas à rêver de voyages étranges, tandis que des apparitions cauchemardesques de la vieille Keziah et de son familier Brown Jenkin semblent l’assaillir nuit et jour. Si Lovecraft dépeint sa sorcière d’une manière fort conventionnelle, son repoussant familier apporte au récit une touche bien plus fantastique. Brown Jenkin est une sorte d’énorme rat, au faciès simiesque et dont les membres antérieurs se terminent par de minuscules mains. La créature hante les murs de la vieille demeure, et accompagne toujours la vieille sorcière. D’où vient ce familier hideux ? Probablement d’autres dimensions, tout comme les curieuses entités que Gilman rencontre lors de ses voyages oniriques : « deux des êtres mouvants les moins déroutants – un assez gros agrégat de bulles iridescentes plus ou moins sphériques et un polyèdre beaucoup plus petit aux couleurs inconnues et dont les angles changeaient à vue d’oeil – semblaient remarquer sa présence ». Mais quiconque voyage dans ces dimensions doit jurer fidélité au maître de l’ultime Chaos. « Il devait, disait-elle, rencontrer l’Homme Noir [Nyarlathotep] et les accompagner tous devant le trône d’Azathoth au cœur de l’ultime Chaos » [1]. Nyarlathotep apparaît des années plus tôt dans une courte nouvelle éponyme de Lovecraft écrite en 1920. La créature y est alors décrite comme un mage égyptien dont les pouvoirs d’illusion transportent les foules dans d’autres mondes parallèles. Quant à Azathoth, si le nom renvoie à une très courte nouvelle éponyme datant de 1922, son ombre ne cesse de planer dans « la Quête onirique de Kadath l’inconnue » (1926). L’entité est clairement mentionnée par la suite dans la nouvelle « Celui qui chuchotait dans les ténèbres » (1931), écrite un an plus tôt. Azathoth tient un rôle central dans l’Univers, et d’après la généalogie proposée par Lovecraft dans ses correspondances, il serait le « père » de Nyarlathotep et l’ancêtre direct des Grands Anciens. Quelle compréhension de l’univers possède Azathoth pour qu’il soit perçu dans le Nécronomicon comme le noyau central du cosmos ? Et quel est le rôle exact des multiples avatars de Nyarlathotep, à tour de rôle ancien pharaon de « la Quête onirique de Kadath l’inconnue », mage démoniaque de « Nyarlathotep » , greffier tenant à jour le livre d’Azathoth et sombre témoin des sabbats infernaux de « la Maison de la Sorcière », ou encore démon ailé de « Celui qui hantait les ténèbres » (1935) ?

Tout le génie de cette nouvelle repose donc dans cette tentative d’interprétation mathématique et cosmologique des pouvoirs magiques des sorcières de Salem. La légende revisitée par Lovecraft se retrouve insérée dans son propre mythe de Cthulhu, et les sorcières deviennent des apprenties éclairées du terrifiant Azathoth. L’horreur est suggérée par les pratiques occultes de la vieille Keziah et l’aspect repoussant de son familier, mais aucun pouvoir ne demeure surnaturel dans cette nouvelle. Les sorcières ont une connaissance empirique du voyage à travers les dimensions, là où Gilman se présente comme le premier humain théoricien de ces mathématiques surprenantes. Comme toujours chez Lovecraft, la jeune et insignifiante espèce humaine se retrouve confrontée à des entités bien plus anciennes et immensément puissantes. Notre éveil à la véritable cosmogonie de l’univers ne peut donc que provoquer notre effroi. Dans les nouvelles du Maître, sortir de la caverne de Platon est à double tranchant. Car si la découverte de la véritable nature de ces ombres permet d’accéder à un immense savoir, les figures ainsi révélées sont bien plus terrifiantes que leurs ombres. Rares sont les occasions où ce savoir maudit mène à une victoire des hommes sur les Grands Anciens. A ce titre, l’ « Abomination de Dunwich » reste une exception remarquable dans la littérature lovecraftienne. Lovecraft soigne la révélation de ce savoir, qui marque le plus souvent le climax de sa tension horrifique. Or si la science permet d’entrevoir cette cosmogonie cachée, l’esprit humain est-il capable de l’accepter ? Il faut croire que pour Lovecraft, l’homme n’est qu’un animal savant d’autant plus insignifiant que sa santé mentale ne peut supporter la cosmogonie cthulhienne. L’homme pétri de suffisance et d’arrogance ne lui inspirerait donc que mépris et dégoût ? C’est en effet avec un certain plaisir que Lovecraft le sort brusquement de sa confortable ignorance. La misanthropie du Maître de Providence représente de toute évidence un ingrédient essentiel de son cosmicisme.

 

[1] H.P. Lovecraft, The Dreams in the Witch-House (1932). Traduit de l’américain par Jacques Papy et Simone Lamblin, éditions Denoël.


Dans les secrets du ciel – Mathieu Vidard

MV_DLSDCAnimateur et producteur depuis huit ans de l’émission scientifique « La tête au carré » sur France Inter, Mathieu Vidard est un homme de radio converti aux sciences. Rien d’étonnant pour un nantais d’origine, bercé par les récits extraordinaires de son compatriote Jules Verne. De son émerveillement permanent, le journaliste en fait aujourd’hui un livre. Ce lauréat du prix Jean-Perrin décerné par la Société française de physique n’en est pas à son premier essai, cependant dans ce nouvel ouvrage, paru aux éditions Grasset, le récit emprunte des chemins scientifiques tout autant que personnels.

Avec près d’une décennie d’émission radiophonique scientifique au compteur, Mathieu Vidard a rencontré les plus grands chercheurs français, arpenté les plus grands centres de recherche. Un parcours riche en anecdotes, mais également une occasion unique de vulgariser la science. Car notre journaliste n’écrit pas pour regarder d’un air nostalgique dans le rétroviseur de ses 43 ans, loin de là. Chaque moment vécu lui sert tout au contraire de préambule à une vaste ballade scientifique. Au fil des pages, Mathieu Vidard nous raconte la formidable aventure de la science. Ses grandes heures, bien entendu, de Galilée aux premiers pas sur la Lune ; ses équations et concepts célèbres, qui font encore la une des grands journaux au fil de l’actualité, mais également ses hommes et ses femmes, artisans de sa progression. Tous ces portraits, toutes ces rencontres marquent le lecteur par la modestie des personnages et l’humble démarche de notre journaliste. Nous ne sommes pas dans un environnement de paillettes, mais dans le calme de laboratoires modernes, où les écrits des grands savants côtoient les publications de leurs héritiers spirituels.

Cette humble approche, cette soif inassouvie de savoir, cette quête sans fin de curiosité font des « Secrets du Ciel » un brillant essai de vulgarisation scientifique. Mathieu Vidard dresse un portrait vivant de ces chercheurs, dévoile sa propre fascination pour les sciences et livre au lecteur un concentré de savoir aussi accessible que passionnant. Voilà un ouvrage à remettre entre toutes les mains, qui non seulement s’attache à rendre accessible la culture scientifique, mais révèle toute la beauté de cette noble discipline.

Mathieu Vidard, Dans les secrets du Ciel (2014), éditions Grasset, 286 p.