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Nouveautés Avril Warmachine / Hordes

Here we go ! Les nouveautés Privateer Press d’avril commandables en édition française via Victoria Game déferlent vers les boutiques de vos revendeurs préférés. Au programme, le livre de faction Skorne (certes, il est sorti fin mars, mais toujours d’actualité, non ?), des renforts pour cette armée, d’inquiétants mutins mercenaires pour Cryx et un myrmidon léger pour Scyrah. Côté packaging, les armées prêtes à jouer pour Cygnar et les Trollbloods sont également disponibles. Enfin, il me faudra le tester pour vous en parler plus, mais Iron Kingdoms sort également à la fin du mois !

 

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Conan le Cimmérien – Robert E. Howard

20080425conanphotoVoici huit ans déjà, les éditions Bragelonne se lançaient dans la publication des récits imaginaires de Robert E. Howard, prolifique auteur américain, co-fondateur de l’heroïc fantasy et figurant parmi les piliers du célèbre magazine Weird Tales. Orchestrée et co-traduite par Patrice Louinet, illustrée par Mark Schultz, cette série d’ouvrages grand format permet de rassembler une collection honnête et pertinente des œuvres du prolifique auteur texan. A l’heure où un magnifique projet de jeu de plateau s’apprête à surgir sur nos tables de jeu, il s’avérait nécessaire de se replonger à la source du personnage, bien avant ses adaptations cinématographiques ou même sa polémique appropriation par Sprague de Camp. L’occasion rêvée de parcourir l’imposant premier volume de cette collection [1] regroupant des récits initialement rédigés par Howard entre 1932 et 1933.

La genèse de Conan s’accompagne d’une aura de mystère, propice à la naissance de légendes urbaines. Lors de sa vidéo consacrée à l’adaptation cinématographique du personnage, le Fossoyeur de Films nous expliquait que Howard tira son inspiration d’un délire schizophrène dans lequel un barbare musculeux lui ordonnait de narrer ses exploits. Plus sérieusement, Conan est né dans l’esprit de son créateur alors que ce dernier passait quelques semaines de vacances dans le sud du Texas, en 1932. Ce repos fut des plus bénéfiques pour son imagination puisque ses pensées créatives ne tardèrent pas à lui suggérer les mornes paysages des collines boisées de Cimmérie. Ainsi coucha-t-il sur le papier durant ses semaines de repos ce poème éponyme qui introduit le présent recueil. Métaphore de la campagne de Fredericksburg et de la Dark Valley de son enfance, le poème évoque une nature sinistre et inquiétantes, peuplée de rudes barbares et rappelant les peuples Germains de l’Antiquité.

Le décors est planté, il ne reste plus qu’à y faire naître un personnage central. Conan jaillit aux alentours de février 1932, alors que Howard traverse une petite ville frontalière sur la partie basse du Rio Grande : « soudain, le personnage de Conan sembla prendre forme dans mon esprit sans réel effort de ma part » écrit-il à Clark Ashton Smith dans une lettre datée de 1933. « et immédiatement un flot d’histoires se mit à jaillir de ma plume – ou plutôt de ma machine à écrire – presque sans efforts de ma part ». Pendant plusieurs semaines, Howard se consacre entièrement aux aventures de Conan : « le personnage prit le contrôle de mon esprit […]. Lorsque je m’efforçais d’écrire autre chose, je n’y arrivais tout simplement pas ». L’interprétation au premier degré de cet extrait a donné la regrettable légende urbaine d’un délire psychotique, alors qu’elle ne révèle que de la fulgurance de l’imagination de l’auteur plongé en plein travail créatif. Howard n’en est pas moins un écrivain perfectionniste et un rusé vendeur de ses nouvelles. Il a appris, au fil des ans, à adapter ses récits aux exigences du marché des revues pulp. Le succès des aventures de Conan tient autant de ce savoir-faire commercial qu’au très bon style de sa plume. Aussi est-il peu crédible que, comme il s’en ventait dans ses correspondances, les aventures du Cimmérien lui soient venues d’un seul trait, sans aucune retouche !

Le personnage de Conan et sa patrie cimmérienne éclairent tout de même quant à l’influence du subconscient de l’auteur sur son écriture. La Cimmérie évoque les lieux de sa petite enfance, comme il le confia à son ami H.P. Lovecraft. Les grands arbres sinistres hantés de créatures chuchotant dans les ténèbres sont la transposition imaginaire de la Dark Valley, dans le comté de Palo Pinto. Et pourtant, ce lieu reculé du Texas n’accueillit le foyer des Howard que jusqu’à ses deux ans, époque à laquelle sa famille déménagea. Howard ne s’y rendit de nouveau qu’une fois adulte, et tout son ressenti ne lui a été en définitive inspiré par des souvenirs récents et une interprétation romantique des lieux. Howard associe son caractère maussade aux lieux de sa petite enfance, son subconscient se cherche des racines et s’invente un passé rêvé, très éloigné de la réalité. La Cimmérie, plus qu’une contrée fantastique, apparaît comme un pseudo-souvenir d’enfance fantasmé. Conan lui-même sert de projection mentale pour Howard dans ce décors imaginaire. Souvent considéré comme un avatar idéalisé et romantique de Howard, Conan n’est pourtant pas un héros solaire, bien au contraire. Le cimmérien est un personnage plutôt sombre, régi par des règles de vie tout aussi dures que l’acier de son épée, n’agissant que selon ses propres désirs et se moquant éperdument du destin de l’humanité. C’est un anti-héros maussade et taciturne, parfois mélancolique mais trahissant un regard critique porté sur la prétendue civilisation des peuples méridionaux.

Peut-être faut-il modérer l’interprétation psychologique du Conan howardien, l’auteur texan n’étant pas pour autant un loup solitaire emprisonné dans des habits de gentleman texan. Cette projection, bien qu’influencée par son subconscient, est beaucoup plus fine que cela. En faisant de Conan un barbare aventureux sans véritable but ni attache familiale, Howard lance son personnage à la découverte d’un monde fantastique parodiant notre monde réel. Comme expliqué précédemment, Howard écrit en fonction des revues pulp et se soucie donc de la bonne réception des ses textes, aussi bien par les rédacteurs-en-chef que par les lecteurs. Afin de renforcer l’immersion de ces derniers dans son univers, il crée une géographie déformant notre propre planisphère et ses noms de lieux. Howard est un auteur intelligent, qui a pleinement conscience – pour s’y être frotté – que les récits historiques demandent beaucoup trop de travaux de recherche. Aussi décide-t-il de plutôt transformer le Paléarctique occidental (ce vaste territoire géographique allant de l’Europe occidentale jusqu’à l’Oural et l’Asie mineure puis descendant jusqu’en Afrique du Nord) en une vaste étendue aux contours redessinés, issue de l’Âge Hyborien, une lointaine époque désormais oubliée. Les cartes qu’il réalise lui-même se superposent à la géographie réelle : la Méditerranée est à sec, et le Maghreb est en grande partie englouti jusqu’à la Lybie. Le Nil se jette en un nouveau delta occidental et de vastes terres montagneuses remplacent les principales mers d’Europe du Nord. Les royaumes portent des noms évoquant des termes réels, historiques ou issus d’autres mythologies : Aquilonie, Argos, Nemedia, Hyperboria, Asgard, Corinthia, Stygia, … autant de références créant à leur lecture un parallèle entre l’Âge Hyboréen et nos propres connaissances historiques. Tolkien utilisera la même méthode, bien que de manière plus inconsciente, lors de la création de ses Terres du Milieu : le Mordor impérialiste et maléfique se situe ainsi au sud-est de la paisible Comté peuplée de so british Hobbits.

Weird_Tales_August_1934Dans cet univers vaguement familier, Conan fait office de trouble-fête mais également de Candide. Bien entendu, là où le personnage de Voltaire est un naïf pacifiste se contentant de cultiver son jardin, Conan est une arme mortelle se complaisant à cultiver son hédonisme destructeur. Le cimmérien saisit l’instant présent à grands coups d’épée, et ne suit que des règles de vie aussi pures que le meilleur acier. Conan évoque le vieux mythe du bon sauvage réchauffé à la sauce fantasy. Mais Howard tient plus de Diderot dans cette lecture. Conan est un barbare, qu’il faut juger tel qu’il est, avec sa violence, sa soif d’or et ses rêves de puissance. Pour Diderot, les « sauvages » ne sont ni bons, ni mauvais, ce sont des individus vivant dans une société différente de la nôtre. Diderot dénonce la corruption apportée par les colons européens et qui viennent détruire les modes de vie ancestraux des autochtones. Howard pointe du doigt l’absurdité des peuples prétendument civilisés à travers le regard de son Candide cimmérien. L’esprit reste le même, et n’en déplaise à aux Claude Guéant de la fantasy, les grandes civilisations hyboréennes n’ont rien de plus glorieux que les étendues barbares. Howard met en scène l’absurdité des peuples civilisés lors de scènes cocasses, à la manière de Voltaire dans son Candide, sauf que leurs dénouements sont en tout état de cause bien plus expéditifs et jouissifs que ceux du philosophe : « un juge m’a demandé où avait fui le garçon. J’ai répondu que, comme c’était un ami, il m’était impossible de le trahir. Le juge s’est mis en colère et m’a tenu un grand discours […]. Mais j’ai ravalé ma colère et j’ai gardé mon calme. Le juge a repris de plus belle […]. Comprenant alors qu’ils étaient tous fous, j’ai sorti mon épée et j’ai fendu le crâne du juge en deux » [2]. Tout comme les super-héros apparus à la même période dans les comics américains, Conan se retrouve souvent à combattre la corruption des grandes villes. Cependant, le cimmérien n’est pas pour autant un justicier, car il n’accorde que très peu d’attention aux faibles et aux opprimés sauf s’il y voit l’opportunité d’assouvir un désir de chair, d’or ou de puissance. Conan apparaît dans de nombreuses nouvelles comme un loup sauvage perdu dans la grande ville. Mais le cimmérien apprend vite de la nature humaine, et à défaut de renverser cette prétendue civilisation qu’il méprise tant, il va découvrir comment sa ruse et ses muscles vont lui permettre de se tailler une destinée flamboyante. Parti comme simple voleur et mercenaire, il deviendra chef de guerre, capitaine de pirates et enfin Roi d’Aquilonie !

Le personnage de Conan est devenu, 83 ans après sa création, un des plus forts symboles de l’heroic-fantasy, sous-genre dont R.E. Howard est considéré comme le principal fondateur. Mais bien trop souvent, le public oublie que Conan est avant tout un maussade anti-héros, un électron libre lâché dans le monde civilisé, catalyseur de violence et révélateur de l’absurdité des peuples orgueilleux. Et c’est justement grâce à ces facettes que les aventures de Conan ont si bien vieilli. Car à travers ses aventures épiques, Conan transgresse les interdits dans l’imaginaire de ses admirateurs en se taillant la part du lion parmi les moutons. Catharsis intemporel pour lecteur en mal de liberté, Conan n’en a pas fini de courir après l’aventure dans notre imagination.

 

 

[1] R.E. Howard, Conan le Cimmérien. Premier volume : 1932-1933. Traduction de Patrice Louinet et François Truchaud, Bragelonne (2007), 575 p.

[2] ‘Queen of the Black Coast’ (La Reine de la Côte Noire). Weird Tales, Mai 1934.


[Game of Thrones] L’économie de Westeros

Qui provoquera la chute des Lannister ? Peut-être bien le levier économique, à la fois force et faiblesse de la célèbre famille dirigeant dans l’ombre le Trône de Fer. Un Lannister paye toujours ses dettes, certes, mais encore faut-il qu’il soit solvable. Et d’après ce petit cours d’économie dans l’univers du Trône de fer, la situation actuelle n’est pas vraiment en leur faveur ! Merci pour Business Insider pour cet amusant exercice de vulgarisation économique !

 


Réforme des enseignements de latin et grec ancien : une mauvaise nouvelle pour l’imaginaire contemporain ?

La réforme du collège engagée par la Ministre Najat Vallaud-Belkacem fait couler beaucoup d’encre, et notamment du côté des enseignants de latin et de grec ancien. En effet, ces derniers se sont montrés particulièrement inquiets par les annonces de la Ministre confirmées dans l’enquête réalisée par l’Express. Les « langues mortes » ou enseignements de langues anciennes ne seraient plus une option ouverte à partir de la classe de cinquième, mais à l’avenir proposées comme une simple initiation linguistique et culturelle incluse dans les futurs programmes de Français. Quant aux élèves souhaitant apprendre le latin ou le grec ancien, il leur faudra se contenter d’une approche supplémentaire dans le cadre des nouveaux Enseignements Pratiques Transdisciplinaires (EPI). Message reçu par les enseignants : les langues anciennes seraient appelées à disparaître, ne laissant dans les programmes qu’une vague allusion linguistique au détours d’une heure de Français ou de cours d’EPI.

A l’origine de ce remaniement annoncé, le ministère espère ainsi briser le désintérêt pour une option suivie par seulement 20 % des élèves. Grâce à l’EPI, le ministère fait le pari que cette nouvelle souplesse permettra d’augmenter le nombre de candidats aux options de langues anciennes. Un second son de cloche plus rassurant ? Car en définitive, et dans l’attente d’une confirmation officielle, les langues anciennes resteraient une option ouverte, et le choix de les poursuivre serait offert aux collégiens à chaque nouvelle rentrée. Fini, donc, l’enseignement regroupé en trois ans ferme, comme dans les programmes actuels. Mais ces éclaircissements ne rassurent pas pour autant les professeurs de langues anciennes, particulièrement échaudés depuis la destruction de la filière Lettres Classiques dans l’enseignement supérieur. Est-ce un premier pas vers une fermeture à long terme de leurs enseignements ? Une situation que déplore Marjorie Lévêque, professeure, dans les colonnes de l’Express : « Le latin tel qu’enseigné aujourd’hui n’a plus rien à voir avec ce qui était proposé il y a 15 ans. C’est une ouverture au monde, une culture en plus, qui facilite l’apprentissage des langues étrangères » .

Kratos remplacera-t-il les profs de langue morte ?

Kratos remplacera-t-il les profs de langue morte ?

Conséquence insoupçonnée de cette réforme, le retrait progressif du latin et du grec ancien pourrait avoir des conséquences néfastes sur l’apprentissage d’un socle imaginaire commun, ces fameuses racines gréco-latines qui contribuent à la littérature fantastique et de fantasy occidentale. La réécriture de ces mythes et légendes antiques a toujours inspiré les auteurs de chaque époque, mais jamais aucun de ces lettrés ne s’était retrouvé coupé du socle originel. Or cette transmission écrite comme orale se base sur un échange intemporel entre le mythe antique, l’auteur et son public. Si l’enseignement des langues anciennes vient à disparaître, cette chaîne est brisée. Or qui transmettra alors cette culture ancienne ? De nos jours, les industries du cinéma et des jeux vidéos ne manquent pas de s’inspirer très librement des mythes gréco-latins pour leurs productions. La disparition de l’enseignement des langues mortes ne laisserait donc comme ambassadeurs de cette culture antique auprès du grand public des œuvres hollywoodiennes et caricaturales telles que la série vidéoludique God of War ou les longs-métrages comme 300, Le Choc des Titans

Troie de Wolfgang Petersen (2004).

« Troie » de Wolfgang Petersen (2004) ou la mythologie des beaux gosses.

Et pourtant, le succès en libraire et en salles de cinéma des Percy Jackson, Narnia ou Harry Potter démontre à eux seuls l’engouement des jeunes spectateurs pour les références liées à la mythologie antique. Ces figures, réutilisées dans des scénarios fantastiques et anachroniques, n’ont rien perdu de leur attrait en près de trois millénaires ! Les textes antiques tels que l’Iliade et l’Odyssée ne se sont jamais démodés, il ont au contraire nourri une multitude d’œuvres comme le film Troie de Wolfgang Petersen, la célèbre série de dessins-animés franco-japonaise Ulysse 31, les romans Troie ou la Trahison des Dieux de Marion Zimmer Bradley, ou encore Ilium et Olympos de Dan Simmons, pour ne citer que ceux-là. La fantasy historique, sous-genre bien entendu le plus à même de se nourrir de mythologie antique, ne pourrait pas perdurer sans l’apprentissage des langues et cultures anciennes. En effet, comment retracer les sources d’inspiration et clins d’œil des auteurs sans maîtriser un tant soit peu les bases de cette culture revisitée ? Difficile d’accrocher au Lavinia d’Ursula Le Guin sans s’intéresser à l’Enéide de Virgile, ou d’apprécier l’uchronique Roma Æterna de Robert Silverberg sans avoir appris un peu d’histoire et de politique romaine. La culture gréco-latine est elle-même insuffisante, et au lieu de la menacer de disparition progressive du collège, elle devrait être étendue à un plus large catalogue de cultures et mythologies antiques, dont la richesse nous est une fois de plus rappelée par des romans de fantasy ou de science-fiction tels que l’œuvre de Tolkien et ses références aux mythologies nordiques et germaniques, le Gilgamesh de Robert Silverberg et ses références mésopotamiennes, le Seigneur de Lumière de Roger Zelazny et ses mythes hindous, ou encore l’univers celtique du Même pas mort de Jean-Philippe Jaworski !

Œdipe s'apprête à capturer un nouveau pokémon. Détails de "Œdipe explique l'énigme du sphinx" de Jean-Auguste-Dominique Ingres.

Œdipe s’apprête à capturer un nouveau pokémon. Détail de « Œdipe explique l’énigme du sphinx » de Jean-Auguste-Dominique Ingres.

La réforme du collège n’enterre pas encore l’enseignement des langues anciennes en France, mais fragilise un peu plus la transmission d’une culture antique déjà trop fortement focalisée sur sa portion gréco-latine. Si la situation n’appelle pas encore à manifester pour sauver de l’oubli la Rome des Césars, cette évolution de l’enseignement au collège pourrait bien menacer la transmission d’un socle culturel commun utile au lecteur lors de ses escapades dans la littérature de l’imaginaire. Visant à réformer des enseignements jugés trop « ardus » et « élitistes » , cette annonce rentre pourtant en contradiction avec la récente étude de marché du Centre National du Livre (CNL) qui démontre que les lecteurs de 15-24 ans, bien loin de bouder la lecture, apprécient d’abord les romans de fantasy, science-fiction et fantastique. Ces mêmes romans qui se réapproprient de nos jours la culture antique. Si l’enseignement des langues mortes est perçu de manière négative, le supprimer à long terme ne répondrait pas pour autant aux attentes culturelles des collégiens et lycéens. Il s’agit donc de modifier ces enseignements et non de les retirer. A bon entendeur.


Skyrim et le féminisme : un modèle d’étude sociologique ?

Peu de joueurs sont passés à côté du jeu vidéo de rôle Skyrim, cinquième opus de la série The Elder Scrolls, développé par Bethesda Game Studios et éditée en 2011 par Bethesda Softworks. Énorme succès mondial, Skyrim totalise en 2014 plus de 20 millions d’unités écoulées à travers le monde, et son univers nordique de fantasy est désormais entré dans la culture populaire. Aussi n’est-il pas surprenant d’apprendre que Skyrim est même utilisé par certains universitaires comme introduction aux enseignements d’histoire et de culture médiévale scandinave !

Mais Skyrim ne se limite pas seulement à botter du dragon sur les terres septentrionales de Bordeciel. Doté d’une multitude de quêtes aux scénarios minutieusement développés et peuplé d’un nombre considérable de personnages non-joueurs (PNJ), Skyrim nous narre le quotidien d’une société nordique en plein univers d’heroic fantasy. Une étude sociologie fictionnelle se dégage aisément au fil des pérégrinations de son personnage, dénotant toute la complexité de ce peuple nordique virtuel. Ainsi Skyrim nous plonge au cœur de la province impériale de Bordeciel, au lendemain de l’humiliant traité de paix imposé par la nation elfique Thalmor. Selon les termes du traité, le dieu Talos doit être banni des cultes impériaux, provoquant la colère des nordiques, ses principaux adorateurs. La situation déjà sous tension explose lorsque Ulfric Sombrage assassine le Haut-Roi de Bordeciel, entraînant toute la province dans la guerre civile.

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S’imposer en tant que femme est difficile pour les aventurières novices.

Votre personnage débute son aventure en bien fâcheuse posture. Fait prisonnier par des soldats impériaux, doit être exécuté comme tout partisan des Sombrages. Ironie du sort, l’arrivée dévastatrice d’un dragon, créature que l’on croyait éteinte depuis des siècles, va vous permettre d’échapper à cette affreuse méprise. Survient au cours de cette introduction la création de votre personnage, celui-là même qui sera amené à devenir le Dovahkiin, « l’Enfant de dragon » . Comme le soulignait la chanteuse Juliette dans un éditorial en défense des jeux vidéos sur France Inter, le choix du sexe de votre personnage n’influence en rien ses caractéristiques, seule son ethnie modifiera légèrement ses performances. Le terme Dovahkiin n’est donc pas un titre masculin mais asexué. Un bel exemple venant contre-carrer les habituels héros musculeux stéréotypés à la manière de God of War 3

Dans Skyrim, j’incarne une guerrière nordique répondant au doux nom d’Astrid. Je joue régulièrement des personnages féminins dans les jeux RPG et MMORPG pour deux raisons. Tout d’abord, afin de créer l’avatar de ma copine dans ces univers (ha, l’amour …). Ensuite, parce qu’incarner un personnage féminin permet de se rendre compte plus facilement du degré de féminisme du jeu. Sur ce plan, la stratégie est payante avec Skyrim puisque les relations entre les PNJ et votre personnage sont légèrement modifiées selon son sexe. Et le résultat est plutôt parlant : l’univers de Skyrim est faussement égalitariste. Derrière des aspects positifs, comme près de la moitié des villes et bourgades dirigées par des femmes jarls, la société masculine tient encore les rênes. Il est difficile d’être une femme dans Bordeciel, comme vous le répètent fréquemment les femmes de Blancherive, et déambuler en tant que femme une arme à la main le démontre rapidement. Les gardes se permettent bon nombre de quolibets sexistes (leur fréquence diminuant au fil des succès remportés, mais ils ne disparaissent jamais) et certains villageois se montrent plutôt méprisants à l’encontre d’une héroïne.

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Carlotta Valentia à Blancherive.

A tel point que les destins des PNJ féminins reflètent toute la main-mise masculine sur la société de Skyrim. Les pressions amoureuses et harcèlements sont monnaie courante. La marchande Carlotta Valentia de Blancherive vous demande ainsi d’intervenir en sa faveur alors que le barde Mikael de l’auberge de la Jument Pavoisée ne cesse de la harceler. Une fois la quête effectuée et les mois écoulés, elle vous expliquera que les hommes n’ont pas pour autant cessé de lui faire des avances en raison de son statut de mère célibataire. Même son de cloche du côté de Ahlan, toujours à Blancherive, qui se plaint que les hommes considèrent les femmes « comme du bétail ». Il faut être forte dans ce monde brutal pour s’imposer face aux hommes, vous encourage régulièrement Olfina Grisetoison. Partir à l’aventure n’est jamais facile pour le bas peuple, les candidats étant plus à même de grossir les rangs des bandes de pillards ou de mercenaires en ces temps troublés. Il suffit de s’en rendre compte en dénombrant les effectifs des Compagnons à Blancherive, mais le constat est encore plus frappant en comparant les destins croisés de Mjöll la Lionne et de Narri. La première a eu la chance de grandir dans une famille aisée, moderne et tolérante : son père a accepté (à regrets) les choix de vie de sa fille, et sa mère était « une femme forte » qui lui enseigna le maniement de l’épée. Destin diamétralement opposé pour Narri, servante à l’auberge du Mort de Soif d’Epervine, qui rêve d’aventure et de liberté, mais parvient pas à se dépêtre de sa situation avilissante. A l’une armes et armure de guerrier, à l’autre tenues affriolantes et brimades. Les joueurs mages auront également remarqué à quel point les apprenties de l’Académie de Fortdhiver peinent à s’imposer face à leurs homologues mâles, élèves arrogants et remplis de certitudes. Quant aux Grises-barbes, joueur un Dovahkiin féminin maîtrisant leurs précieux mots de Pouvoir ne semble pas les choquer outre-mesure ; toujours cela de gagné !

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Mjöll et Narri, deux destins sociologiquement opposés.

La hiérarchie sociale est, comme évoqué précédemment, en apparence égalitaire. La parité est en effet respectée pour les Huscarls que le joueur se voit alloués à son service au fur et à mesure de son obtention du titre de Thane dans les bourgades de Bordeciel. De même le statut de Jarl ne se cantonne pas à un seul sexe. Mais les postes-clés dans la guerre civile opposant les Sombrages à l’Empire restent masculins, les femmes reléguées aux rôles de seconds officiers dans la faction impériale lorsqu’elles ne sont tout simplement pas éclipsées chez les partisans d’Ulfric. Un point négatif de plus contre ces extrémistes nordiques, réactionnaires racistes dont le mépris envers les autres ethnies n’a d’égal que le sordide quartier de Vendeaume qu’ils leur réservent. Ces deux raisons m’ont fait largement basculer du côté de l’Empire lorsque vint le moment de choisir un camp ! Les titres et héritages sont aussi bousculés par l’ascendant masculin de la société. La Jarl de Solitude, Elisif la Juste, est la Reine légitime de Bordeciel. Pourtant, elle peine à réclamer son titre et les loyalistes ne se battent pas au nom de sa prétention justifiée au trône ! Elisif devrait être au terme de la guerre civile (si le joueur choisit le camp impérial) la nouvelle suzeraine des Nordiques. Hélas, il n’en est rien : son titre n’est nullement officialisé et l’Empire se contente de nommer un nouveau Jarl de Vendeaumme en la personne de Brunwulf Libre-Hiver, un modéré sans grande volonté politique. Aucune dirigeante féminine ne sort grandie de ce conflit, à l’inverse des personnages masculins. Signe que la société de Bordeciel n’est pas si paritaire qu’elle le semble.

Skyrim est certainement un des meilleurs jeux RPG à l’heure actuelle, proposant une expérience vidéoludique intense et une très grande durée de jeu. Il est aisé de s’y perdre des centaines d’heures durant, à l’affût de la moindre quête mineure ou tout simplement pour randonner dans les superbes paysages nordiques de Bordeciel. L’une des richesses remarquables de ce jeu repose dans la société complexe qu’incarnent les nombreux PNJ. A travers une lecture féministe de la sociologie des Nordiques, il nous apparaît un univers médiéval-fantastique d’apparence égalitariste, mais au final très fortement dominé par la gente masculine. Le message de Skyrim est pourtant des plus positifs : en proposant d’incarner un personnage féminin en tout point égal à son homologue masculin, votre héroïne rétablit un peu de d’équilibre dans la société de Bordeciel. Seul regret, il n’est hélas pas possible de forcer les mentalités au cours de ses pérégrinations. Les nordiques, traditionalistes de nature, peinent à se défaire de leurs attitudes xénophobes et machistes. Il faut du temps pour changer un peuple, mais une héroïne telle que le Dovahkiin peut y contribuer en forgeant sa propre légende.