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Running Man – Paul Michael Glaser (1987)

running_manNous sommes en 2017. Suite à l’effondrement de l’économie mondiale et à la raréfaction des ressources premières, les grande majorité de la population vit dans la pauvreté et le rationnement. Des états policiers se substituent aux démocraties du siècle passé. Ben Richards (Arnold Schwarzenegger), un officier de police de Los Angeles, désobéit aux ordres en refusant de tirer à bout portant sur des manifestants non armés. Arrêté et envoyé dans un camp de travail, il parvient à organiser son évasion. Mais le voilà capturé. Accusé d’un massacre de manifestants qu’il n’a pas commis, il est incorporé de force dans l’émission de télévision The Running Man. Ce concept de télé-réalité co-produit par le gouvernement est une retranscription moderne des combats de gladiateurs. Les condamnés à mort se voient offrir une chance de rédemption s’ils parviennent à triompher dans l’arène face à d’impitoyables traqueurs. Le spectacle est bien entendu truqué, le « running man » n’ayant aucune chance de s’en sortir. Ben Richards va pourtant relever le défi, espérant que lui et ses coéquipiers puissent trouver un moyen de survivre et de révéler la supercherie devant les caméras du monde entier…

Inspiré du livre éponyme de Richard Bachman (pseudonyme de Stephen King), Running Man se présente comme un divertissement dystopique, où l’action tient le premier rôle devant la réflexion. Et pourtant, malgré son succès modéré en salles, ce film un peu oublié fut récompensé en 1988 d’un Saturn Award du meiller second rôle et nominé deux fois pour le Saturn Award du meilleur film et des meilleurs costumes. Son manque de popularité vient peut-être de son synopsis, proposé maintes fois auparavant. Impossible de ne pas comparer Running Man à Roller Ball ou Death Race 2000, deux prédécesseurs ayant déjà marié jeux de cirque télédiffusés et scénarios dystopiques. Même le roman de Stephen King recyclait une nouvelle de Robert Sheckley, « Le prix du Danger» (1958), elle-même portée à l’écran en 1983 par Yves Boisset. Rien de nouveau, donc, dans cette relecture de Paul Michel Glaser, si ce n’est les muscles bien huilés d’un Schwarzenegger en pleine gloire.

La critique de la télévision ne date pas de la fin des années 80, et le spectre de la télé-réalité n’a jamais cessé d’inspirer romanciers comme cinéastes. Dans Running Man, cette télé-réalité se veut ultra-violente et cathartique. L’émission-vedette sert à la fois de défouloir et de moyen de contrôle de la population mondiale. Du pain et des jeux pour le peuple affamé, qui vénère les « traqueurs » tels des gladiateurs de la Rome antique. Le « running man » y est conspué et soumis à une épreuve truquée, parodie de justice moralisée par la violence. Le peuple exulte face à ces meurtres gratuits et idolâtre l’image des bourreaux, sortes de rock-stars sur-vitaminées et bodybuildées. La violence du show télévisé ne parvient cependant pas à contenir totalement le peuple ; les émeutes de la faim sont courantes, comme le montre la première scène du film. La réussite du programme de télé-réalité « running man » est donc partielle. Sa chute entraînera-t-elle vraiment une destruction du gouvernement policier ? Voilà une question cruciale à laquelle le film ne répond hélas pas. En effet, une fois sa vengeance manichéenne accomplie, Ben Richards reçoit en récompense le baiser de la caricaturale héroïne, barbie latino décérébrée ne servant qu’à combler les brèches du scénario et à conclure le spectacle sur une chaste romance hollywoodienne. Sans grande surprise cependant, puisque tout du long, Running Man ne nous promettait rien de plus.

Film d’action au scénario dystopique manquant d’originalité, Running Man reste tout de même un bon divertissement. Si le jeu des acteurs, les dialogues homophobes censés rendre virils les protagonistes et les costumes kitsch ont indiscutablement pris un coup de vieux, il est à noter que contrairement à bon nombre de productions plus modernes comme Hunger Games, le film n’est ni mièvre, ni ennuyeux. La critique de cette société aliénée par le petit écran a le mérite d’esquisser quelques traits de réflexion intéressants, qui auraient très certainement gagné à être plus développés. Un défaut que l’on retrouve également dans le fameux Battle Royale, où l’ultra-violence prend définitivement le pas sur la critique sociale. Avé, téléspectateur. Ceux qui vont mourir pour l’audience te saluent.


Le Guérisseur de cathédrales – Philip K. Dick

guerisseur-cathedralesDes guérisseurs de poteries, Joe Fernwright est le meilleur. Seulement voilà. Après des années de travail, toutes les poteries abîmées ont été restaurées et aucune de ces précieuses antiquités n’a été de nouveau abîmée. Le voilà confronté à l’inutilité de sa profession, dans une société futuriste surpeuplée et régie par un pouvoir mondial totalitaire. Brisé par la vacuité de son existence et sa séparation douloureuse avec son ex-épouse; Joe pense au suicide. Jusqu’à ce qu’un mystérieux correspondant entre en contact avec lui. Le Glimmung, créature extra-terrestre quasi-divine, lui propose un contrat : participer au renflouement de la cathédrale engloutie de Heldscalla située sur la planète du Laboureur (Sirius V) en exerçant sa profession sur les poteries et ostracons qui seront remonté du fond des eaux. Joe hésite, mais se voit forcer la main. Arrivé sur place, rien ne se passe comme prévu, et les événements semblent échapper à tout le monde, même au Glimmung.

Publié en 1969 chez Berkley Medallion, Galactic Pot-Healer est un court roman des plus étranges, tel que seul P.K. Dick est capable de nous livrer. Débutant avec la description d’une société totalitaire au bord de la banqueroute, Dick introduit à travers le personnage de Joe l’exemple type de l’individu lambda aliénée par un emploi public fantoche. Pour tuer le temps, les fonctionnaires terriens s’inventent des jeux téléphoniques absurdes, sans jamais s’interroger sur la futilité de leurs occupations. Peut-être est-ce en raison de cette oisiveté devenue insupportable que Joe finit par craquer, et s’intéresse aux messages laissés à son attention par le Glimmung. Mais Joe se retrouve piégé, et doit accepter ce contrat sur Sirius V s’il ne veut pas finir entre les mains de la police. Et pourtant, cette fuite en avant s’annonce comme une promesse de renaissance pour notre anti-héros. Comme une nouvelle occasion de reprendre sa vie en main.

Et si, sur le chemin de la guérison, Joe découvrait que le destin était déjà tout tracé ? A peine s’est-il entiché de la jeune humanoïde Mali, elle aussi recrutée par le Glimmung, qu’il reçoit un exemplaire du Livre de Kalendes. Ces chroniques prophétiques, rédigées par la race autochtone du même nom, est sensé révéler le déroulement de tous les événements futurs sur la planète du Laboureur. C’est un choc pour Joe, qui voit son destin lui être à nouveau confisqué. Dick se sert de ce livre mystérieux comme une allusion détournée au fameux Livre des transformations (ou Yi-King), déjà introduite dans Le Maître du Haut Château (1962). A partir d’oracles rédigés dans différentes langues humaines ou aliens, les Kalendes imposent une lecture aléatoire des événements à venir sans jamais commettre la moindre erreur. A tel point que ces Kalendes semblent décider du destin de chaque chose sur Sirius V. Joe, tout comme le Glimmung, se retrouvent poussés par la même volonté : celle de faire mentir le Livre de Kalendes. Mais peut-on s’opposer à son propre destin ? Ou bien les messages sibyllins des Kalendes sont-ils une vaste supercherie ? Le développement du roman revient à s’interroger sur l’existence même du destin. Le débat philosophique se retrouve de nouveau réécrit à travers le personnage névrosé et imprévisible de Joe. Est-ce son destin ou son égoïsme qui le poussent à vouloir faire mentir les Kalendes ? La question reste en suspens alors que s’enchaînent les événements autour du chantier de renflouement de la cathédrale.

Un autre aspect de la philosophie chinoise revient également dans ce roman. La symbolique du Yīn et du Yang, qui renvoie une fois de plus au Yi-King, complète chaque personnage, chaque élément de l’intrigue. Dans la philosophie chinoise, le yin représente le noir, le féminin, le sombre, le froid. Le Yang, quant à lui, représente le blanc, le masculin, le soleil, la clarté, la chaleur. Dick joue sur la complémentarité des symboles, mélange les représentations, réécrit leur complémentarité. Ainsi fait-il de Joe et du Glimmung des personnages chauds, influençant (de manière consciente ou non) leur environnement selon leur propre volonté. Les personnages et figures féminines sont à l’inverse plus froides, en opposition par rapport aux deux figures masculines, mais indiscutablement liées à eux. Sur Terre, Joe souffre de sa séparation avec son ex-femme, et pourtant il ne cesse de se définir selon son regard, de cherche son jugement, aussi chargé de rancœur soit-il. Lorsqu’il rencontre Mali, cette dernière devient sa maîtresse et endosse ce rôle laissé vacant. Joe cherche à reprendre son destin en main, à se prouver qu’il est encore l’astre flamboyant de sa vie, mais a besoin du reflet qu’une lune à ses côtés peut lui renvoyer. A l’inverse, Mali réagit agressivement pour mieux cacher ses blessures, a peur de l’échec et méprise l’égoïsme de ces deux personnages-soleils. Leur couple semble voué à l’échec. Glimmung, quant à lui, est décrit comme un alien masculin. Il se définit à son tour selon une entité féminine complémentaire, cachée dans les sombres et froides profondeurs de l’océan : la cathédrale engloutie de Heldscalla. Le schéma se complexifie à mesure que le roman avance, telles des fractales rajoutant des degrés supplémentaires de complémentarité au sein du Yīn et du Yang.

Le génie de Dick repose souvent sur sa capacité à inventer des scénarios délirants, aux limites de l’incohérence. Le Guérisseur de cathédrales est typique de son style et de ses propres questionnements. Rien n’échappe au travail d’introspection mené par sa plume, à cette recherche d’ascension mystique, à la manière d’un Saint Augustin halluciné en quête d’un Dieu paranoïaque et rédempteur. Roman souvent méconnu, nous avons pourtant là un concentré remarquable des thèmes dickiens, servis sous la forme d’un planet-opéra grandiloquent et visionnaire.

 

Dick, P.K. Galactic Pot-Healer, Berkley Medallion, 1969, 144 p. Edition française consultée : Le Guérisseur de cathédrales (traduction : Marcel Thaon), Robert Laffont, 1972. In : Aurore sur un jardin de palmes, Presse de la Cité / Omnibus, 1994, p. 675-804.


La Guerre truquée

« La Guerre truquée » est une nouvelle de planet-opera écrite voilà plusieurs années, alors que j’étais encore étudiant. Décrivant une guerre de colonisation dans un lointain futur, elle vous propose quelques réflexions sur l’ultra-libéralisme porté à une échelle galactique, et la place de l’individu dans ce système titanesque. Je vous la propose désormais sur ce blog, sans aucune autre prétention que le plaisir de la sortir de mon tiroir et de la partager avec vous. – Guillaume44

alien ruins venus

// Fichier rec-001 // 23-45-04h56 //

J’ai toujours ressenti une sensation étrange en saisissant la crosse de mon fusil. Comme si l’acte de tuer révulsait mon subconscient. D’autant plus bizarre que rien d’autre au monde ne m’apporte plus de joie que de pointer ma cible, presser la détente, et sentir la balle perforante se dégager du fusil en une rapide détonation. Je ne tue pas avec dégoût, mais avec satisfaction, comme s’il s’agissait de ma seule raison de vivre. Pourquoi m’en étonner ? Après tout, je ne suis qu’un dératiseur de l’espace, psycho-conditionné pour accomplir cette tâche. Que pourrais-je donc faire d’autre si ce n’est traquer la moindre trace de vie évoluée, la pister des heures entières, avant de finalement lui porter le coup de grâce ?

// Fichier rec-002 // Traqueur X. Halejan // 26-45-18h32 //

J’ai découvert par hasard mon identité numérique. Traqueur X. Halejan. Je ne connais ni mon prénom exact, ni mon âge, ni mon lieu de naissance. Tout au plus ai-je conservé au fond de ma mémoire virtuelle quelques vagues données concernant mon actuelle mission. J’opère actuellement sur la planète Yi-nu. Extermination totale de sa population. Et j’aime ça plus que tout au monde.

Oui, j’aime chasser, pister ma proie et l’achever. Mes victimes ? Civiles comme militaires, sans aucune distinction. Ce sont toutes des cibles à abattre. Sûrement me prenez-vous pour un fou sanguinaire, peut-être même craignez-vous de tomber un jour nez à nez sur un type comme moi. Mais rassurez-vous : aucune chance que nos chemins se croisent. Les traqueurs se chargent de nettoyer le terrain, avant que les colons ne s’approprient ce monde redevenu vierge, puis disparaissent de la circulation.

Je n’ai pas vraiment choisi cette vie, elle m’a été imposée par remodelage psychologique. J’aurais largement préféré être colon, ou même ouvrier cyborg. Un fermier, ça cultive; un biorobot, ça construit. Et pourtant, lorsque l’un amène son bétail à l’abattoir ou que l’autre écorche la surface d’une exoplanète avec ses agro-machines titanesques, il commettent tout comme moi une sorte de crime. Question de point de vue. Eux le font pour assurer la survie de la colonie. Moi, je n’agis que par pure violence gratuite, sans autre but que d’exercer l’intolérance humaine envers toute autre forme de vie intelligente dans la galaxie. Mais assez de morale pour aujourd’hui. Seul m’importe mon quotidien sur ce monde ravagé par la guerre. J’y survis, j’y combats, j’y massacre. C’est ma seule raison de vivre.

// Fichier rec-003 // Traqueur X. Halejan // 32-45-07h29 //

Règle première du métier : je travaille seul. À quoi bon s’encombrer d’un coéquipier, lorsque mes yeux peuvent voir à plus de trois cent mètres dans le noir et que mes capteurs me permettent de ressentir toute trace de vie à plusieurs kilomètres à la ronde ? Que faire d’une armée sous mes ordres, lorsque je peux aligner avec une précision mortelle trois cibles à la suite en un dixième seconde ? Non, vraiment, je n’ai besoin de personne. Si ce n’est de L’UGIT : lUnion des Guildes Interstellaires Terriennes. Sinon, comment aurais-je pu débarquer gratuitement sur ce trou-à rats hostile ?

L’UGIT remonte presque à l’avènement de l’ère spatiale, quand nos savants parvinrent à maîtriser chaque loi de la physique, jusqu’à domestiquer la puissance des trous de ver et leur génération contrôlée. Des sociétés de transport interstellaire s’approprièrent les brevets d’exploitation de ces générateurs de Schwarzschild, et se regroupèrent sous le giron de guildes. Elles amassèrent rapidement une fortune colossale, jusqu’à pouvoir racheter l’une après l’autre chaque colonie spatiale ! Une fois l’humanité entièrement privatisée, les revenus économiques de l’UGIT commencèrent à stagner. Mais une sortie de crise inespérée se présenta lorsque fut découverte une nouvelle race extra-terrestre technologiquement aussi avancée que la nôtre : les Khlokhans. Rallumant la vieille flamme xénophobe, l’UGIT engagea une croisade interstellaire contre cette civilisation alien, aussi rentable que destructrice.

Et on y travaille. Chaque planète khlokhanne découverte subit les affres de l’extermination totale. Les cités extra-terrestres sont oblitérées à grand coup de bombes à fusion, les forces de défense alien écrasées par les légions de Robots de Combat, et les rares survivants traqués par des types comme moi. Je repère les dernières poches de résistance pour les détruire, puis j’indique à l’ordinateur de bord de l’astronef colonisateur les sites susceptibles d’accueillir les futurs colons encore congelés. Répétitif mais efficace. Hélas pour moi, je ne connaîtrai pas le repos du guerrier. Une fois ma mission achevée, je serai certainement liquidé. L’UGIT ne souhaiterait guère laisser vagabonder un électron libre comme moi au sein d’une de ses colonies, et je suspecte mon processeur cybernétique de contenir un programme-suicide. Dans ma branche, fin de contrat rime avec trépas.

// Fichier rec-004 // Traqueur X. Halejan // 33-45-02h47 //

Depuis trois semaines, j’arpente les étendues désolées du continent principal d’ Yi-nu. Rien d’autre à visiter que des plaines verdâtres, de larges cratères de roche vitrifiée, et les stigmates d’atroces accrochages entre Khlokhans et Robots de Combat. La cybernétique ne connaît pas la peur. Elle avance, implacable. Avant même qu’un de ces aliens ne brandisse son arme, les circuits robotiques ont déjà sélectionné leur cible, appliqué la correction de tir, appuyé sur la détente et sélectionné une nouvelle victime.

Pourtant, je n’ai de cesse d’admirer le courage de ces créatures. Sur mon chemin, je découvre les restes de véhicules motorisés, les carcasses d’avions en forme de demi-lune, et les cadavres éclatés de guerriers en armure composite. Les munitions à effet fissurant de nos armes sont redoutables ; aucun des quelques dix-sept mille alliages nanomoléculaires connus ne présente de résistance adéquate contre un tir à bout portant. Il ne s’agit que d’un vulgaire massacre, pas d’un combat équilibré. L’UGIT ne se contente pas de protéger ses intérêts économiques face à ses nouveaux concurrents. Elle les extermine, comme un jardinier éventrerait à grands coups de pelle une fourmilière devenue trop envahissante.

Durant ma manipulation neuropsychiatrique, mes bourreaux m’ont incorporé deux notions essentielles : l’art de tuer, et le désir de coloniser à mon tour ce monde, que je considère inconsciemment comme mien. Tout a marché à merveille durant les trois premières semaines de ma mission, avant de découvrir dans mes circuits annexes un fichier corrompu. Il ne m’a fallu que peu de temps pour le hacker et le décrypter. J’ai alors pris conscience de ma véritable identité ainsi que de la nature de cette mission, entraînant dans mon subconscient la résurgence d’une vague de souvenirs épars, trop longtemps réprimés par mon endoctrinement.

J’ai retrouvé dans les méandres ma mémoire cybernétique l’ordre de mission de mon voyage interstellaire. Comment ce document confidentiel a-t-il pu arriver jusqu’à mes puces organiques ? Je l’ignore. Hélas, mon cortex biologique ne contient que très peu de souvenirs personnels. Mis à part quelques bribes d’informations récentes, il est encombré de pseudo-connaissances virtuelles, de guides de survie en territoire hostile et contient même une encyclopédie fort détaillée sur les meilleurs manières de tuer le premier alien venu. J’ignore tout du passé de ce X. Halejan dont j’utilise désormais le corps, ni pour quelles raisons il fut intégré de force au programme Traqueur. Ce fichier caché m’a cependant permis de déverrouiller quelques bribes de souvenirs profondément enfouis dans mon cortex biologique. Des sensations confuses, et les visages de personnes qui me sont totalement inconnues. Tout bien considéré, ce fichier est plutôt un cadeau empoisonné. À lui seul, il résume mon passé, mon travail, et l’avenir de cette pauvre planète-cible. Une torture supplémentaires de la part de mes supérieurs, je suppose.

Parfois, lorsque ma portion organique de mon cerveau s’endort, je rêve d’un monde étrange, entouré de hautes murailles d’acier lancées à l’assaut d’un ciel noir d’encre. Dans cette nuit sans fin, je rampe dans des boyaux souterrains, sortes de refuges précaires. À la surface résonnent les hurlements de milliers de civils, déchiquetés par les tirs croisés des Robots de Combat. Leurs cris d’agonie emplissent les couloirs désertés. À mes côtés s’enfuit une jeune femme, effrayée. Ses yeux cherchent un peu de réconfort dans mon regard. Elle me sourit faiblement, tandis que des larmes coulent le long de ses joues. Un autre fugitif s’élance près de nous. Son visage reflète la peur d’un animal traqué qui sent la fin venir. Brutalement, sa poitrine explose sous le choc d’une décharge, et ses vêtements s’imprègnent de son sang. Son corps déchiqueté tombe lentement au sol, révélant devant nous la sombre silhouette d’un robot. Je tente de me servir d’une sorte de pistolet, mais ma main éclate avant même que je ne puisse tirer. Un autre robot s’extrait de sa cachette, cette fois-ci derrière moi. Le premier s’avance et immobilise au sol la jeune femme. Il me met en joue. Je sers les dents avant qu’il ne presse à nouveau la détente. Un éclair bleuté m’éblouit … et je me réveille, en sueur, au beau milieu des ruines de ce monde.

Mon attention se fixe sur ma main droite cybernétique. Arme robotique ou prothèse médicale ? J’ignore tellement de choses sur mon passé…

 

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 // Ordonnateur : UGIT

// Commande : Invasion territoire ennemi.

// Vaisseau-colonisateur Hypnystyos XX ; barges de débarquement modèle Fyrthuis.

// En Progression vers Planète Yi-nu.

//  Colonisation postérieure.

// Traqueur X. Halejan, matricule XtuT-58485 de la Planète Pénale Yggroth 56 (R-Rébellion), cryogénisé en 5012 ; ordre Fert/58/9684/Nis, sur Planète Industrielle Xlonuis 33.

// Synthèse Organismes programmée :

  • Humain Colon Type Fyr-87
  • Animaux Classes 1 & 2
  • Végétaux Classes 1 & 2
  • Bio-marqueurs Terraformation
  • Bio-contrôleurs Terraformation

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// Fichier rec-005 // Traqueur X. Halejan // 56-45-05h21 //

  De temps en temps, les horreurs de cette guerre d’extermination brisent la monotonie de mon quotidien. Quelques Khlokhans apeurés survivent tant bien que mal à l’holocauste nucléaire de leur race. Ces créatures, redevenues aussi craintives que des bêtes, sont vêtues de lambeaux de vêtements, et manient les rares armes encore en état de fonctionnement. Elles ne représentent que quelques secondes d’attention pour moi. Roulade à couvert. Tir de barrage contre les assaillants. Dégoupiller et lancer une grenade de napalm. Souffle de l’explosion. Odeur de chair carbonisée. Nettoyage terminé.

   Un jour, je parvins cependant à faire un prisonnier : un cas de figure totalement inconnu des Robots de Combat. Durant une bonne heure, je restais à contempler l’alien, décrivant les contours de sa physionomie du bout de mon fusil : deux jambes, une courte queue palmée, un corps élancé recouvert des lambeaux d’une combinaison synthétique ; deux bras longs et musclés, terminés par des mains légèrement palmées à six doigts ; un cou mince, noueux, d’où saillissent des veines battant la chamade, et une tête, vaguement fœtale, ornée de deux gros yeux globuleux à l’iris bleuté. La créature semblait paniquée. Mais qui ne l’aurait pas été à sa place ? Malgré moi, j’avais pitié d’elle. Je n’éprouvais aucune haine particulière envers cet alien, mais mon conditionnement psychique m’inspirait une irrépressible envie de la tuer. C’était une vraie obsession. Comme si voir couler son sang translucide m’apporterait une jouissance absolue. Je l’achevais brutalement, à bout portant, explosant l’un de ses globes oculaires. Sous ma combinaison, je ne pus refréner une érection.

  Le soir-même, un rêve étrange me saisit. Je revoyais des milliers d’yeux briller dans le noir. Ces petites lucioles scintillaient dans l’obscurité et m’entouraient de toutes parts. Progressivement j’abaissais une paire de lunettes sur mes yeux, et l’espace se dévoila en une douce lumière rougeâtre. Autour de moi, d’innombrables petits êtres aux globes oculaires sombres et disproportionnés baignaient dans leur liquide amniotique, emprisonnés dans des cylindres transparents. Des milliers de fœtus, synthétisés artificiellement. La prochaine génération de toute une planète ! Je regardais un de ces êtres synthétiques, admirant les réseaux de câbles reliant son nombril à la machine-génitrice. Je frissonnais devant le spectacle de leur croissance accélérée, discernable en temps réel ! Il ne fallait qu’une seule semaine pour produire des millions d’Humains viables, mais au moins dix années pour achever leur croissance et leur « formation psycho-sociale ». Après cela, le produit pouvait rejoindre son poste de travail, et participer à l’effort de masse de cette dantesque fourmilière planétaire. Mais quelque chose clochait chez ces fœtus synthétiques. Leur faciès hypertrophié, leurs plaques kératinisées zébrant leur dos, leurs appendices à six doigts… Ces embryons étaient des mutants ! La jeune femme de mon rêve précédent se tenait à mes côtés, en parfaite santé. Elle portait une blouse blanche. Dans sa main, le voyant d’une télécommande clignotait. Elle me parla, mais je ne parvins pas à comprendre ses paroles. Elle désigna d’un geste de la main les cylindres transparents, puis pressa un petit bouton de sa télécommande. Les fœtus explosèrent les uns après les autres. Une sorte de neige rougeâtre flotta dans le liquide amniotique. Je regardais, pétrifié d’horreur, les membres déchiquetés de ces petits êtres se dissoudre lentement.

  Au fin fond de l’usine, un sifflement perçant retentit. L’alarme. Nous nous enfuîmes, rejoints par d’autres rebelles. Tous affichaient sur leurs visages la même satisfaction. Mais dans mon esprit, l’image de ces fœtus flottant dans leur liquide nourricier ne cessait de me hanter, jusqu’à mon  réveil.

// Fichier rec-006 // Traqueur X. Halejan // 64-45-12h18 //

  Deux semaines se sont écoulées depuis ce songe. J’ai eu tout le temps d’y repenser, encore et encore. Je n’ai plus rencontré de survivants Khlokhans depuis quarante-huit heures. Rien à l’horizon. Sous mes pieds, le sol vitrifié d’une ancienne mégalopole. Le Vaisseau-colonisateur Hypnystyos XX s’est posé ce matin-même, à quelque milles d’ici. J’ai suivi sa descente flamboyante dans l’atmosphère du petit matin. Même à cette distance, j’aperçois sa masse titanesque se dégager de l’horizon. Cet atterrissage n’a aucun mystère pour moi : j’ai indiqué le site à l’ordinateur de bord plusieurs jours auparavant. La mission entame sa seconde phase: la colonisation. Dans les soutes de l’astronef, des millions de petits embryons reposent, cryogénisés. Sont-ils eux aussi mutants ?

  Je communique souvent avec l’Ordinateur Principal du Vaisseau. Mon fichier caché m’a rendu particulièrement curieux, je n’ai eu de cesse de télécharger depuis ces derniers mois la moindre donnée concernant l’UGIT et mon ordre de mission. Ainsi ai-je pu reconstituer la véritable genèse de cet empire économique spatial et rectifier les mensonges enregistrés dans mon cortex cybernétique. Mais de nombreuses zones d’ombres persistent encore, notamment au sujet des planètes Yggroth 56 et Xlonuis 33, sur lesquelles l’Ordinateur reste toujours muet.

  Ce matin, je l’ai interrogé sur la signification du code // Humain Colon Type Fyr-87 //. Il m’a répondu dans la foulée, m’envoyant une copie de son répertoire d’archivage : // Humain Colon Type Fyr-87 : Modèle synthétisé in-vitro. Délais-fabrication : 288 heures. Post- formés par conditionnement accéléré référence Fyr-87. Délais-livraison : 1 mois temps universel //. Un mois pour fabriquer un adulte… la techno-reproduction avait fait des progrès formidables depuis mon intégration au programme Traqueur. D’ici quelques semaines, ce monde sera peuplé de courageux colons, encadrés par des cohortes d’ouvriers robotiques. Ma mission ne s’achèvera pas immédiatement, car tant qu’il restera un seul Khlokhan à la surface de cette planète, je me devrai de le traquer et de l’éliminer. Je lançai un rapide calcul statistique relayé par mes neurones cybernétiques. Dans le plus probable des scénarios, j’abattrai le dernier alien vivant d’ici cent soixante semaines tout au plus. Après quoi, je serai mis hors-service. Le chasseur sans proies n’a plus de raison d’être. Il me faut accepter cette fatalité, que je le veuille ou non. Mais regardons le bon côté des choses. Au moins puis-je considérer ma situation comme un job à plein temps pour les trois années à venir.

  Je sors de mon sac une barre énergétique et ma gourde d’eau nutritionnelle. Le prochain largage de matériel aura lieu dans sept jours, au point Alpha-09. D’ici là, j’ai donc tout le temps d’épuiser mes munitions et mon corned beef synthétique.

// Fichier rec-007 // Traqueur X. Halejan // 67-45-14h01 //

  Je marche depuis trois jours dans les parages de l’ancienne cité. D’ici quelques heures, je pourrai admirer une des légions de Robots de Combat, retranchée dans sa barge-caserne. Mais je préfère éviter de croiser ces machines. Je vire à quatre heures, en direction du plus proche objectif alien que puisse m’indiquer mon GPS. Je recharge mon fusil tout en marchant. Ma nouvelle cible se présente déjà en visuel : un large bunker, miraculeusement rescapé des raids robotisés. Une mission de choix pour un vétéran de ma trempe ! Il me reste quelques munitions à fission, capables de pulvériser quatre-vingt centimètres d’épaisseur de béton armé à cinq cent mètres de distance. Cela me donnera l’occasion de me servir de mon bio-viseur optique.

  Quelque chose attire mon attention, sur ma droite. J’active mes senseurs. Un groupe de Khlokhans s’approche, à trois heures. Réfugiés ? Ultime forces armées ? Qui sait ? Je me poste à l’abri derrière un monticule rocheux. En silence, j’attends qu’ils arrivent à portée. Je me prépare, sélectionnant quelques balles explosives pour mon fusil d’assaut. Lorsque j’entends distinctement leurs pas se rapprocher, je sors tel un diable de sa boîte et j’aligne mes cibles. En dix secondes, il ne reste du groupe d’aliens que des cadavres éclatés. Venaient-ils se réfugier dans ce bunker ? Possible. Peut-être il y a-t-il d’autres survivants à l’intérieur ? Cela vaut le coup d’y jeter un œil. Je prends une gorgée d’eau, réajuste mon long manteau noir, et poursuis mon chemin en direction du bunker.

  Aucune présence extra-terrestre ne semble hanter ces murs de béton. Avec prudence, je m’approche de l’entrée, une ouverture cylindrique dont la porte d’acier est restée entrebâillée. Suis-je le premier à atteindre cet abri ? Je n’y détecte aucune signature biothermique. Je m’introduis dans l’espace confiné, prêt à faire feu. Ma vision s’acclimate instantanément à la pénombre intérieure. Au sol, gravats et déchets de toutes sortes s’accumulent. Une odeur putride envahit mes narines. J’active mon respirateur. L’abri fut occupé il y a peu : des cendres encore chaudes témoignent d’un feu de camp rapidement abandonné. Peut-être que le groupe de rescapés oblitérés par mes soins y avait élu domicile. J’explore le fond de l’abri lorsqu’un objet attire mon regard. C’est une tablette à large écran lumineux. Elle semble encore fonctionnelle : un voyant jaune clignote en haut de l’écran. En temps normal, j’aurais détruit le moindre artefact alien. Mais mettre la main sur un tel reliquat de technologie dans ce refuge insalubre éveille ma curiosité. Je décide de me poser un moment, assis au milieu des immondices, pour jouer avec ce gadget numérique.

  L’écran s’active lorsque je l’effleure de mon pouce. Une sorte de bureau, présentant différents sigles aliens, s’affiche sur fond bleu. Passé quelques minutes à manipuler du bout des doigts ces curieux symboles, je remarque la présence de prises sur les bords de la tablette. L’une d’entre-elles correspond fiche pour fiche à une connexion ether-réseau. J’affiche un sourire amusé en saisissant dans ma besace un câble ether. Mon processeur cybernétique a deviné mes pensées, et des messages d’alerte s’impriment sur ma rétine. Il m’enjoint de ne pas effectuer de connexion avec un système alien, sous peine de mettre en péril la sécurité de son système d’exploitation. Je déconnecte l’alerte d’une simple pensée. Procédant au branchement, j’active de puissants pare-feux et un algorithme de décryptage. Mes tempes me brûlent alors que le processeur carbure à pleine puissance pour pirater la tablette et déchiffrer son contenu. En maugréant, je m’injecte une dose d’analgésique et somnole le temps que s’exécutent les requêtes.

  Deux bonnes heures se sont écoulées lorsque le processeur cybernétique me réveille. Par les meurtrières du bunker, je constate que la lumière du jour commence à décroître. Mes circuits imprimés ont communiqué à mes neurones les résultats obtenus par l’algorithme. L’écran de la tablette a lui aussi évolué. Les icônes exotiques ont laissé place à des symboles terriens. Au fond de ma conscience, une petite voix s’étonne de la compatibilité entre le système d’exploitation alien et celui de mon matériel, mais qu’importe. Ma curiosité en est d’autant plus forte.

  Cette tablette aurait appartenu à une scientifique, une ingénieure généticienne engagée par une société privée. Le premier icône sur son bureau, en haut à gauche de l’écran, possède un nom intriguant : // ordre de mission //. Il s’agit d’un court fichier texte contenant en pièce-jointe une photographie numérique. Je l’ouvre, son contenu s’affiche en plein écran sur la tablette. Mes yeux s’écarquillent, et je reste comme saisi d’effroi par l’apparition.

  D’un geste furieux, je débranche le câble éther de ma nuque et envoie la tablette se fracasser contre un mur. Je rassemble mes affaires à la hâte et sors de mon sac une bombe à fusion, dont je règle le minuteur sur un quart d’heure. Juste le temps de me mettre à l’abri avant le feu d’artifice. Je surgis en trombe du bunker abandonné, et cours vers une crête sablonneuse, à plusieurs centaines de mètres de là. Je presse le pas, sans craindre cependant de me faire surprendre par le souffle de l’explosion. Mon esprit affolé cherche plus à fuir l’effroyable révélation qu’à sauver ma peau. J’atteins enfin la crête et saute à plat-ventre derrière la dune de sable. La charge explose dans un flash aveuglant, tandis que l’onde de choc passe au-dessus de ma tête. Lorsque je relève la tête, le bunker n’est plus qu’un cratère de sable vitrifié. Plus de tablette, vaporisée dans l’explosion. Mais dans mon cerveau, la photo de cette scientifique aux traits humain refuse de s’effacer. Impossible de ne pas reconnaître ce doux visage souriant, tout droit sorti de mes songes. Ni d’ignorer le garçon au visage fatigué qui l’enlace dans ses bras. Car ce jeune homme brun flottant dans son treillis militaire, c’est moi !

 

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// Client : UGIT

// Commande : Peuplement d’organismes Khlokhans préfabriqués sur monde terraformé.

// Vaisseau-colonisateur Hypnystyos XIX ; barges de débarquement modèle Fyrthuis.

// En Progression vers Planète Yi-nu.

// Généticienne E. Abigael , matricule XtuT-58484 de la Planète Pénale Yggroth 56 (R-Rébellion), cryogénisée en 5012 ; ordre Fert/58/9685/Nis, sur Planète Industrielle Xlonuis 33.

// Synthèse Organismes programmée :

  • Khlokhans Type Fyr-45
  • Animaux Classes 3 & 7
  • Végétaux Classes 1 & 8
  • Bio-marqueurs Terraformation
  • Bio-contrôleurs Terraformation

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Maul – Tricia Sullivan

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Dans un futur proche, les pestes Y ont décimé les populations masculines et les femmes ont pris notre avenir en main. Régissant désormais le monde autour d’une politique scientiste et méritocratique de procréation génétiquement assistée, les gouvernements tentent de contrôler les pestes Y par une régulation drastique des populations masculines. L’ultra-libéralisme a cependant survécu aux épidémies. Les multinationales s’arrachent les spécimens masculins présentant les meilleures résistances immunitaires, tandis que les médias organisent des jeux de télé-réalité autour de la sélection des meilleurs reproducteurs. Dans ce vieux monde qu’il n’a rien perdu de ses défauts, deux scènes sont scrutées à la loupe par Tricia Sullivan. D’un côté, Sun Katz et sa bande de copines. Les adolescentes, en perte de repère, enchaînent un dangereux cocktail de virées dans les grands magasins et de fascination pour les armes à feu. De l’autre, Méniscus. Clone condamné à subir l’assaut de pestes Y génétiquement modifiées, ce jeune cobaye légèrement autiste se retrouve témoin des manigances des scientifiques et techniciennes déléguées à son programme de recherche.

« J’ai attaché le flingue à l’intérieur de ma cuisse avec ma bande Velcro. C’est limite démodé de la porter comme ça, mais les filles qui utilisent des holsters ou des ceintures en cuir sont des amatrices : avec le Velcro, on peut sortir son truc au moment précis où on en a besoin. J’ai une ceinture à munitions rose. Elle est lourde, mais il faut souffrir pour être belle. »

Les choses s’accélèrent lorsqu’une fusillade éclate au centre commercial : Sun Katz et ses filles ouvrent le feu sur une bande rivale. Entre échanges de tirs et bouclage du secteur par la police, la course-poursuite n’en finit pas. Pendant ce temps, un nouveau cobaye rejoint la cage de Méniscus : Starry Eyes. L’homme n’entend pas se laisser faire, et entre en rébellion contre ses gardiennes. Mais quelque chose de beaucoup plus préoccupant se manifeste. Alors que Starry Eyes se révèle immunisé contre toute souche de peste Y au contact de Méniscus, le clone-cobaye dernier amorce une évolution génétique incontrôlable et réparatrice. L’action s’enchaîne à un rythme effréné, Tricia Sullivan marquant le tempo de sa plume crue et acerbe, tout en ne ratant pas une occasion pour nous peindre un portrait au vitriol cette société futuriste. Ce monde consumériste, obnubilée par la sécurité sanitaire et la réussite sociale, dressant un apartheid sexiste au nom de la sacro-sainte sauvegarde de l’espèce, n’a rien d’une société féministe utopique. Entre références au cyberpunk et critique acerbe de l’ultra-libéralisme sécuritaire, Tricia Sullivan ne fait pas dans la demi-mesure, et prend un malin plaisir à étriller les idéologies sexistes. Féministes comme machistes, tout le monde en prend pour son grade :

« Oh, la réponse typique du mâle. Dominer et contrôler, hein ? Ce serait ça, votre programme, si vous étiez au pouvoir. Contrairement aux hommes, nous, les femmes, nous ne sommes pas des violeuses en puissance, Carrera. Quand nous promulguons des lois, c’est pour vous protéger, c’est pour votre propre bien.

- « Nous » ne sommes pas des violeuses ? Quand tu dis « nous », j’espère que t’inclues pas là-dedans ta très chère grand-mère. Je sais parfaitement ce qui t’empêche d’entrer ici. Tu me regardes et tu as peur que je me jette sur toi et que je te jouisse dessus. Mais, t’as pas la moindre idée de ce que c’est, un viol. Moi, j’ai été violé. Pas enculé, mais forcé à me reproduire sans mon accord. On m’a déjà pris mon sperme par la force. Ta chère femmocratie ne veut pas me voir mort, elle veut juste me maîtriser pour mieux m’utiliser. Mais je n’aime pas qu’on se serve de moi, et je préfère de loin être un fugitif qu’une cage dorée. 

- Une cage dorée ? » Le soutien-gorge tomba par terre.

« T’as parfaitement compris.

- D’accord », dit Naomi après une courte pause. « Marché conclu. Votre sperme contre votre liberté.

- Quand ?

- Tout de suite ».

Roman féminin et critique acerbe de notre société, Maul se situe toutefois aux antipodes d’une quelconque idéologie extrémiste. Sous la plume de Tricia Sullivan, point de manichéisme ou de dénonciation convenue du patriarcat. Mais plutôt un retournement de situation pertinent, et une mise en lumière brisant l’image idéalisée d’une société matriarcale raisonnée et progressiste. La femme a, de part la situation d’état d’urgence, remplacé les hommes à la tête de tous organes de la société, mais l’organisme mondial reste tout aussi malade. La gente féminine n’a pas pour autant aboli les vieux démons du sexe opposé. Bien au contraire. Pouvoir, jalousie, corruption, luxure et violence, ils sont tous là, nos vieux démons, bien ancrés dans nos gènes autosomiques. Tricia Sullivan s’amuse à révéler la noirceur de ses personnages féminins avec une telle jubilation qu’un auteur masculin aurait certainement été taxé du machisme le plus ignoble. A croire que l’auteur s’en amuse, et force le lecteur à reconsidérer le ridicule de ses préjugés. En quoi une femme serait meilleure qu’un homme ? En rien. Car tous les genres dépendent, de la même manière, d’une nature humaine commune. Et Tricia Sullivan n’a de cesse de nous rappeler au combien cette nature humaine est laide, bestiale et cruelle.

Maul est donc un roman fort, une œuvre cyberpunk dont la position féministe représente une véritable bouffée d’air frais dans le contexte actuel. Alors que les débats autour de la théorie du genre en viennent à considérer chaque sexe de manière aussi manichéenne que ridicule, Tricia Sullivan explose littéralement ces préjugés modernes. Plus aucun discours moralisateur ne tient encore debout une fois passé sous sa plume. Tricia Sullivan abat les certitudes, raille les idéologies, ridiculise les discours moralisateurs. Il ne reste plus, à la fin de ce roman, qu’une seule certitude. L’homme est sale, la femme est laide. Et pourtant, impossible de rejeter les personnages mis en scène dans Maul. Car, lorsqu’ils en viennent à lutter contre leur propre nature ou cette société déliquescence, ces rares moments d’exception les amènent à s’élever au-dessus de leur nature. En d’autres termes, il n’y a pas de genre meilleur qu’un autre pour Tricia Sullivan. Mais des êtres humains, profondément détestables ou attachant, ayant tous le choix – ou non – de devenir des êtres meilleurs.

 

Maul, Tricia Sullivan (2003). Editions du Diable Vauvert (traduction de Diniz Galhos), 2011, 541 p.

Lire aussi chez : Valunivers.


Elysium – Neill Blomkamp (2013)

elysiumEn 2154, l’humanité ruinée s’entasse dans d’immenses bidon-villes pollués à la surface de la Terre. Les nantis, quant à eux, vivent dans Elysium, un immense tore de Stanford située en orbite. Cette fracture sociale futuriste, doublée d’une répartition géographique poussée à l’extrême, sert ainsi de cadre au second long-métrage de Neill Blomkamp (District 9). Reprenant le thème de la ségrégation, il l’applique à un scénario de crise économique et environnementale majeure, ayant transformé les zones urbaines en d’immenses cloaques à ciel ouvert et poussé les classes supérieures à créer un paradis-état dans l’espace. Aux pauvres la misère sociale, la malnutrition, les maladies et les affres d’un environnement ravagé. Aux riches l’opulence, la félicité et une exceptionnelle longévité.

Les pauvres hères qui tentent de survivre en ce bas monde n’ont qu’un seul rêve : rejoindre Elysium. Mais la nationalité élyséenne ne s’acquiert pas aussi facilement. Les frontières sont fermées, et tout candidat à l’immigration se voit refoulé sur Terre. Ainsi, des navettes chargées à ras-bord de migrants tentent en vain de rejoindre illégalement le tore de Stanford… Le film débute sur ce triste constat, nous laissant entrevoir les existences de deux personnages issus de ces mondes si différents. D’un côté, à Los Angeles, Max (Matt Damon), ouvrier manutentionnaire et ancien membre de gang qui tente de survivre au quotidien. De l’autre, sur Elysium, la secrétaire à la défense Delacourt (Jodie Foster), qui applique une politique de reflux systématique des migrants. L’action s’enchaîne lorsque leurs destins s’entremêlent. Max, irradié lors d’un accident du travail, décide de rallier coûte que coûte Elysium pour y être soigné, tandis que la secrétaire Delacourt radicalise ses positions en matière d’immigration…

Il y a quelque chose de commun dans les deux long-métrages de Blomkamp, c’est cette volonté de traiter d’une ségrégation sociale par l’intermédiaire de la science-fiction. Nous y avions déjà eu droit avec District 9 au petit air d’Afrique du Sud pré- et post-apartheid. Nous y avons à nouveau droit dans Elysium avec son fond d’interminables crises économiques et environnementales dans un monde calqué sur les favelas sud-américaines. Violences quotidiennes, délinquances de gangs, moyens sociaux quasi-inexistants, répression intolérante des états-policier, et situation sanitaire proche du néant. Le contraste est d’autant plus saisissant que dans leur paradis spatial, les riches citoyens d’Elysium pressent les dernières ressources terrestres exploitables pour garantir leur propre confort. Ainsi, les rares emplois de l’industrie terrestre sont quasiment tous liés à la manutention d’équipements et d’outils à destination du tore de Stanford. Les classes moyennes, quant à elles, ramassent les miettes en jouant les garde-chiourmes sur Terre. Avec un tel background, le spectateur était en droit de s’attendre à une exploration en règle des deux grandes classes sociales. Un peu à la manière des « crevettes » de District 9 qui, pour renforcer leur comparaison avec l’humanité, avaient le droit à un traitement de fond dans des scènes aussi cyniques que percutantes. Ou encore une critique plus poussée du modèle économique d’Elysium, qui semble dépendre entièrement de la nation spatiale en orbite, tout comme District 9 montrait les liens de plus en plus étroits entre les nations et les multinationales à travers la gestion du « problème extra-terrestre » sous-traitée par la société M.N.U. Hélas, Neill Blomkamp ne prend même pas le temps de laisser mijoter ces ingrédients scénaristiques et se rue, tête baissée, dans une succession de scènes d’action en « shaky camera ». Le résultat donne forcément un film très nerveux, à l’image de la seconde partie de District 9, et tout aussi critiquable. Neill Blomkamp aime visiblement mettre en scène des affrontements entre gangs mafieux et milices privées, du moment que comme dans District 9 ses bad boys se frittent avec tout un arsenal d’armes high-tech plus dévastatrices les unes que les autres. Le rendu à l’écran est superbe, les scènes d’action coupent le souffle, rien à dire sur les explosions et les duels à l’arme blanche. Mais si la poussière ne retombe jamais, c’est peut-être pour que l’écran de fumée n’ait de cesse de masquer la pauvreté du scénario.

Pourtant, Elysium ne manque pas d’attraits. Le concept à lui seul d’un tore de Stanford en orbite au-dessus d’une Terre ruinée a de quoi fasciner tout fan de science-fiction. Et lorsque ledit tore a un rendu aussi décoiffant à l’écran, on retient son souffle comme un passager des navettes clandestines lorsque l’image nous projette dans l’espace. Pour tout dire, je n’avais pas ressenti ce genre de frisson depuis la fameuse scène d’arrivée sur la station spatiale dans 2001, l’Odyssée de l’espace. Il y a quelque chose de terrible excitant à l’idée de retrouver sur grand écran une simulation aussi convaincante d’un des célèbres habitats spatiaux tout droit sortis du fameux ouvrage The High Frontier: Human Colonies in Space de Gerard K. O’Neill ! Et que dire de ces exo-armures, alliant l’imagination de pionniers dans ce domaine tels que Robert A. Heinlein aux dernières innovations proposées par nos industriels contemporains ? Sans oublier ces technologies cybernétiques, ces drones intelligents et ces interfaces bio-informatiques qui laissent entrevoir l’utilisation de nos cerveaux comme disques durs portatifs. Impossible de les oublier une fois mis en scène à l’écran. Le matériel science-fictionnel est riche, très riche même, hélas bien trop peu mis en avant par Blomkamp. Comme si l’action primait, et tant pis pour le reste.

Mais que reste-t-il au final en faveur d’Elysium ? Pas grand chose, en-dehors de l’étiquette de bockbuster d’action hollywoodien. Car avec son budget de 100 millions de dollars, Elysium ne parvient pas à se démarquer du modèle surfait des blockbusters de l’été, formule lancée en son temps par Spielberg et ses Dents de la mer, mais qui s’essouffle littéralement aujourd’hui. Car nous sommes loin de District 9 et du Neill Blomkamp sorti de nulle part, qui jouant avec les codes du documentaire terrain, réalisait un pseudo-reportage en shaky camera dénonçant la situation sociale en Afrique du Sud par le prisme de la science-fiction. Les mauvais travers de la seconde partie de District 9, lorsque le docu-fiction cédait la place au film d’action nerveux, ressurgissent dès les premières minutes d’Elysium, et les ressorts qui avaient démarqué le jeune réalisateur sud-africain voilà quatre ans se retrouvent enterrés sous une couche épaisse de cinéma hollywoodien. Le défaut d’Elysium repose en peu de mots, en définitive. Blomkamp n’a pas fait du Blomkamp. Il s’est contenté de tourner un blockbuster. Et tout le talent de ce jeune réalisateur se retrouve vampirisé par un modèle hollywoodien en perte de vitesse.

Superbe spectacle pour un regrettable gâchis, ou bien blockbuster d’action explosif pour terminer l’été en beauté ? Les spectateurs exigeants seront certainement déçus par ce second long métrage du réalisateur sud-africain, tandis que les plus impatients auront peut-être l’impression de s’être fait une fois de plus bercer d’illusions. Pourtant, convenons-en, Elysium est un très beau spectacle, impeccablement filmé et nerveux à souhaits. Visionné comme un divertissement, il offre au spectateur un agréable moment de science-fiction et laisse un bon souvenir à la sortie des salles. Mais si l’on cherche à regarder au-delà des muscles saillants de Matt Damon, on regrettera ce scénario bâclé qui se laisse déborder par les standards à la mode du film d’action hollywoodien. Difficile d’y retrouver la griffe de Blomkamp, tant elle se cache derrière ce feu d’artifice permanent, ni d’y voir autre chose qu’une succession de courses-poursuites pour mauvais garçons du futur. Elysium reste donc à l’image des blockbusters actuels. Un film très onéreux aux images irréprochables, distrayant mais sans plus. S’il remplit donc parfaitement son rôle de « blockbuster », Elysium n’en reste pas moins très inférieur aux attentes que j’avais de Blomkamp. Reste à espérer qu’à l’avenir, Neill Blomkamp reviendra vers des films plus talentueux et moins hollywoodiens.

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