Un client tué par une entité mystérieuse dans la psychosphère. Un attentat parisien qui plonge un télépathe dans le monde onirique. Une révolution populaire qui couve en Amérikkke. Tel est le tableau brossé par Roland C. Wagner dans ce court roman (116 p.) réédité par les éditions ActuSF. Dans cette « histoire d’un futur », le monde est en proie à la paranoïa raciste de ses gouvernants. Le fric exploite le peuple et le système politique, monstre enfantant des pires délires répressifs. Dernier gadget à la mode, le trip onirique permet aux clients fortunés de vivre tous leurs fantasmes dans la psychosphère. Grâce à une puissante drogue de synthèse, le semen of gods, les télépathes peuvent créer pour leurs riches spectateurs les délires les plus fous. La T.T.O – Telepathic Trips Organization – unique entreprise sur le marché, accumule grâce à ces prestations oniriques un immense bénéfice pour sa part bien réel.
Mais dans la psychosphère comme dans le monde réel, la révolte gronde. Le Serpent d’Angoisse enserre entre ses anneaux l’Amérikkke, et ne lâchera sa prise que lorsque le monstre aura fini d’agoniser. La connexion entre réalité et monde onirique devient de plus en plus ténue. Les combats se superposent, s’influencent mutuellement. Le tout dans une explosion d’actions, de course-poursuites et d’expériences psychédéliques.
Clé d’entrée dans l’univers wagnérien, le Serpent d’Angoisse se lit comme on écoute on bon vieux morceau de hard rock. Les guitares enchaînent les riffs, le chanteur nous narre l’intrigue en cours, la musique nous transporte entre le monde réel et la psychosphère. C’est bon, c’est tripant, c’est vif et rapide. Une petite pépite qui se lit d’une seule traite et qui donne envie de poursuivre l’aventure, pourquoi pas avec les Futurs Mystères de Paris ?
Encore une fois, ActuSF sait taper juste en publiant un roman court et efficace, accrocheur et idéal pour découvrir l’univers d’un auteur particulier de science-fiction. Et même pour ceux qui comme moi sont déjà familiers avec la plume de Roland Wagner, le plaisir est au rendez-vous. Car le Serpent d’Angoisse (1985 pour sa première parution semi-pro) préfigure déjà les grands titres à venir de l’auteur – aussi bien dans l’imaginaire qu’en terme de style narratif – même si le texte final a évolué depuis sa publication en novella, en version magazine (Némo, 1986) puis en roman chez Fleuve noir (1987 – Prix Rosny Aîné 1988 – réédité par ActuSF). A lire, absolument.
J’ai déjà eu occasion d’écrire sur ce blog tout le bien que je pense de la collection « Folio 2€ ». Dotée d’un catalogue intéressant et permettant de découvrir un auteur à moindre frais, cette collection a tout pour plaire. Après avoir chroniqué deux parutions consacrées à Thomas Day et Isaac Asimov, j’ai jeté mon dévolu sur YFL-500, recueil de deux nouvelles de Robert Charles Wilson, initialement parues en français dans Mystérium, Romans et nouvelles (collection « Lunes d’encre » aux éditions Denoël).
Deux nouvelles nous sont proposées, toutes deux de qualité bien que d’intérêt inégale à la lecture. « YFL-500 », qui constitue le cœur de ce recueil, nous plonge dans un futur proche, où la société est divisée entre oisifs assumés et derniers travailleurs enrichis. Dans ce curieux monde robotisé post-capitalisé, les artistes ont pignon sur rue. Gordo Fisk est un transreprésentationnaliste. Il représente des sculptures inspirées de données informatiques brutes, et cherche à en tirer une vision artistique. Sa carrière stagne, dans l’ombre de ses parents, artistes géniaux et influents. Alors qu’il est traité pour son absence de rêves, son médecin lui présente le fichier YFL-500 : la représentation graphique d’un songe, restitué en signaux neurologiques. Fisk tombe amoureux de ce rêve, qu’il transforme en son œuvre artistique majeure. Hanté par le nom de la patiente qui vendit son rêve aux médecins, Iris Seawright, il se met en quête de sa muse. Une nouvelle efficace, mêlant poursuite amoureuse et « science art », qui témoigne de tout le talent de Robert Charles Wilson.
« Mariage de la dryade » nous mène sur la planète Isis, colonisée par des post-humains. Chaia Martine a été cérébralement reconstruite après un tragique accident. Elle est une dryade. Nouvel esprit né dans un cerveau reconstitué, elle dispose du corps de l’ancienne Chaia, dont elle ne conserve aucun souvenir. Elle doit épouser Gray McInnes, l’ancien époux de Chaia, mais est partagée par ses sentiments. Une autre vie à poursuivre… Est-ce encore sa propre vie ? Nouvelle débutée avec brio dans la veine des récits sur la conscience et son corps-hôte, le « Mariage de la dryade » s’égare finalement dans un trip sur la communion universelle des « esprits ». Décevant et frustrant, malgré la belle écriture de Robert Charles Wilson.
Au final, le lecteur trouvera dans YFL-500 deux bons récits de Wilson. Un premier texte, efficace et marquant, suivi d’un second texte qui n’a hélas pour lui que la très belle écriture de Wilson. Une légère déception, sans rejeter pour autant mon plaisir de lecture.
Nous sommes en 2038. Le monde a connu une vague de guerres majeures et d’attaques bioterroristes sans précédents. Le Royaume-Uni est désormais dirigé par un régime fasciste, mené d’une main de fer par son « Haut Chancelier » Adam Sutler. La vie londonienne est devenue difficile pour ses citoyens : couvre-feu, tickets de rationnement, surveillance policière des individus, censure de l’art et des médias… Depuis les studios de la British Television Network (BTN), seule chaîne télévisuelle autorisée, les sbires du Parti crachent leur haine des nations étrangères, des immigrés et d’une longue liste de « déviants » religieux, sexuels ou politiques.
Le soir du 4 novembre, un homme masqué tout vêtu de noir fait sauter l’Old Bailey (l’une des Cours criminelles centrales de l’Angleterre), saturant de manière synchronisée les hauts-parleurs publics du Parti avec l’Ouverture solennelle 1812 de Tchaïkovski. Les journalistes de BTN, sous ordre du Gouvernement, tentent de faire croire à la population qu’il s’agissait d’un événement programmé de longue date par les autorités. Mais au même moment, l’homme prend le contrôle de la chaîne nationale et diffuse un message prioritaire dans lequel il dénonce le Parti et appelle la population à se soulever d’ici un an, le 5 novembre prochain, pour célébrer la nuit de Guy Fawkes et assister à la destruction du Palais de Westminster.
Le « terroriste V » est immédiatement pris en chasse par la police. Mais comment attraper un fantôme ? Seule piste potentielle, la liste des assassinats politiques commis par « V », que l’inspecteur Finch ne tarde pas à relier avec le projet top-secret du centre pénitentiaire de Larkhill. Le justicier « V » est-il un ancien détenu de ce centre ? Veut-il abattre le régime ou plus simplement exercer sa vengeance contre ses anciens tortionnaires ? Evey Hammond se pose elle aussi des questions sur les véritables desseins de « V ». Après avoir aidé le justicier à s’enfuir des locaux de BTN, la voilà réfugiée dans son repère secret. « V » ne tarde pas à se servir d’elle pour parvenir à ses fins, et la jeune femme prend peur. Elle décide de s’enfuir, mais l’ombre de « V » l’obsède et la rattrape. Le lieutenant Finch, quant à lui, remonte une piste obscure, lui dévoilant peu à peu les pires secrets du Parti, et le faisant douter de sa loyauté. Qui de Finch, d’Evey ou du peuple londonien découvrira le réel visage de « V » ? Et jusqu’où ira-t-il pour accomplir sa vendetta ? Tel est le mystère de ce justicier masqué, en guerre contre le Parti et contre son propre passé.
J’étais jusqu’à présent passé à côté de cette adaptation du célèbre roman graphique d’Alan Moore et de David Lloyd, mais la récupération massive du masque de Guy Fawkes par les Anonymous et les Indignés du monde entier (c’est la Warner qui doit se frotter les mains !) m’a donné particulièrement envie de découvrir ce film d’anticipation politique, porté aux nues par les militant sus-cités. Mon visionnage m’a donc plongé dans cette ambiance étouffante, détestable, d’une Angleterre écrasée par la botte fasciste. Le contexte post-thatchérien de la bande-dessinée a été revisité par les frères Wachowski, co-scénaristes de cette adaptation, pour laisser place à un climat ultra-sécuritaire bâti autour de la « Peur». Une identification géopolitique bien plus proche des années 2000 que du background de la bande-dessinée.
V pour Vendetta joue avec délectation la carte de la dictature à abattre. Tous les poncifs du genre se retrouvent incarnés dans ce film : 1984, le fascisme des années 30-40, la montée du nazisme, l’extrême droite moderne, la dérive ultra-sécuritaire à la Big Brother, l’homophobie, le terrorisme politique… Même la fameuse Coalition of the Willing et les Sex Pistols y sont cités. Impossible de ne pas sentir un dégoût profond pour le « Haut Chancelier » et son gouvernement. Ce politicien charismatique et arriviste, dont le seul talent fut de sentir poindre la peur de ses concitoyens et de l’attiser jusqu’à ce qu’il soit élu à la tête du pays, est représenté lors de ses répliques sur écran géant, filmé en direct depuis sa résidence ultra-sécurisée dans laquelle il se terre. Chacune de ses interventions est mise en scène par des gros plans sur sa dentition, gâtée et désordonnée. De quoi débecter le spectateur. Le « Haut Chancelier » est aussi puant physiquement que retors. C’est lui qui a créé toute une conspiration pour générer des attaques bioterroristes sur le pays, permettant à la filiale pharmaceutique du Parti d’engranger un juteux bénéfice et à sa doctrine sécuritaire d’être plus facilement acceptée par les électeurs. C’est lui encore qui fait régner la terreur sur le pays, et il n’hésite pas à recourir à la force (rafles, milices, exécutions d’opposants) pour asseoir son régime tyrannique. « V » rappelle qu’un peuple ne devrait pas craindre son gouvernement, mais que les dirigeants devraient craindre le peuple. Le Haut Chancelier Sutler personnifie à lui seul cette définition de la dictature.
Ne perdons pas de vue que V pour Vendetta est avant tout l’adaptation d’un comic. Et qui dit comic dit super-héros, en l’occurrence ce fameux personnage de « V ». Situé quelque part entre Fantômas et Edmond Dantès, « V » mène sa vendetta dans un univers assez interchangeable. Le contexte politico-social de l’adaptation est assez travaillé pour donner l’illusion que V pour Vendetta est un film politique ou militant, mais en réalité, V pour Vendetta ne se concentre pas beaucoup sur l’idéologie politique. « V » se dresse face à une injustice personnelle, infligée par une autorité qui bafoue ses droits, et combat cette infamie sous les traits d’un justicier masqué. Le prologue du film nous rappelle très brièvement les évènements de la Conspiration des Poudres, tandis les paroles d’Evey Hammond nous invitent à nous concentrer sur la force de l’idéologie qui sublime le personnage de Guy Fawkes. Et pourtant, c’est le personnage de Guy Fawkes qui intrigue. Serviteur d’une cause, qui était-il ? Que savons-nous de lui ? Avec le personnage de « V », le spectateur a de nouveau une chance de combler ces lacunes, en suivant les traces de ce nouveau Guy Fawkes. Alors qu’importe l’époque et le contexte, et qu’importe aussi que l’intrigue ait choisi « V » comme avatar de Guy Fawkes pour combattre cette injustice. Notre héros pourrait tout aussi bien être l’avatar moderne des révoltes de Boadicée, de Jacquou le Croquant, de William Wallace ou des combats de Jean Valjean. Car ce film n’est pas bâti autour d’une cause particulière, mais autour du justicier qui la sert.
« V » lui-même avoue à Evey son admiration pour Edmond Dantès etle Comte de Monte-Cristo dans son adaptation cinématographique de 1934. Des extraits de ce film sont d’ailleurs fréquemment insérés dans des scènes de l’intrigue. Tout comme Edmond Dantès, « V » a été injustement emprisonné dans un cachot. Tout comme son héros, il est parvenu à s’enfuir et cherche désormais à se venger de ceux qui l’ont précipité dans l’abîme. Cette épreuve du cachot l’a d’ailleurs transformé, Dantès également. Certes, les expériences médicales menées sur « V » durant son emprisonnement en font un super-héros, mais l’immense fortune d’Edmond Dantès provenant de son malheureux compagnon de cellule, l’abbé Faria, ne fait-elle pas du héros de Dumas un personnage surpuissant ? La résistance sur-humaine de « V » tout comme la fortune de Dantès sont bien les outils de leurs vengeances. La similitude entre les deux héros ne s’arrête d’ailleurs pas là. « V » est implacable dans sa vengeance, sacrifie tout à sa cause, à tel point que son combat politique apparaît le plus souvent comme un prétexte. L’ascension sociale d’Edmond Dantès prend les mêmes aspects, n’étant justifiés que par un désir de justice. Qu’il lutte contre le régime ou qu’il se serve du système, le justicier ne suit que ses propres intérêts.
« V » et Edmond Dantès sont d’ailleurs tous deux des personnages ambigus, victimes de leurs obsessions. Dans le Comte de Monte-Cristo, Dantès fait preuve de bonté en sauvant Morrel de la faillite. Et pourtant, il met à l’épreuve la cupidité de Caderousse avec une certaine cruauté. « V » agit de la même manière avec Evey, qu’il sauve d’abord de la milice et de la police à deux reprises, et qu’il souhaite ensuite protéger dans son domaine. Puis, lorsque cette dernière prend peur et se défie de lui, il kidnappe la jeune femme et la soumet à une insupportable torture psychologique dans le seul but de mettre à l’épreuve sa loyauté. Curieuses attitudes ambiguës des deux personnages, qu’ils justifient à chaque fois comme un acte de bonté ou de justice, c’est selon.
En conclusion, V pour Vendetta est-il un bon film d’anticipation ou une banale mise en scène d’un comic ? L’adaptation respecte-t-elle ou trahit-elle la bande-dessinée ? Inutile de poser la question à Alan Moore, qui a pris en grippe le projet de long métrage dès le départ. Pour ma part, j’éluderai également la question. Chacun gardera sous le coude sa réponse. Les axes de visionnage, et les interprétations données à ce film m’intéressent plus. Je reste à ce sujet assez sceptique quant à la récupération alter-mondialiste du personnage de « V », qui n’est pas le révolutionnaire irréprochable tant idéalisé par la conclusion de ce film. « V » reste en premier lieu un sombre Edmond Dantès, ivre de vengeance, manipulateur, prêt à tout pour atteindre ses objectifs. Une chance que ses desseins personnels coïncident avec un combat politique ! Mais dans le fond, « V » nous dupe-t-il tous ? Nous manipule-t-il pour faire des citoyens ses propres couteaux ? Et quelle cible cherche-t-il en définitive à frapper ? Celle qui nous prive de nos libertés ou celle qui l’a si injustement brisé ? Combat personnel et combat politique s’entremêlent bien dangereusement dans V pour Vendetta. Au point que le combat politique devient rapidement un prétexte. Amusant, donc, de noter que c’est pourtant ce combat politique de « V » qui est récupéré par les mouvements de protestation actuels. Et intriguant phénomène. En pleine contestation de notre société ultra-libérale, pourquoi revêtir le masque d’un personnage sous licence de la Warner ?
La révolutionTM, déjà une marchandise ?
Le masque de "V" succès commercial pour la Warner.
Qui est vraiment Ralf ? Un comédien paranoïaque complètement déjanté, ou bien un visiteur du futur, comme il le prétend lui-même ? Pour Texas Jimmy Balaban, agent jusqu’ici plutôt malchanceux, la question importe peu. Ralf est la poule aux œufs d’or qu’il attendait depuis des années ! Et tant pis si le poulain pète régulièrement les plombs pour jouer les prophètes de pacotille. Ralf capte l’attention du public, et Balaban voit grand pour son poulain. Il contacte Dexter Lampkin, auteur de SF tombé dans l’oubli – si ce n’est auprès de son encombrant fan-club -, et le persuade d’écrire des textes pour Ralph. Il recrute aussi Amanda Robin, coach new-age, afin de saupoudrer le spectacle de spiritualité hippie. Et voilà notre clown de mauvais augure propulsé comme animateur du « Monde selon Ralph », talk-show diffusé à la télévision en seconde partie de soirée !
Mais rien ne se passe vraiment comme prévu avec Ralf. Ce dernier ne quitte jamais son personnage, et s’entête à jouer les écologistes du futur même après la tombée du rideau. Insultant le public, tournant en dérision ses invités, Ralf n’a de cesse de prophétiser un futur d’apocalypse, où l’humanité a détruit la moindre parcelle de vie à la surface de la Terre et s’est enfermée dans des centres commerciaux hermétiquement clos, mangeant toujours la même merde recyclée. La formule attire son lot de mystiques et de fans de sci-fi, mais comment perdurer à l’antenne lorsque le producteur, Archie Madden, menace de sacrifier à tout moment l’émission sur l’autel du Dieu–audimat ? Et pourquoi le discours de Ralf rappelle de plus en plus à Dexter Lampkin son grand roman, La Transformation, dans lequel il anticipe les défis écologiques et énergétiques auxquels notre civilisation devra faire face ? Et si… Et si Ralf était bien ce messager du futur qu’il prétend être ? Et s’il était bien la dernière chance de l’Humanité avant le fiasco ? Et s’il était temps de vous réveiller, bande de petits macaques et de petites guenons, de vous lever de vos fauteuils et d’agir, avant que la Nef des Morts ne vous embarque de force ?
On ne présente plus Norman Spinrad, le malicieux auteur américain qui caresse à rebrousse-poil la SF depuis des décennies. Ecrivain visionnaire et subversif, Spinrad n’en démord pas d’interroger notre monde avec hargne. De ces interrogatoires musclés sont nés des chefs d’œuvre tels que Jack Barron, Le printemps russe, Les années fléau, Rêve de fer ou encore Bleue comme une orange. Après bien des déboires éditoriaux, Spinrad revient en 2003 avec He Walked among us, un nouveau roman qui ne sortira que six ans plus tard dans sa traduction française chez Fayard ! Pavé jeté dans la mare, Il est parmi nous révèle un Spinrad drôle et irrévérencieux, incisif et visionnaire. Spinrad na rien perdu de sa verve habituelle. Il nous livre un portrait au vitriol de notre société, une parodie de monde civilisé lancé à pleine vitesse sur l’autoroute de l’apocalypse.
Car derrière l’histoire d’un comique venu du futur, Spinrad décortique avec beaucoup d’ironie notre époque contemporaine. Nous ne sommes que le triste reflet que Ralf nous renvoie constamment à la figure. Une bande de macaques prétentieux, si fiers de leurs jouets technologiques et à peine plus évolués que nos cousins primates en voie de disparition. Nous bousillons notre monde à grand renfort d’ultra-consommation, et allons droit au mur sans même bouger notre cul de nos canapés. Face à l’abrutissement des mass-médias, une seule alternative pour Spinrad : la sci-fi. Seul genre encore capable de bousculer les conventions et d’interroger notre présent. Spinrad recrute donc comme second héros un auteur de SF, Dexter Lampkin, pour épauler Ralf dans sa mission d’évangile show-business. Mais derrière la sci-fi se cache sa face sombre, détestée par Lampkin : le fandom. A la fois contraire et parent du citoyen obèse lambda. Le « globuloïde », comme Lampkin aime surnomme le fan de SF, est assimilé à un geek obèse vêtu d’un t-shirt de Star Wars taille XXXL et maculé de tâches de sauce barbecue. Face au globuloïde entre en scène son cousin maudit, le fan de new-age. Lui aussi, comme la sci-fi, interroge le présent, mais trouve ses réponses dans l’irréel. Drug-trips, mysticisme, visions chamaniques et charabia ésotérique se bousculent dans l’esprit d’Amanda Robin. Au grand désarroi de Lampkin, allergique à ces prêchiprêchas.
Ralf observe ses deux coachs improbables s’affronter et s’amuse de leur animosité. Chacun reproche à l’autre de refuser la réalité, mais tous évoluent dans le même monde de dingues. Alors, qui donc est vraiment sain d’esprit dans cette histoire ? Ralf ou cette bande de macaques ? Le roman nous susurre l’inévitable réponse page après page, même si elle nous dérange, nous raille, vient bousculer notre amour-propre. Pire encore, on en redemande. A son tour, le lecteur devient un « ralfie » embarqué dans cette mascarade grotesque. Le petit macaque s’agite devant son bouquin, trépigne et grogne, mais suit Ralf dans sa croisade médiatique. Toute cette farce grinçante parvient à faire mouche, sans jamais tomber à plat, même malgré le regrettable abus de longueurs et paragraphes à rallonges.
Roman percutant et efficace, Il est parmi nous ne se contente pas de s’interroger sur l’évolution de notre monde. Il le raille avec un cynisme profond, et caricature l’empressement de nos sociétés à s’écraser contre le mur. Spinrad fait de la pilule-remède un traitement de barjos. Rien n’est promis, rien n’est écrit. Le bateau ivre n’a plus de capitaine depuis longtemps, et le seul prétendant sérieux pour ce poste est un comique de seconde zone totalement timbré qui se faire passer pour un visiteur du futur… Spinrad a une fois de plus vu juste. Nous sommes définitivement fous. Bons à être enfermés dans un asile d’aliénés. Et l’asylum a déjà un nom. La « planète Terre ».
La collection « Folio 2€ » propose, dans un modeste recueil de 122 pages, deux nouvelles de l’auteur de science-fiction Isaac Asimov. Cette publication, extraite du recueil Histoires mystérieuses (Folio SF n° 122), se présente comme une courte aventure littéraire dans l’imaginaire du grand auteur. La collection Folio a sélectionné pour ce tirage deux textes traduits de l’américain par Michel Deutsh : « Chante-cloche » (1954) et « Mortelle est la nuit » (1956). Deux histoires criminelles ancrées dans un avenir proche, où concepts scientifiques des années 50, science-fiction et enquêtes policières se croisent sous la plume d’Asimov.
Dans « Chante-cloche », nous suivons le parcours crapuleux de Louis Peyton, un voyou trop sûr de lui qui vient de s’engager dans la contrebande de chante-cloches, ces mystérieuses structures géologiques lunaires à la surprenante acoustique. Tuant son partenaire au cours d’un pillage de la surface lunaire, Louis Peyton se retrouve appréhendé par la police. Mais l’inspecteur en charge de l’affaire ne parvient pas à accumuler suffisamment d’indices pour inculper le rusé Payton. Il va donc faire appel à un curieux scientifique, le Dr. Urth, aussi génial que loufoque, pour démasquer le meurtrier.
« Mortelle est la nuit » débute par les retrouvailles de quatre amis, reçus ensemble à leurs doctorats d’astronomie quelques années auparavant. Trois de ces savants sont désormais astronomes émérites dans des observatoires du système solaire, et seul Villiers est resté en poste sur la Terre. Ce dernier nourrit une haine tenace envers ses anciens amis, et compte sur cette conférence scientifique interplanétaire pour dévoiler l’œuvre de sa vie : la première machine à transfert de masse. Mais Villiers est retrouvé mort, le texte de sa conférence détruit par son agresseur ! Les soupçons se portent rapidement sur ses trois amis d’université. Lequel d’entre eux avait un mobile suffisant pour assassiner son ami d’université ?
Avec ces deux enquêtes du Dr. Urth, le lecteur découvre un autre personnage récurrent de la mythologie asimovienne. Ici, pas de grand voyageur spatial ou de rusé agent de Fondation, mais un chercheur obèse, malicieux et hanté par une phobie dévastatrice envers tout moyen de transport autre que ses jambes. Cette caricature de Sherlock Holmes fait office de brillant esprit, et mène une curieuse carrière secondaire de détective privé. Ses déductions, basées sur une analyse scientifique des indices, préfigurent également les récits de hard science. Avec son humour décalé et son univers de rétro-anticipation, le Dr. Urth se présente comme un personnage attachant de l’univers d’Asimov. On nourrit même le regret, en apprenant qu’Asimov se contenta de quatre nouvelles pour décrire les aventures de son détective savant, que le célèbre auteur n’ait pas exploité de manière plus prolifique son personnage. La rencontre fut brève, mais passionnante, cher Dr. Urth.
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