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Mauna Kea : le télescope de la discorde

Prévu d’ici 2018, le Télescope de Trente Mètres (TMT) est un grand projet de télescope géant, conçu pour être complémentaire du télescope spatial James Webb et du Atacama Large Millimeter Array (ALMA). Le site de construction, retenu au sommet du Mauna Kea où 13 télescopes géants scrutent déjà le ciel, inaugure également le développement des télescopes extrêmement larges, ou « extremely large telescopes » (ELT), qui seront inaugurés entre 2014 et 2018. Bien que l’inauguration du chantier du TMT constitue un grand pas en avant pour l’astrophysique du XXIème siècle, le projet provoque également une vague de protestations de la part des autochtones hawaïens, qui dénoncent une construction contraire aux missions de la réserve naturelle du Mauna Kea.

Vue d'artiste du futur TMT. Courtesy TMT Observatory Corporation.

Vue d’artiste du futur TMT. Courtesy TMT Observatory Corporation.

Selon les autochtones hawaïens, le projet du TMT menace leur culture et leurs croyances, comme l’explique Kealoha Pisciotta, un des leaders de la contestation : « n’importe quel espace de la montagne n’accueillant pas de télescope est considéré comme un espace naturel et culturel préservé, et nécessite une autorisation du Hawaii Department of Land and Natural Resources (DLNR) pour sa mise en œuvre. Le mandat du DLNR est de protéger les ressources naturelles et culturelles d’Hawaï, ce qu’il ne fait pas ici. Là est le problème ». L’Université de Hawaï a en effet donné son autorisation pour la construction de ce télescope géant malgré les chartes édictées par le DLNR, provoquant par la même occasion la colère de nombreux autochtones. Contestant ce qu’ils considèrent comme une ingérence de l’université, les opposants ont saisi la Cour Suprême d’Hawaï afin de contester ce permis de construire. Leur requête a été acceptée début juin par la Cour, qui se prononcera prochainement sur cette affaire. Une petite victoire pour ces opposants.

L’affaire dépasse cependant de loin le clivage religieux, comme il a été faussement relayé dans la presse française. Les opposants au projet s’appuient au contraire sur des conventions réelles, établies voilà plusieurs décennies dans le but précis de concilier environnement, héritage culturel et recherche scientifique. En 1968, le DLNR (Hawaii Department of Land and Natural Resources) concédait à l’Université d’Hawaï un terrain de 525 acres dédié à la recherche scientifique. La majeure partie de la réserve (10763 acres) étant consacré à la protection de la nature et de la culture des autochtones hawaïens. L’université est cependant gestionnaire de la réserve, sous l’égide du DLNR. Mais il semblerait que l’activité humaine sur le Mauna Kea pose problème. En 1998, une audit commandée par l’état d’Hawaï rapportait que très peu d’actions étaient entreprises afin de préserver le patrimoine écologique et culturel du site. En saisissant la Cour Suprême d’Hawaï, les opposants au projet veulent donc plaider l’incompétence du gestionnaire dans cette affaire.

Mais selon le gouverneur de l’état d’Hawaï, David Ige, cette démarche juridique a peu de chances d’aboutir sur une annulation du permis de construire. Le gouverneur Ige a en effet déclaré au cours d’une conférence de presse, le 31 mai dernier, que le projet avait suivi les démarches légales et reçu les accréditations nécessaires à sa mie en oeuvre. Cependant, le gouverneur reconnaît aussi l’échec du plan de conservation du Mauna Kea, et a proposé un nouveau plan d’action afin d’entériner la protection de l’héritage naturel et culturel du site. Si le TMT devient opérationnel, il s’agira donc du dernier télescope implanté sur le site. En contre-partie, 25% des télescopes construits sur le Mauna Kea devront être démontés, et tout visiteur du site devra recevoir une sensibilisation préalable aux traditions culturelles des autochtones. L’Institut de Technologie du Californie (Caltech) a réagi positivement à la proposition en annonçant le déclassement du Caltech Submillimeter Observatory (CSO), un radiotélescope de 10,4 mètres de diamètre construit en 1985. Caltech avait déjà annoncé son attention de vouloir délocaliser son activité sur le site du Cerro Chajnantor Atacama Telescope (CCAT), au Chili, et fait donc un pas en avant dans le règlement de cette situation en accélérant le processus. Le CSO devrait être entièrement démonté à partir de 2016.

Arrestation d'opposants au projet du TMT le 2 avril 2015. Sources : Youtube / Occupy Hawaii

Arrestation d’opposants au projet le 2 avril 2015. Sources : Youtube / Occupy Hawaii

Hélas, parallèlement à ces démarches juridiques, une vive réaction de la communauté scientifique a inutilement jeté de l’huile sur le feu. La fronde scientiste débute le 2 avril dernier, après qu’une poignée d’opposants au projet ait voulu attirer l’attention des médias sur leur cause en bloquant l’accès au chantier du TMT. Ce durcissement de ton faisait suite aux protestations lors de l’inauguration du chantier en octobre 2014, restées sans suites, si ce n’est sous la plume du journaliste scientifique George Johnson, qui écrivit dans le New York Times que face au « triomphe dans la quête de l’astronomie pour comprendre les origines de l’Univers« , les contestataires au projet du TMT étaient indistinguables des « fondamentalistes religieux qui mènent encore un combat d’escarmouche contre les sciences« . Il n’en fallait pas plus pour que l’astronome retraitée Sandra Faber lance à son tour une pétition pour défendre le TMT, attaqué selon ses mots « par une horde d’indigènes hawaïens mentant délibérément sur l’impact du projet sur la montagne« . Le mail de la pétition, relayé par ses collègues à l’ensemble de la communauté d’astronomes universitaires, a profondément choqué en raison de son racisme latent et de son intolérance flagrante. Faber et ses collègues ont du s’excuser pour ce courriel, mais l’anecdote révèle un épineux problème d’ingérence scientiste dans les traditions autochtones hawaïennes.

Car contrairement à la condamnable intrusion des fondamentalistes religieux dans le domaine de la recherche scientifique, les opposants au projet du TMT ne rejettent nullement les sciences, bien au contraire, et ne sont manipulés par aucune doctrine religieuse. Pour eux, le Mauna Kea présente un caractère sacré, car la montagne est à la fois un sanctuaire spirituel et le symbole du début de leurs traditions orales. Le conflit n’est donc en rien une opposition entre sciences et religions, ni une intrusion de l’obscurantisme dans le domaine de l’astrophysique. En cela, Johnson et Faber se trompent lourdement. Les autochtones hawaïens s’appuient d’ailleurs non pas sur la suprématie de leurs croyances, mais sur les statuts de protection de ce site exceptionnel qu’est le Mauna Kea. Rejeter les arguments des autochtones ne serait rien d’autre qu’une prise de position scientiste, une idéologie dogmatique visant à mépriser toute autre mode de vie que celle de nos sociétés technophiles occidentales. La science se doit d’apporter la connaissance, et non de détruire les peuples et leurs cultures. Voilà peut-être la morale de cette affaire : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » écrivit Rabelais dans Pantagruel. Cette maxime semble, plus que jamais, bien à propos pour souligner au combien la science se doit de faire progresser le savoir tout en respectant l’humain.

Fort heureusement, l’intégrisme scientiste de Johnson et Faber n’est pas partagé par l’ensemble de la communauté scientifique ni par les décideurs locaux. Désormais entendus, les opposants hawaïens sont de nouveau invités à la table des négociations et la pression pourrait retomber d’elle-même dans les semaines à venir. Espérons que les procédures judiciaires et exécutives actuellement engagées mèneront à un règlement rapide de la discorde. Car que ce soit à travers la science ou la spiritualité, le Mauna Kea a toujours été consacré à l’observation des étoiles, conclut Doug Simons, le directeur de l’observatoire Canada-France-Hawaï. Cet amour de la nature et de ses mystères constitue peut-être le premier trait d’union entre les hommes. L’idée qu’il parvienne à les réconcilier de nouveau au sommet du Mauna Kea consisterait un magnifique message d’espoir et d’humanisme.


Fiasco informatique annoncé pour la Loi sur le Renseignement

Suite aux attentats de janvier dernier, un vent de panique a soufflé sur la vie politique française. Plus que l’atteinte à la liberté d’expression ou de culte, nos politiciens se sont concentrés sur l’attaque armée d’une organisation terroriste majeure en plein territoire français. A peine achevions-nous de défiler en soutien au journal satirique Charlie Hebdo que les petites phrases étaient lancées : un « Patriot Act » à la française s’imposait dans l’esprit de bon nombre de nos dirigeants. Comme toujours en France, on copie très mal les idées du cousin américain, et ce « Patriot Act » a abouti sur un très flou projet de loi sur le renseignement, dans lequel les forces de police pourront jouer les barbouzes dans notre vie privée sans que personne ne sache vraiment comment cette machine à gaz bureaucratique s’auto-surveillera sans produire au final un immense nuage de fumée.

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Le plus décevant dans cette affaire est probablement la mise à l’index systématique de l’internaute, désormais considéré aux yeux de l’Empereur – pardon, du gouvernement – comme un hérétique potentiel. A croire que nos politiques ont parfaitement retenu cette maxime des Inquisiteurs de Warhammer 40,000 : « L’innocence n’existe pas, il n’y a que des degrés de culpabilité ». Sur un plan personnel, me savoir « fliqué » ne me dérange pas plus que cela. Soyons honnêtes, nous le sommes déjà quotidiennement : au volant ou dans la rue, la police peut être amenée à tout moment à contrôler mon identité et les papiers de mon véhicule. Les forces de l’ordre ne font alors que vérifier que je suis en règle avec la législation en vigueur, et c’est sous le statut de présumé « en règle » que je me plie à la procédure. Aucun problème là-dessus, et si je me fais un jour pincer avec trop d’alcool dans le sang, j’assumerai. Ce qui me pose problème dans ce projet de loi sur le renseignement, c’est justement de ne plus être considéré comme présumé innocent mais comme un potentiel coupable que de mystérieux algorithmes devront disculper – ou non.

Or, quels sont ces fameux algorithmes ? Le flou le plus total entoure le cœur même du problème, à savoir les moyens informatiques mis en œuvre pour le suivi des connexions numériques et de leurs contenus. Pire encore, la direction de l’INRIA (Institut national de recherche en informatique et automatisme ) adressait un rapport très critique à l’attention de l’Assemblée Nationale sur les fameuses « boîtes noires » qui devront détecter automatiquement les comportements terroristes sur Internet. La loi prévoit que cette analyse se fasse sur des données anonymes, l’identification n’intervenant qu’en cas d’hérésie détectée. Une utopie pour les spécialistes de l’INRIA qui tranchent sévèrement : « Il n’existe pas aujourd’hui de technique d’anonymisation sûre. Un texte de loi ne devrait pas se fonder sur la notion de donnée anonyme ou anonymisée ». L’algorithme lui-même n’est qu’une suite d’opérations informatiques pouvant générer des erreurs, et dont le nombre de ces dernières va croissant avec la taille gigantesque des données traitées par ces fameuses boîtes noires. « Ce phénomène scientifique bien connu (…) a des conséquences que le texte du projet de loi ne prend pas en compte » , met en garde l’INRIA. Enfin, ces algorithmes sont facilement contournables, « sans même une connaissance technique élaborée » . L’internaute soucieux de protéger ses données ne manquera pas de contourner sa connexion vers un ordinateur tiers, brouillant au final son suivi et rendant le dispositif inefficace. Il n’y a aucun doute que les cyber-terroristes se gausseront de ces énormes check-points informatiques ne surveillant au final qu’une seule route informatique parmi les multitudes d’autres déviations…

L’avis des experts a-t-il été entendu avant le vote de la loi sur le renseignement, adoptée en première lecture le 5 mai dernier à l’Assemblée Nationale ? Vraisemblablement non. La tribune libre de David Monniaux, directeur de recherche au CNRS, professeur à l’École Polytechnique et de Serge Abiteboul, directeur de recherche à l’INRIA et professeur à l’École normale supérieure de Cachan, démontre qu’au contraire, le politique a légiféré dans la plus grande ignorance : « Nous avons pu assister, tant à l’Assemblée nationale que dans les médias, à des débats parfois surréalistes où des intervenants parlaient d’«algorithmes» et de «métadonnées» en ne paraissant n’avoir qu’une idée assez vague de ce que ces termes désignent » , se désolent les deux informaticiens. Pire encore, l’avis scientifique semble avoir été tout simplement écarté de la consultation précédent le vote à l’Assemblée. Une aberration totale que ne manquent pas de railler les deux auteurs de cette tribune libre : « Lorsqu’on discute de vaccination, on prend l’avis des spécialistes de ce sujet, notamment de médecins et de chercheurs en biomédecine. Lorsqu’on évoque un séisme au Népal, on prend l’avis de sismologues et de géophysiciens. Curieusement, quand on parle d’algorithmes, on interroge rarement les spécialistes de ce sujet, à savoir les chercheurs en informatique ou les industriels du domaine — même, parfois, on leur préférera l’opinion de philosophes choisis pour leur technophobie ! » . Il faut croire que, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, le gouvernement ne considère pas son institut public dédié à la recherche informatique comme compétent en la matière, mais préfère écouter les pseudo-spécialistes et autres intellectuels de plateaux télévisés si prompts à expliquer ce qu’il serait « Charlie » de faire au lendemain de ces attentats.

Seule mesure empreinte de bon sens, le Premier ministre Manuel Valls a annoncé, mercredi dernier, son intention de recruter des community managers pour lutter contre la propagande djihadiste en ligne. Cette initiative, qui suit la mise en place du site internet « Stop Djihadisme » , aura pour objectif de monter un bataillon d’animateurs sur le web en charge de produire des outils de contre-discours afin de « croiser le fer » plus efficacement contre les cyber-recruteurs. L’idée est de prime abord louable, car seul le dialogue permettra de lutter contre l’endoctrinement des jeunes sur les réseaux sociaux. Mais la tâche sera ardue, car il s’agira de répondre à des discours sectaires et techniques d’endoctrinement particulièrement efficaces, notamment par le recours à la « théorie du complot » si populaire auprès des collégiens et lycéens. Le lavage de cerveaux est particulièrement brillant dans ce domaine. Cette mesure est déjà raillée par certains militants des libertés numériques. Ils ont à mon avis bien tort, car l’initiative gouvernementale ne fait que copier d’autres actions associatives déjà existantes dans ce sens, et ayant fait bien plus leurs preuves que le flicage de masse des internautes. S’opposer à la Loi sur le renseignement est une chose, mais rejeter systématiquement toute mesure visant à lutter contre l’endoctrinement terroriste en est une autre. Prenons tout de même garde à ne pas franchir la ligne rouge sur ce point !


Feu vert du gouvernement britannique pour un spatioport

Le Royaume-Uni accueillera-t-il le premier spatioport de l’Union Européenne ? C’est en tout cas l’objectif du projet approuvé par le gouvernement, et qui pourrait déboucher dans le meilleur des scénarios sur une inauguration d’ici 2018. Après trois mois de consultation, les plans désormais entérinés par les autorités n’attendent plus que le choix final d’un site d’accueil pour être mis en chantier. Cinq localisations ont déjà été proposées : Campbeltown, Glasgow Prestwick, Stornoway, Llanbedr et Newquay. Une base de la Royal Air Force a également été suggérée comme premier site temporaire d’accueil. A terme, le spatioport définitif devra proposer des vols commerciaux vers l’espace et des vols internationaux suborbitaux. Le tout à quelques heures de Paris en Eurostar, toujours plus simple que de s’embarquer pour Cap Canaveral !

L’appel à dépôt de projets avait été annoncé en juillet dernier, lorsque l’autorité de l’aviation civile britannique avait identifié huit premiers sites candidats. Soutenu par le gouvernement, cet spatioport est un pari sur l’avenir aéronautique : « je veux que l’Angleterre détienne le leadership en matière de vols spatiaux commerciaux » argumente Robert Goodwill, secrétaire d’état anglais en charge de l’aviation. « Établir un spatioport nous assurera d’être à la pointe de cette passionnante nouvelle technologie » . Le gouvernement espère ainsi attirer en Grande-Bretagne des sociétés considérées pionnières en la matière, comme SpaceX et Virgin Galactics. Ces dernières pourraient ainsi compléter la zone spatioportuaire en y installant leurs propres installations européennes : à la clé pour l’activité locale, des emplois qualifiés et une activité industrielle de haut niveau technologique.

Mais plus concrètement pour les passagers, les vols intercontinentaux suborbitaux pourraient réduire considérablement les durées des trajets actuels. Un trajet entre l’Angleterre et l’Australie passerait ainsi de 14h à seulement 2h de voyage ! Mais le futur spatioport britannique n’est pour le moment qu’un beau projet à peine jailli de la planche à dessin. Il faudra encore définir les spécifications nécessaires à l’installation d’une telle infrastructure, le département britannique des transports étant incapable d’en imposer une seule pour le moment. Si tant est qu’un jour de vrais avions suborbitaux et fusées puissent décoller d’Angleterre, et non de vulgaires modèles en papier…

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Le Prix Hugo 2015 et les activistes conservateurs

hugo-award-logoC’est un tremblement de terre qui vient de secouer le milieu de la science-fiction et fantasy américaine. A la surprise générale, lorsque les nominés de l’édition 2015 du Prix Hugo ont été annoncés début avril, la liste des finalistes a provoqué un tsunami d’indignations. Chaque année, les nominés aux différentes catégories du prix sont déterminés à l’issue d’un scrutin ouvert à tous les membres des WorldCons de l’année en cours, de l’année précédente et de la prochaine édition. Le scrutin de l’édition 2015 concernait donc toute personne ayant réglé son inscription de 40 dollars aux conventions de 2014, 2015 ou 2016. A l’origine du malaise, ce scrutin a fait l’objet d’une vaste campagne de lobbying de la part d’un groupe d’auteurs conservateurs. Leur objectif ? Inscrire le plus possible d’activistes de droite sur les listes électorales du Prix Hugo, afin d’influencer l’issue du scrutin en promouvant massivement une sélection d’œuvres et d’auteurs beaucoup plus proches de leurs attentes littéraires et politiques. Une méthode ayant porté ses fruits, mais provoquant désormais une vague d’indignation sans précédents.

Convenons-en tout d’abord, un prix littéraire est rarement un monument d’impartialité. Outre l’amer constat qu’il est impossible de passer en revue la totalité des nouveautés parues à chaque rentrée littéraire, le jury sera également influencé par ses affinités éditoriales ou avec les auteurs nominés. Il est donc totalement utopique d’envisager un jury objectif exempt de tout conflit d’intérêt, et le lauréat du prix ne saurait être assimilé en aucun cas à la « meilleure oeuvre » de sa génération. La chose est entendue, et s’applique tout aussi bien aux grands prix littéraires qu’aux récompenses de science-fiction et fantasy. De ma modeste expérience, pour avoir participé deux années de suite au jury d’un prix de blogueurs SF, il m’est ainsi vite apparu que le choix des œuvres nominées et la sélection du lauréat relevaient plus de la politique que de la littérature. Le Prix Hugo n’échappe pas à cette règle, et des campagnes menées pour favoriser telle oeuvre ou tel auteur ont déjà eu lieu par le passé. Mais l’édition récente se distingue par l’ampleur et l’organisation exceptionnelle du lobbying mis en oeuvre. La stratégie est même comparée par l’auteur Arthur Chu aux campagnes de déstabilisation mises en place par les activistes réactionnaires. Exagération ? Peut-être pas, car la campagne intitulé « Sad Puppies » présente, sur la forme comme sur le fond, de nombreux points communs avec la frange républicaine la plus conservatrice outre-Atlantique.

A l’origine de ce mouvement, deux auteurs américains – Larry Correia et Brad R. Torgersen  – qui estiment combattre le « déclin » de la science-fiction et fantasy américaine. Depuis plusieurs années, le prix Hugo suscite beaucoup d’amertume de la part d’une frange d’auteurs politiquement orientés « à droite » : Larry Correia estime ainsi que, s’il n’a jamais été lauréat du prix, ce n’est pas en raison de la qualité littéraire de sa production, mais parce qu’il existe une censure systématique des auteurs nominés ne correspondant pas à une image « politiquement correcte » de gauche. Or qui décide de cette bonne moralité politique ? Toujours selon Correia, il faut chercher les responsables de cette censure parmi la frange « de gauche » des votants du prix Hugo, qui pratiqueraient une « chasse aux sorcières conservatrices » systématique dans les listes de nominés. Cette mouvance d’affreux gauchistes, qu’il qualifie de Social Warrior of Justice, dominerait selon lui le fandom américain, dictant ses propres normes politiques et sociétales à l’ensemble de la SF et fantasy anglophone. Mais les Sad Puppies de Correia et Torgersen ne sont pas seuls dans ce combat. L’auteur Théodore Beale (connu sous le pseudonyme Vox Day) entend lui aussi combattre la main-mise politique « de gauche » sur les Hugo en encourageant l’afflux massif de votants conservateurs. Ses partisans, tout aussi actifs, se sont surnommés pour leur part les Rabid Puppies et souhaitent se montrer beaucoup plus agressifs que leurs collègues attristés. Mais quels sont les arguments concrets des Sad Puppies et Rabid Puppies ? Pour tenter d’y voir plus clair, reprenons l’exposé publié par Brad Torgersen sur son propre blog. L’auteur conservateur s’explique en ces termes :

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La théorie de la « couverture peu fiable » – ou théorie de la boîte de céréales Nutty Nuggets comme l’a baptisée Brad Torgersen – relève plus du conservatisme réactionnaire que de l’analyse critique sur la littérature de l’imaginaire contemporaine. S’appuyant sur sa nostalgie tout à fait concevable pour les œuvres de l’age d’or de la science-fiction américaine et les mythiques récits howardiens d’heroic fantasy (nostalgie que je partage comme beaucoup de lecteurs), Torgersen regrette la « disparition » de ses chers romans pulps au profit de récits décevants à son goût. Les couvertures sont toujours aussi aguichantes, à l’image d’une belle boîte de céréales Nutty Nuggets, mais dès la première cuillère il se sent lésé sur la marchandise. La principale erreur de Torgersen dans ce réquisitoire serait d’oublier que la science-fiction ne peut échapper à son époque, et se veut bien au contraire en dialogue avec le monde contemporain. Or le combat pour l’égalité des sexes, la reconnaissance des LGBT ou encore la lutte contre l’effroyable racisme latent de la société américaine sont des sujets d’actualité ne pouvant qu’inspirer la jeune garde d’auteurs américains. A défaut de récompenser le meilleur livre de l’année – ce serait illusoire – les prix littéraires figent dans le marbre le Zeitgeist, le climat de leurs présents successifs. C’est là tout l’intérêt d’une comparaison des listes de nominés au fil du temps, témoignage indirect d’une société en perpétuelle évolution. L’intrusion des Sad Puppies au cours du scrutin du Prix Hugo 2015 vient donc fausser cet instantané, et se montre en cela aussi déplorable que condamnable.

La seconde erreur – ou du moins désaccord idéologique – de Torgersen provient de sa critique des thématiques actuelles. En rejetant à tour de rôle les romans abordant le racisme, le combat égalitariste ou la reconnaissance des communautés marginalisées, Torgersen invite à censurer ces thèmes responsables selon lui du « déclin » actuel de la science-fiction et de la fantasy. Paradoxalement, son activisme se prétend salvateur, puisque cette « trahison » de l’esthétique de l’imaginaire serait, toujours selon lui, à l’origine du déclin des ventes de science-fiction et fantasy chez les libraires. Nous serions donc, selon les Sad Puppies, au bord du précipice : les lecteurs frustrés de ne plus trouver leur compte déserteraient le genre, tandis que les auteurs contemporains s’enfermeraient dans l’écriture de pseudo-genres dénaturés. Torgersen ne se contente pas de dénigrer les oeuvres, il accuse clairement le camp adversaire de mener le navire au naufrage. Voilà bien une posture réactionnaire aux conséquences plutôt désastreuses : car à défaut de rétablir un quelconque équilibre idéologique dans le scrutin, le coup de force des Sad Puppies impose unilatéralement une orientation idéologique au Prix Hugo. En d’autres termes, il s’agit là d’un kidnapping politique en bonne et due forme de l’événement, orchestré qui plus est dans la plus grande légalité.

Après le choc de la révélation, la contestation s’organise. Matthew Surridge a décliné sa nomination dans la catégorie du meilleur écrivain amateur, évoquant clairement son désaccord avec Torgerson et les Sad Puppies. Deirdre Saoirse Moen a proposé une nouvelle liste de nominations minorant les votes des activistes, mais créant ainsi une contradiction morale avec le règlement du scrutin ; son initiative ne souligne au final que le machiavélisme du piège dressé par les Puppies. GRR Martin s’est longuement épanché ces derniers jours sur l’affaire et enfin, dans une récente déclaration, Connie Willis a annoncé qu’elle ne présenterait pas la cérémonie de remise des Prix Hugo. Les conséquences du séisme provoqué par le PuppyGate sont encore difficiles à évaluer. Cependant, le prétexte de promotion d’une science-fiction et fantasy « à la grand-papa » ne saurait dissimuler une bien plus insidieuse opération de récupération politique d’un prix littéraire de renommée internationale. La World Science Fiction Society se retrouve face à une crise sans précédent, aux retombées dépassant largement le cadre anglophone du Prix. Les prochaines semaines seront sans doutes décisives quant à l’avenir éditorial du genre.

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Games Workshop : la Fin des Temps ?

L’année 2015 marque un revirement dans la politique des revendeurs indépendants vis-à-vis de la société Games Workshop. Déçus par les nouvelles politiques de distribution imposées par l’enseigne anglaise, encouragés par la baisse de leurs ventes en rayon, plusieurs d’entre eux ont décidé de déréférencer la gamme des produits proposés à leur clientèle. Cette rupture est brutale, mais permise et encadrée par la Loi Galland. Etant donné qu’il est nécessaire d’alerter le fournisseur par la mise en place d’un préavis, ce déréférencement peut donc être considéré comme un échec commercial cuisant pour le fournisseur qui n’est pas parvenu à rétablit la confiance avec le revendeur.

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L’enseigne Ukronium 1828 à Lyon a exposé sur son blog les raisons de sa décision. Elle accuse des délais et difficultés d’approvisionnement, regrette l’insatisfaction de sa clientèle face aux nouveautés et déplore des entrées de gamme très élevées. En conséquence, ce revendeur indépendant note une perte d’intérêt de sa clientèle pour les produits Games Workshop – jolie formule pour désigner la baisse des ventes. Puisque la firme anglaise ne répond plus aux exigences commerciales de cet indépendant, leur choix est donc sans appel. Et c’est avec regret que l’équipe d’Ukronium 1828 se voit dans l’obligation d’abandonner une gamme qu’ils ont eux-même collectionné et apprécié par le passé.

Le cas lyonnais n’est pas le seul, d’autres boutiques indépendantes ont également franchi le pas. Le Warfo regroupe dans un fil de discussion plusieurs témoignages similaires. A Nice et Paris, des revendeurs indépendants déplorent les retards de livraison se comptant en mois, et considèrent que le fournisseur n’est plus à même d’assurer son approvisionnement. D’autres revendeurs, comme à Toulouse et Grenoble, s’apprêtent également à franchir le pas. Les boutiques indépendantes concernées liquident leurs derniers stocks, pour le bonheur des ultimes clients dont les achats ne permettaient plus de rentabiliser les commandes fournisseurs. Des annonces de stocks en liquidation ont même circulé sur Leboncoin !

Et pourtant, cette situation se présente comme la conséquence logique des choix stratégiques récents de la société anglaise : fermeture de son antenne française au profit d’une centralisation au siège social de Nottingham, nouvelle stratégie de recrutement pour ses boutiques officielles qui doivent désormais être tenues par un seul vendeur, distribution partielle de la gamme au profit des boutiques officielles et de la vente en ligne, hausse régulière des tarifs venant se cumuler avec l’augmentation sensible de la TVA, et surtout réorganisation fréquente et incohérente des univers Warhammer et Warhammer 40,000 pour l’exploitation commerciale intensive des rééditions et suppléments de jeux. Bref, les entrées de gamme deviennent trop chères pour le public-cible, et même les adolescents sur lesquels la société a tant misé ces vingt dernières années n’ont plus assez d’argent de poche à dépenser en figurines. Les jeux Games Workshop n’ont pas pour autant évolué vers un système de règles élitiste, et la fan-base en vient elle aussi à se lasser. Pour leur défense, seule la qualité de moulage des figurines s’est globalement améliorée au fil du temps, à l’exception notable de l’abandon du métal blanc au profit de la résine « finecast ».

Conséquence de cette nouvelle politique de son siège social, Games Workshop est en net recul en France. Nous sommes bien loin des années 90 où même la coopérative de magasins JouéClub distribuait leurs entrées de gamme ! Mais ce recul du leader historique de jeux de figurines profite à ses nouveaux challengers. Après des années d’hégémonie incontestée, des concurrents ont su s’imposer sur le marché des wargames : que ce soient Privateer Press, Spartan Games, Corvus Belli ou même Edge Entertainment, ils colonisent désormais le terrain abandonné. Les lyonnais d’Ukronium 1828 ont ainsi placé Warmachine et Hordes en tête de gondoles, un choix de plus en plus privilégié par les revendeurs indépendants. Games Workshop a annoncé de nombreuses nouveautés pour les mois à venir : une nouvelle faction à Warhammer 40,000 (Adeptus Mechanicus), le reboot de Warhammer Battle et peut-être même un nouveau jeu basé sur l’Hérésie d’Horus. La réponse est-elle à la mesure de la situation ? Seul l’avenir nous le dira.


Réforme des enseignements de latin et grec ancien : une mauvaise nouvelle pour l’imaginaire contemporain ?

La réforme du collège engagée par la Ministre Najat Vallaud-Belkacem fait couler beaucoup d’encre, et notamment du côté des enseignants de latin et de grec ancien. En effet, ces derniers se sont montrés particulièrement inquiets par les annonces de la Ministre confirmées dans l’enquête réalisée par l’Express. Les « langues mortes » ou enseignements de langues anciennes ne seraient plus une option ouverte à partir de la classe de cinquième, mais à l’avenir proposées comme une simple initiation linguistique et culturelle incluse dans les futurs programmes de Français. Quant aux élèves souhaitant apprendre le latin ou le grec ancien, il leur faudra se contenter d’une approche supplémentaire dans le cadre des nouveaux Enseignements Pratiques Transdisciplinaires (EPI). Message reçu par les enseignants : les langues anciennes seraient appelées à disparaître, ne laissant dans les programmes qu’une vague allusion linguistique au détours d’une heure de Français ou de cours d’EPI.

A l’origine de ce remaniement annoncé, le ministère espère ainsi briser le désintérêt pour une option suivie par seulement 20 % des élèves. Grâce à l’EPI, le ministère fait le pari que cette nouvelle souplesse permettra d’augmenter le nombre de candidats aux options de langues anciennes. Un second son de cloche plus rassurant ? Car en définitive, et dans l’attente d’une confirmation officielle, les langues anciennes resteraient une option ouverte, et le choix de les poursuivre serait offert aux collégiens à chaque nouvelle rentrée. Fini, donc, l’enseignement regroupé en trois ans ferme, comme dans les programmes actuels. Mais ces éclaircissements ne rassurent pas pour autant les professeurs de langues anciennes, particulièrement échaudés depuis la destruction de la filière Lettres Classiques dans l’enseignement supérieur. Est-ce un premier pas vers une fermeture à long terme de leurs enseignements ? Une situation que déplore Marjorie Lévêque, professeure, dans les colonnes de l’Express : « Le latin tel qu’enseigné aujourd’hui n’a plus rien à voir avec ce qui était proposé il y a 15 ans. C’est une ouverture au monde, une culture en plus, qui facilite l’apprentissage des langues étrangères » .

Kratos remplacera-t-il les profs de langue morte ?

Kratos remplacera-t-il les profs de langue morte ?

Conséquence insoupçonnée de cette réforme, le retrait progressif du latin et du grec ancien pourrait avoir des conséquences néfastes sur l’apprentissage d’un socle imaginaire commun, ces fameuses racines gréco-latines qui contribuent à la littérature fantastique et de fantasy occidentale. La réécriture de ces mythes et légendes antiques a toujours inspiré les auteurs de chaque époque, mais jamais aucun de ces lettrés ne s’était retrouvé coupé du socle originel. Or cette transmission écrite comme orale se base sur un échange intemporel entre le mythe antique, l’auteur et son public. Si l’enseignement des langues anciennes vient à disparaître, cette chaîne est brisée. Or qui transmettra alors cette culture ancienne ? De nos jours, les industries du cinéma et des jeux vidéos ne manquent pas de s’inspirer très librement des mythes gréco-latins pour leurs productions. La disparition de l’enseignement des langues mortes ne laisserait donc comme ambassadeurs de cette culture antique auprès du grand public des œuvres hollywoodiennes et caricaturales telles que la série vidéoludique God of War ou les longs-métrages comme 300, Le Choc des Titans

Troie de Wolfgang Petersen (2004).

« Troie » de Wolfgang Petersen (2004) ou la mythologie des beaux gosses.

Et pourtant, le succès en libraire et en salles de cinéma des Percy Jackson, Narnia ou Harry Potter démontre à eux seuls l’engouement des jeunes spectateurs pour les références liées à la mythologie antique. Ces figures, réutilisées dans des scénarios fantastiques et anachroniques, n’ont rien perdu de leur attrait en près de trois millénaires ! Les textes antiques tels que l’Iliade et l’Odyssée ne se sont jamais démodés, il ont au contraire nourri une multitude d’œuvres comme le film Troie de Wolfgang Petersen, la célèbre série de dessins-animés franco-japonaise Ulysse 31, les romans Troie ou la Trahison des Dieux de Marion Zimmer Bradley, ou encore Ilium et Olympos de Dan Simmons, pour ne citer que ceux-là. La fantasy historique, sous-genre bien entendu le plus à même de se nourrir de mythologie antique, ne pourrait pas perdurer sans l’apprentissage des langues et cultures anciennes. En effet, comment retracer les sources d’inspiration et clins d’œil des auteurs sans maîtriser un tant soit peu les bases de cette culture revisitée ? Difficile d’accrocher au Lavinia d’Ursula Le Guin sans s’intéresser à l’Enéide de Virgile, ou d’apprécier l’uchronique Roma Æterna de Robert Silverberg sans avoir appris un peu d’histoire et de politique romaine. La culture gréco-latine est elle-même insuffisante, et au lieu de la menacer de disparition progressive du collège, elle devrait être étendue à un plus large catalogue de cultures et mythologies antiques, dont la richesse nous est une fois de plus rappelée par des romans de fantasy ou de science-fiction tels que l’œuvre de Tolkien et ses références aux mythologies nordiques et germaniques, le Gilgamesh de Robert Silverberg et ses références mésopotamiennes, le Seigneur de Lumière de Roger Zelazny et ses mythes hindous, ou encore l’univers celtique du Même pas mort de Jean-Philippe Jaworski !

Œdipe s'apprête à capturer un nouveau pokémon. Détails de "Œdipe explique l'énigme du sphinx" de Jean-Auguste-Dominique Ingres.

Œdipe s’apprête à capturer un nouveau pokémon. Détail de « Œdipe explique l’énigme du sphinx » de Jean-Auguste-Dominique Ingres.

La réforme du collège n’enterre pas encore l’enseignement des langues anciennes en France, mais fragilise un peu plus la transmission d’une culture antique déjà trop fortement focalisée sur sa portion gréco-latine. Si la situation n’appelle pas encore à manifester pour sauver de l’oubli la Rome des Césars, cette évolution de l’enseignement au collège pourrait bien menacer la transmission d’un socle culturel commun utile au lecteur lors de ses escapades dans la littérature de l’imaginaire. Visant à réformer des enseignements jugés trop « ardus » et « élitistes » , cette annonce rentre pourtant en contradiction avec la récente étude de marché du Centre National du Livre (CNL) qui démontre que les lecteurs de 15-24 ans, bien loin de bouder la lecture, apprécient d’abord les romans de fantasy, science-fiction et fantastique. Ces mêmes romans qui se réapproprient de nos jours la culture antique. Si l’enseignement des langues mortes est perçu de manière négative, le supprimer à long terme ne répondrait pas pour autant aux attentes culturelles des collégiens et lycéens. Il s’agit donc de modifier ces enseignements et non de les retirer. A bon entendeur.