Six ans après Madame Bovary et le procès qui s’en suivit, Flaubert publie en novembre 1862 Salammbô, second roman d’un écrivain rendu célèbre par le retentissant succès de son précédent chef-d’œuvre. Ses lecteurs l’attendaient de nouveau plongé dans une histoire de terroir normand, révélant les mœurs intimes et coupables des bourgeois de province. Et le voilà qui s’embarque pour Carthage, sur l’autre rive de la Méditerranée. Cédant à sa fascination pour l’antiquité et le charme oriental, Flaubert ne se contente pas de remanier ses précédents textes sur ces thèmes, mais s’engage dans un plus vaste projet. Celui de visiter sous sa plume une Carthage exotique, mystérieuse, où la sensualité se mêle à la cruauté d’un peuple impérialiste à la fierté brisée par la première guerre punique.
De cette guerre des mercenaires (241-238 av. J.C.), épisode sanglant au lendemain du conflit carthagino-romain, nous connaissons la chronique rapportée par Polybe dans son Histoire. Flaubert entame un colossal travail bibliographique, étudiant les écrits de Polybe et des auteurs romains, mais s’intéressant également aux travaux d’archéologues et d’historiens plus modernes. Il se penche ainsi sur les notes du chevalier de Folard sur la stratégie militaire (1727-1730) durant cette guerre antique ou encore sur les chapitres consacrés de l’Histoire romaine de Michelet (1831). « Savez-vous combien, maintenant, je me suis ingurgité de volumes sur Carthage ? environ 100 ! et je viens, en quinze jours, d’avaler les 18 tomes de La Bible de Cahen ! avec les notes et en prenant des notes. [1] » Flaubert écrit avec une minutie obsessionnelle la moindre scène, le moindre détail de son récit, au point que cette érudition antique lui fut reprochée par deux critiques devenues célèbres : celle de Sainte-Beuve, d’abord, qui déplore l’intrusion de la science dans le roman ; et celle de l’archéologue Froehner, ensuite, qui lui reproche au contraire les trop grandes libertés et emprunts divers menés par son imagination au détriment de la réalité historique. Salammbô divise en raison de son orientalisme ou de son caractère historique, c’est selon.
Quelles libertés a pris Flaubert sur la chronique de Polybe ? Elles sont nombreuses, mais se résument en quelques éléments-clé. Salammbô, tout d’abord, personnage central de l’intrigue et pourtant pure fiction. La fille imaginaire d’Hamilcar vouée au culte de Tanit sont de purs éléments romanesques. Le zaïmph, voile sacré de la déesse Tanit, est un mot fantaisiste, tissé par Flaubert à partir de plusieurs éléments issus des religions antiques. Narr’Havas est le nom modifié du chef numide Naravas, dont le soutien à Hamilcar fut décisif. Flaubert lui invente une rivalité fictive avec Mathó autour de l’amour des deux hommes pour Salammbô. Le siège de Carthage, et le sacrifice des enfants à Moloch, sont des emprunts multiples de l’histoire carthaginoise, mêlés dans un épisode fictif de la guerre des mercenaires. Enfin, le défilé de la Hache, ou plutôt de la « scie » selon les historiens, est bien un épisode tragique de la guerre et une victoire carthaginoise décisive. Les mercenaires, bloqués dans le défilé, en seront réduits à manger de la chair humaine. Flaubert ne fait alors que forcer le trait, motivé par son plaisir sadique à choquer « les bourgeois ».
Qu’en est-il alors du cadre historique ? L’œuvre de Flaubert lui reste, dans ses grandes lignes, fidèle. Carthage, écrasée par Rome après vingt années de conflit, doit céder à sa rivale la Sicile et les îles Eoliennes, ainsi qu’une importante indemnité de guerre de 3 200 talents euboïques, 1 000 dans l’immédiat et 2 200 pendant une période de dix années. Carthage, économiquement très affaiblie, se retrouve dans une situation militaire catastrophique. Son armée, majoritairement composée de mercenaires, est massée aux portes de la ville. Le sénat carthaginois veut dissoudre cette onéreuse légion mercenaire, mais ne peut réunir l’imposante somme nécessaire au paiement de leur solde. Carthage les installe en ses murs pour les faire patienter, mais le désœuvrement de ces soudards, privés du fruit du pillage et déçus par l’arrêt de la guerre contre Rome voté par les partisans d’Hannon, se révèle une mauvaise idée.
« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar.
Les soldats qu’il avait commandés en Sicile se donnaient un grand festin pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d’Eryx, et comme le maître était absent et qu’ils se trouvaient nombreux, ils mangeaient et ils buvaient en pleine liberté. » Le festin, Salammbô.
Les mercenaires ressassent leur mécontentement. Ils sont envoyés à Sicca avec un maigre acompte. On leur promet un règlement rapide de leur situation. Mais les esprits s’échauffent lorsque le sénat carthaginois tente de renégocier à la baisse leur solde. Vingt mille mercenaires marchent sur Carthage. Giscon, chef de l’armée punique régulière regroupée à Lilybée, est chargé d’entamer de nouvelles négociations. Les insurgés, menés par Mathó et Spendios (que Flaubert nomme Spendius dans son roman), refusent tout accord. Flaubert imagine que les deux hommes dérobent le zaïmph au temple de Tanit, galvanisant les mercenaires et démoralisant les Carthaginois.
« Les soldats, sans se douter qu’on les trompait, acceptèrent comme vrais les comptes des Syssites. Alors l’abondance où s’était trouvée Carthage les jeta dans une jalousie furieuse. Ils brisèrent la caisse de sycomore ; elle était vide aux trois quarts. Ils avaient vu de telles sommes en sortir qu’ils la jugeaient inépuisable ; Giscon en avait enfoui dans sa tente. Ils escaladèrent les sacs. Mâtho les conduisait, et comme ils criaient : « L’argent ! l’argent ! » Giscon à la fin répondit :
- « Que votre général vous en donne ! »
Il les regardait en face, sans parler, avec ses grands yeux jaunes et sa longue figure plus pâle que sa barbe. Une flèche, arrêtée par les plumes, se tenait à son oreille dans son large anneau d’or, et un filet de sang coulait de sa tiare sur son épaule.
A un geste de Mâtho, tous s’avancèrent. Il écarta les bras ; Spendius, avec un noeud coulant, l’étreignit aux poignets ; un autre le renversa, et il disparut dans le désordre de la foule qui s’écroulait sur les sacs. » Sous les murs de Carthage, Salammbô.
Quatre-vingt dix mille mercenaires se dressent alors contre Carthage. La guerre civile est inévitable. Hannon est chargé de mener l’armée punique contre les insurgés. Il entame une campagne pour libérer l’isthme de Carthage et rouvrir des voies stratégiques. Mais il échoue lors du siège d’Utique, piégé par une habile manœuvre des assiégeants mercenaires qui le laissent provisoirement occuper la cité. La déroute est terrible.
« Hannon était si fatigué, si désespéré, – la perte des éléphants surtout l’accablait, – qu’il demanda, pour en finir, du poison à Demonades. D’ailleurs, il se sentait déjà tout étendu sur sa croix.
Carthage n’eut pas la force de s’indigner contre lui. On avait perdu quatre cent mille neuf cent soixante-douze sicles d’argent, quinze mille six cent vingt-trois shekels d’or, dix-huit éléphants, quatorze membres du Grand-Conseil, trois cents Riches, huit mille citoyens, du blé pour trois lunes, un bagage considérable et toutes les machines de guerre ! La défection de Narr’Havas était certaine, les deux sièges recommençaient. L’armée d’Autharite s’étendait maintenant de Tunis à Rhadès. Du haut de l’Acropole, on apercevait dans la campagne de longues fumées montant jusqu’au ciel ; c’étaient les châteaux des Riches qui brûlaient.
Un homme, seul, aurait pu sauver la République. On se repentit de l’avoir méconnu, et le parti de la paix, lui-même, vota les holocaustes pour le retour d’Hamilcar. » Hannon, Salammbô.
Hamilcar le Grand est rappelé, et entame une habile campagne d’harcèlement des mercenaires. Il décide de couper les rebelles de leurs bases de ravitaillement par une pression sur leurs voies de communication. Flaubert imagine alors une ultime manœuvre des mercenaires venus assiéger Carthage : pour affaiblir la cité, ils l’assoiffent en brisant l’aqueduc. Rendus fanatiques par le siège, les Carthaginois sacrifient leurs enfants en les immolant au temple de Moloch. Le soir même, un orage éclate et remplit les citernes d’eau.
« Les bras d’airain allaient plus vite. Ils ne s’arrêtaient plus. Chaque fois que l’on y posait un enfant, les prêtres de Moloch étendaient la main sur lui, pour le charger des crimes du peuple, en vociférant : «Ce ne sont pas des hommes, mais des boeufs !» et la multitude à l’entour répétait : «Des boeufs ! des boeufs !» Les dévots criaient : «Seigneur ! mange !» et les prêtres de Proserpine, se conformant par la terreur au besoin de Carthage, marmottaient la formule éleusiaque : «Verse la pluie ! enfante !»
Les victimes à peine au bord de l’ouverture disparaissaient comme une goutte d’eau sur une plaque rougie, et une fumée blanche montait dans la grande couleur écarlate.
Cependant l’appétit du Dieu ne s’apaisait pas. Il en voulait toujours. Afin de lui en fournir davantage, on les empila sur ses mains avec une grosse chaîne par-dessus, qui les retenait. Des dévots au commencement avaient voulu les compter, pour voir si leur nombre correspondait aux jours de l’année solaire ; mais on en mit d’autres, et il était impossible de les distinguer dans le mouvement vertigineux des horribles bras. Cela dura longtemps, indéfiniment, jusqu’au soir. Puis les parois intérieures prirent un éclat plus sombre. Alors on aperçut des chairs qui brûlaient. Quelques-uns même croyaient reconnaître des cheveux, des membres, des corps entiers ». Moloch, Salammbô.
Carthage est sauve. Flaubert reprend le cours historique de son récit. Dans le défilé de la Hache, il piège quarante mille mercenaires, commandés par Spendius. Les assiégés escomptent des renforts qui ne viendront jamais. La faim finit par décimer leurs rangs ; ils en sont bientôt réduits à manger de la chair humaine.
« Alors des Garamantes se mirent lentement à rôder tout autour. C’étaient des hommes accoutumés à l’existence des solitudes et qui ne respectaient aucun dieu. Enfin le plus vieux de la troupe fit un signe, et se baissant vers les cadavres, avec leurs couteaux ils en prirent des lanières ; puis, accroupis sur les talons, ils mangeaient. Les autres regardaient de loin ; on poussa des cris d’horreur ; – beaucoup cependant, au fond de l’âme, jalousaient leur courage ». Le défilé de la Hache, Salammbô.
S’en suit la défaite finale des mercenaires, la crucifixion de Spendius et la capture de Mathó. C’est la victoire de Carthage, qui s’apprête à célébrer les noces de Salammbô et de Narr’Havas le même jour que le supplice de Mâtho, livré à la colère de la foule.
« Il arriva juste au pied de la terrasse. Salammbô était penchée sur la balustrade ; ces effroyables prunelles la contemplaient, et la conscience lui surgit de tout ce qu’il avait souffert pour elle. Bien qu’il agonisât, elle le revoyait dans sa tente, à genoux, lui entourant la taille de ses bras, balbutiant des paroles douces ; elle avait soif de les sentir encore, de les entendre ; elle ne voulait pas qu’il mourût ! A ce moment-là, Mâtho eut un grand tressaillement ; elle allait crier. Il s’abattit à la renverse et ne bougea plus. » Mâtho, Salammbô.
Roman orientaliste, dont l’exotisme déroutant transporte le lecteur à la fois dans l’histoire et dans une contrée lointaine, Salammbô est restée, au fil du temps, une œuvre particulièrement moderne. Plus surprenant encore, sa lecture peut relever du roman fantastique en certains aspects, à tel point que le lecteur contemporain pourrait même y voir une œuvre précurseur de « fantasy » actuelle. Les arguments en faveur de cette comparaison abondent le long du roman. L’exotisme de Carthage, tout d’abord, y joue pour beaucoup. Flaubert voulut partir d’une minutieuse description historique pour décrire sa propre cité romanesque ; sa transcription littéraire la rend exotique, presque irréelle, située quelque part dans un lointain passé fantasmé. Cette cartographie presque irréelle, poussée par les libertés de Flaubert, crée un décors romanesque où des héros de légende s’affrontent dans d’épiques batailles, et donne une dimension mythique à son roman. Le cadre merveilleux est posé. Les personnages et l’intrigue ne vont que le renforcer un peu plus.
Ainsi, les aventures de Mâtho et de Spendius, inspirées de leurs doubles historiques, prennent rapidement une tournure qualifiable de « heroic fantasy ». L’épisode du vol du zaïmph, objet divin auquel Flaubert accorde une aura quasi-magique, en est un parfait exemple. Le personnage de Salammbô, riche patricienne obsédée par l’ésotérisme et les rites divins, y contribue également. Que ce soit au cours du chapitre 10 – Le serpent, ou à travers les liens presque surnaturels qui la relient au zaïmph, Salammbô apporte au récit une touche envoûtante de sensualité et de mysticisme. Mâtho incarne le guerrier, Salammbô la sorcière. Sword and sorcery. Et d’ailleurs, les dieux eux-mêmes n’arbitrent-ils pas le conflit ? La déesse Tanit se joue de Mâtho et de Salammbô, tandis que Moloch se repaît des enfants sacrifiés en échange de sa protection. S’ils n’apparaissent pas au même titre que les personnages de cette romance historique, leurs interventions divines s’insinuent de manière détournée, symbolisées par le serpent sacré, le zaïmph ou encore la pluie tombant sur Carthage. Faut-il y voir une simple superstition ou un véritable signe des dieux ? Flaubert entretien le mystère, déroute le lecteur, et renforce la mythologie de son œuvre en puisant, dans sa culture et son imagination féconde, les ingrédients qui font à son goût tant défaut aux chroniques antiques. Au final, ces inventions, que lui reprocha Froehner, ne sont-elles pas du même registre que celles du roman de fantasy ?
Salammbô est une œuvre colossale. Un monstre d’érudition écrasant le lecteur sous la démesure de son ambition littéraire. Et pourtant, de ce monument jaillit un souffle épique, un exotisme romanesque qui nous grise et nous transporte jusqu’à cette Carthage fantasque. Roman oriental, carthaginois, ou bien fantasy historique avant l’heure ? Au fond, toutes ces étiquettes ne font que souligner l’intemporalité du chef d’œuvre de Flaubert.
Gustave Flaubert, Salammbô (1862). Illustrations de Suzanne-Raphaëlle Lagneau pour l’édition Henri Cyral, Collection française n° 17, Paris, 1928.
[1] Lettre de Flaubert à Duplan, 26 juillet 1857.
A lire : la version BD chroniquée chez Acta Est Fabula.
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