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Indiana Jones et le Temple Maudit – Steven Spielberg (1984)

indie_2_couvLe début des années 80 marque l’ascension croissante de George Lucas. Après le succès des deux premiers épisodes de Star Wars, Lucas développe une autre franchise autour d’un nouveau personnage fictionnel : le Dr. Henry « Indiana » Jones. Cet archéologue fictif, plus aventurier baroudeur que professeur pantouflard, parcourt le monde entier à la recherche de trésors fabuleux. Le rôle est donné à Harrison Ford, dont la prestation de Han Solo dans Star Wars lui vaut déjà une forte notoriété auprès du grand public. Après la sortie réussie de Indiana Jones et les Aventuriers de l’Arche perdue (1981), George Lucas veut cependant changer le cadre des aventures de son héros, notamment en évitant d’y inclure une fois de plus des nazis dans le rôle des grands méchants. Il décide alors d’écrire un nouvel épisode se déroulant non pas à la suite des événements mais un prequel, dont l’intrigue se situe en 1935 en Inde, soit une année avant la quête de l’Arche d’Alliance.

Parmi les amateurs de l’archéologue au coup de fouet légendaire, ce second volet de la licence fait encore quelque peu débat. Certains lui préfèrent les deux autres films de la trilogie originelle, mais à peu près tous s’accordent pour exclure de ces comparaisons la très contestée séquelle à la trilogie de 2008. Pourquoi tant de débats autour de ce second épisode ? Principalement en raison du scénario, beaucoup plus sombre que les deux autres volets. Steven Spielberg confiera même que de tous les épisodes de la saga, le Temple Maudit est celui qu’il porte le moins en son cœur. Et ceci en raison de sa noirceur, qui lui valut même la création de la classification américaine PG-13 pour en restreindre la diffusion en salles aux mineurs de moins de 13 ans. Et pourtant, ce choix assumé de Lucas donne à ce prequel une saveur toute particulière, qui a rendu culte bon nombre de ses scènes. Lucas considère qu’assombrir le second tome d’une trilogie est une étape incontournable. Dans le cas de la saga Indiana Jones, la règle semble appliquée à la lettre, puisque Indy devra affronter aussi bien les horreurs du palais de Pankot que ses propres démons intérieurs.

Si Lucas voulait se détourner de ses personnages nazis, il choisit également d’abandonner la mythologie judéo-chrétienne et s’intéresse à la mythologie hindoue. Pou cela, il choisit de donner le rôle d’affreux vilains aux Thugs, une secte d’adorateurs de Kâlî actifs en Inde entre les XIIIème et XIXème siècles. La fraternité des Thugs, dont les rituels sacrés impliquaient la strangulation en l’honneur de Kâlî, fut exterminée par l’occupant colonial anglais au cours du XIXème siècle. De part leur pratique religieuse de l’assassinat et les récits horribles qu’en firent les forces militaires britanniques, les Thugs enflammèrent l’imagination des auteurs. Ainsi les rencontre-t-on dans l’œuvre de Jules Verne, de Sir Arthur Conan Doyle ou encore dans les aventures de Bob Morane. Si cette interprétation occidentale fantasmée tient plus du récit populaire que de l’étude ethnologique, la vision du Thug meurtrier et maléfique s’est propagée à son tour dans le cinéma et les séries télévisées. George Lucas reprend à son compte le mythe pour faire des Thugs une secte maléfique adorant la déesse de la destruction Kâlî dans le seul but d’assujettir l’humanité toute entière. Son rôle d’épouse de Shiva est largement détourné, puisque de parèdre elle devient adversaire démoniaque. Le manichéisme évident entre les deux cultes tient plutôt de la réécriture chrétienne de la mythologie hindoue et donna lieu à quelques controverses lors de la sortie en salles de l’épisode.

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Outre la mythologie revisitée, l’Inde révélée à l’écran par Lucas et Spielberg est tout aussi fantasmée. George Lucas découvre les aventures de Tintin peu de temps avant l’écriture du scénario du Temple Maudit. L’univers d’Hergé l’inspire immédiatement, et les aventures du jeune reporter en Asie ressemblent en de nombreux points à celles d’Indiana Jones. Nous y retrouvons un palais fastidieux à l’image de celui du Maharadjah de Rawhajpoutalah, tandis que les fléchettes empoisonnées de radjaïdjah, le poison qui rend fou, sont remplacées par une potion transformant temporairement Indy en un Thug fanatique. Mêmes emprunts parmi les personnages, puisque Demi-Lune n’est autre que le célèbre Tchang. Cette influence de la bande-dessinée belge sur le scénario du second épisode d’Indiana Jones a cependant le travers de forcer une fois de plus l’interprétation occidentale de l’Inde coloniale, accentuant la caricature comme jamais dans l’univers Indiana Jones. La nature joue également son rôle d’élément hostile, comme à son habitude, et une touche d’horreur est fournie par des scènes mythiques comme le vol des chauve-souris vampire (en vérité une espèce géante frugivore) ou encore le répugnant banquet à la table du Maharadjah (au menu ce soir : le fameux serpent surprise, de la cervelle de singe en sorbet, d’énormes scarabées et une soupe aux globes oculaires…).

Cette noirceur mêlée à une interprétation fantasmée de l’hindouisme se voit renforcée par des touches fantastiques devenues tout aussi cultes. Le grand prêtre de Kâlî peut ainsi arracher le cœur de ses victimes sans les tuer, rendant le sacrifice encore plus spectaculaire. Les pierres sacrés sont dotées d’un pouvoir ambivalent, capable de fertiliser ou ravager la terre selon les intentions de leur possesseur. Enfin, la puissance divine se manifeste encore dans ces régions reculée, reprenant l’idée développée dans les Aventuriers de l’Arche Perdue, et derrière les actions de Indie et des Thugs se dessine un épisode divin opposant Shiva et Kâlî. En cela, l’univers d’Indiana Jones se présente comme une saga fantastique, dans laquelle le personnage d’Indiana Jones, archéologue et donc scientifique, parvient tout de même à accepter l’existence de puissances divines et occultes. Indiana n’en est pas pour autant un mystique, car il examine ce pouvoir de manière presque rationnelle, comme s’il s’agissait d’une composante que l’archéologue consciencieux ne peut se permettre d’écarter. Pourtant, certaines légendes le laissent sceptique, et c’est souvent l’enchaînement des événements qui vient modifier son jugement. Peut-être est-ce en raison du renforcement de ces éléments mystiques et de l’abandon des nazis maléfiques au profit d’un culte hindou fantasmé que Le Temple Maudit divise encore les fans d’Indiana Jones. Mais rassurez-vous. Il suffit d’évoquer le Royaume du crâne de cristal pour les mettre de nouveau tous d’accord.

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Le Grand Dieu Pan – Arthur Machen

pan_JRWLa nature profonde du monde qui nous entoure échappe à nos sens ; seuls quelques rares individus peuvent la percevoir et entamer ce dialogue impie avec les faunes et esprits qui hantent encore les bois de la vieille Angleterre. Et pourtant, ce savoir maudit attire les esprits les plus brillants de la société victorienne, prisonniers de leurs fascinations pour ces représentations grotesques du dieu Pan de l’Antiquité. Quelle créature se terre au-delà du regard humain ? Quels sombres secrets peuvent être révélés aux Hommes ? Mais cette quête a un prix, et le mal rôde, prêt à se jeter sur les pauvres âmes assez folles pour vouloir le contempler de face.

Sombre, angoissante et cryptique, la prose de Machen renvoie incontestablement à son disciple H.P. Lovecraft, qui qualifiera l’auteur britannique dans son essai « Épouvante et surnaturel en littérature » de maître incomparable en matière d’horreur progressive et d’évocation effrayante. Ironie du sort, la vie de Lovecraft (1890-1937) marque bien plus la littérature populaire contemporaine que celle de son aîné Machen (1863-1947), qui pourtant lui survivra d’une décennie. Aussi l’influence de l’auteur britannique est-elle retombée quasiment dans l’oubli, là où des références comme Stoker ou Poe s’imposent encore de nos jours. Un tort, fort heureusement, en partie réparé grâce au travail éditorial de lettrés passionnés. L’aventure française du Grand Dieu Pan est tout aussi méconnue, et pourtant marque une étape intéressante dans l’histoire de la littérature fantastique hexagonale. Elle débute lorsque l’auteur Paul-Jean Toulet, un béarnais ayant dilapidé sa modeste fortune et monté sur Paris afin d’assurer sa subsistance par des travaux d’écriture, découvre un peu par hasard la novella de Machen. Toulet s’enthousiasme pour l’œuvre et se propose de la traduire en français. Quatre ans après sa publication anglaise, en 1896, Toulet reçoit de Machen l’aimable autorisation de réaliser ce travail de traduction et d’édition. Menant de front ce projet avec la rédaction de son roman Monsieur du Paur, dont l’écriture n’est pas sans témoigner de l’influence de Machen sur sa plume, il peine cependant à convaincre éditeurs et directeurs de revue. Ce n’est qu’à force de persévérance qu’il parvient à faire paraître le Grand Dieu Pan chez La Plume, en 1901.

Cette traduction de Paul-Jean Toulet, enrichie de ses propres notes postérieures, a récemment fait l’objet d’une réédition chez les éditions Ombres. La lecture du Grand Dieu Pan représente en soit une étape indispensable à tout amateur de littérature fantastique et lovecraftienne. Se présentant comme une collection de récits, d’extraits de lettres et de témoignages, le Grand Dieu Pan frappe par sa ressemblance stylistique avec l’Appel de Cthulhu. Comme dans la nouvelle du Maître de Providence, Machen bâtit son épouvante par gradualité, la livrant sous la forme d’une investigation que le lecteur déchiffre peu à peu. Grâce à cette implication du lecteur, l’incrédulité face au cadre fantastique du texte est rapidement suspendue. Chaque récit constitue alors la pièce d’un puzzle effrayant, dévoilant une horrible réalité jusqu’à présent cachée au commun des mortels. Dans l’oeuvre de Machen, comme chez Lovecraft, le mystère n’est pas d’emblée totalement dissimulé, et dès les premières pages le lecteur est conscient qu’une révélation cruciale lui sera délivrée. S’il ne la connaît pas totalement, il en suspecte au moins l’existence. Le frisson horrifique se mêle ainsi à une impatience croissante. Intrigué, l’imagination du lecteur devance le récit du narrateur en emboîtant elle-même les pièces de l’intrigue. Le paroxysme horrifique est alors atteint en grande partie du fait que le récit permette au lecteur de devancer l’effroyable révélation confirmée par le narrateur.

Machen n’est pas seulement le mentor de Lovecraft, il s’agit aussi d’un auteur incontournable de la littérature fantastique victorienne et gothique. Dans cette fin du XIXème siècle durant laquelle la science éclot comme s’allume une lumière dans les ténèbres, Machen se détourne de cette lueur rassurante pour se pencher au-dessus des ombres. Par la terrifiante révélation qu’il bâtit dans sa novella, il suggère que la véritable nature du monde échappe à l’humanité et se perd dans des abîmes insondables. Un occultisme glaçant, dont se démarque pourtant Lovecraft : le cosmicisme de ce dernier se présente à l’inverse comme une pensée matérialiste et athée, dans laquelle la science moderne demeure bien insuffisant pour appréhender la véritable nature du monde. Chez Lovecraft, l’esprit humain n’est pas encore préparé pour supporter cette réalité. Chez Machen, il ne sera jamais apte à l’appréhender. C’est peut-être pour cela que si Machen fut un maître pour Lovecraft, ce dernier n’en fut pas à proprement parler un disciple mais plutôt un successeur. Du Grand Dieu Pan jusqu’au mythe de Cthulhu, que de cheminements dans les ténèbres…

 

Arthur Machen, Le Grand Dieu Pan (1890). Traduction de Paul-Jean Toulet, éditions Ombres (2012).

Illustration : John Reinhard Weguelin, La magie de la flûte de Pan (1905).


Pour les climato-sceptiques tout est complot !

Quelle est la différence entre un scientifique et un militant anti-sciences ? La réponse peut sembler évidente, et pourtant elle mérite réflexion. De prime abord, il serait tentant de conclure que le scientifique aime la science, au contraire de son adversaire. Mais ce serait commettre une erreur. Car si le militant anti-science est un adversaire de la science moderne, de ses institutions et de son fonctionnement, il cherche avant tout à leur opposer sa propre « vérité scientifique » . Il faut donc chercher ailleurs notre réponse : elle se trouve peut-être dans un nouvel épisode de la blogosphère australienne, qui nous apporte un autre éclairage sur les « climate deniers » .

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Récemment, la biologiste et blogueuse climatosceptique australienne Jennifer Marohasy accusait le Bureau de Météorologie australien (BoM) de falsifier les températures rapportées afin de favoriser la thèse du réchauffement climatique. Et comme les données publiées par le bureau australien sont confirmées par d’autres organismes tels que la NASA, la blogueuse n’hésite pas à parler de complot à l’échelle mondiale. Marohasy n’est pas une inconnue des milieux dénialistes australiens, aussi sa polémique a trouvé un écho favorable auprès de certains journalistes et politiciens, se faisant un plaisir de relayer l’affaire auprès du grand public. A tel point que le Bureau de Météorologie (BoM) a dû récemment se fendre d’un communiqué officiel pour démentir ces accusations.

Le site skeptical science revient sur cette histoire en lui opposant un fort intéressant débunking, démontrant au final qu’un scientifique diplômé peut très bien se révéler un farouche adversaire climato-sceptique. En effet, nul ne douterait des compétences du Dr. Marohasy dans son domaine de recherche. Cependant, son expertise en matière de sciences climatiques est beaucoup plus discutable : outre le fait qu’il ne s’agisse pas de sa discipline scientifique, son actuel post-doctorat en sciences de l’environnement à la Central Queensland University est financé par une fondation climato-sceptique. Il existe donc un conflit d’intérêt équivoque dans cette affaire.

Quelle leçon tirer à chaud du BoM-gate ? A première vue, que la compétence scientifique n’est pas un vaccin contre le dénialisme. Ensuite, que les argumentaires climatosceptiques ne sont en rien comparables à la méthodologie scientifique. Nous avons là une différence conceptuelle fondamentale : un scientifique ne se repose pas sur ses certitudes, mais interroge constamment ses hypothèses en les soumettant à l’épreuve de l’expérimentation. Un dénialiste raisonne à partir de ses propres dogmes, et cherche à déstabiliser les faits grâce au seul poids de ses mots. Or pour frapper fort, il faut utiliser un langage coup de poing. D’où le recours systématique au lexique du complot criminel mondial. Le discours climatosceptique est donc d’emblée biaisé : outre le manque cruel de contenu scientifique, il abuse d’arguments conspirationnistes fallacieux et contre-productifs. Deux ingrédients typiques que le lecteur attentif retrouvera sans difficulté dans les propos de tout militant anti-sciences écumant le web …


The ostracons of Europa – Ken Hinckley

europa_explorationDébut 2013, des planétologues américains rapportaient que l’océan souterrain de la lune jovienne Europe présente une composition chimique proche de nos océans terrestres. En effet, grâce au cryovolcanisme actif à la surface d’Europe, les chercheurs étaient parvenus à effectuer des mesures spectroscopiques infrarouges depuis l’observatoire Keck au sommet du Mauna Kea, sur l’île d’Hawaï. Leurs résultats montraient la présence de sulfates de magnésium heptahydratés, se rajoutant aux détections de sodium et de chlorures mis en évidence lors d’études précédentes. Et ces données d’inspirer à l’un des co-auteurs de cette étude la conclusion suivante rapportée dans la presse : « si vous pouviez nager dans l’océan d’Europe et le goûter, il aurait tout simplement le goût de l’eau de mer normale » .

Si l’océan souterrain fascine autant les scientifiques, ce n’est pas seulement en raison de sa chimie particulière, mais parce que les indices favorables à la présence de vie dans ces eaux lointaines s’accumulent depuis les dernières années. Il n’en fallait pas moins pour inspirer Ken Hinckley, chercheur en informatique au Microsoft Research de Redmond, blogueur scientifique et auteur de science-fiction à ses heures perdues. En juillet 2013, la rubrique « Futures » de la prestigieuse revue Nature se fit l’écho de ses espoirs en publiant une courte nouvelle d’anticipation, « The Ostracons of Europa » . Dans un futur proche, une mission d’exploration habitée rallie la lune Europe et entreprend l’étude de son océan subglaciaire. L’astronaute Ricardo Cuerta effectue seul une plongée sur le plancher océanique. Sa mission est risquée, mais Ricardo est résolu à traquer la preuve de forme de vie alien furtivement entrevue précédemment.

Son exploration va le mener jusqu’à réaliser cette fameuse rencontre du troisième type fantasmée par l’Humanité tout entière. Mais ici, point d’extra-terrestres anthropomorphiques baignant dans les eaux salées d’Europe. Ricardo tombe nez à nez avec un curieux arthropode, tout droit sorti de la faune de Burgess. A la fois fascinante et monstrueuse, la créature semble également surprise de cette rencontre impromptue. Riche découverte pour notre ami Ricardo, mais également intense moment d’émerveillement pour le lecteur revivant cette rencontre par procuration. Ken Hinckley parvient à nous transmettre, le temps d’une pause, le frisson d’excitation tant espéré d’une découverte aussi majeure sur un monde du système solaire. Voilà un bon moyen de rêver à un futur idéal pour la recherche en exobiologie, en attendant que les explorations futures ne viennent confirmer ou infirmer l’imagination des scientifiques du monde entier.

 

« The ostracons of Europa » , Ken Hinckley. Nature 499, 120 (04 juillet 2013). doi:10.1038/499120a. [En ligne].


L’Éducation de Stony Mayhall – Daryl Gregory

edsmdgDans un monde décimé par les épidémies zombies, l’humanité se maintient tant bien que mal. Stony est le frère adopté d’une famille de trois sœurs. Sa mère adoptive, Wanda, l’a recueilli alors qu’il n’était qu’un nourrisson abandonné dans la neige. S’il vit une adolescence presque normale en compagnie de ses sœurs et de Kwang, son copain de toujours, Stony n’en reste pas moins insensible à la douleur, ne respire jamais, ne dort ni ne se nourrit, et son cœur ne bat jamais. Car Stony est un zombie qui s’ignore. Alors qu’il découvre l’étendue de ses pouvoirs et le funeste sort réservé aux morts-vivants, Stony s’interroge : y a-t-il d’autres zombies conscients comme lui ? Pour répondre à cette question, Stony est prêt à tous les sacrifices.

Difficile de développer mon opinion sur ce roman de Daryl Gregory sans risquer de vous en dégoûter. Il serait en effet dommage de vous en détourner si les genres zombiesque et young adult vous passionnent, car dans ce cas vous devriez y trouver un mets de choix. Cependant pour les quelques lecteurs curieux qui tomberaient sur la couverture d’Aurélien Police de retour de vacances chez leur libraire préféré, je suppose que quelques commentaires supplémentaires seront les bienvenus. L’Éducation de Stony Mayhall n’a, contrairement à l’inspiration de son titre, pas grand chose de flaubertien. Nous y retrouvons certes tous les ingrédients du roman de zombies post-apocalyptique désireux d’explorer sous un autre angle cette figure fantastique sur-médiatisé, et les amateurs de Walking Dead en seront certainement ravis. A vrai dire, les élogieux compliments de James Morrow adressés à l’ouvrage et rapportés par l’éditeur auraient même de quoi nous convaincre sans difficultés. Cependant, la flatterie est trompeuse, car au terme de ma lecture, je cherche toujours la « parabole politique mordante » , « l’allégorie religieuse chargée d’ironie » ou encore « l’approche goguenarde de l’altérité » de ce roman. La dernière citation tient à mon avis plus du prétentieux gargarisme littéraire qu’autre chose. Ayant la modeste prétention de me croire, tout comme monsieur Morrow, un lecteur suffisamment intelligent pour aborder un roman de science-fiction, je m’interroge en quoi ce roman plus proche de Warm Bodies et de la série Smallville que de la littérature engagée puisse contenir la moindre critique sur le modèle politique ou social américain sous l’ère Obama. Bien entendu, la notion de minorité rejetée et la question de l’autre, cet étranger clandestin, sont deux sujets largement rabattus tout au long de ce roman. Mais il semblera pour le moins déplacé – si ce n’est de très mauvais goût – de comparer la question de l’immigration à une épidémie zombiesque, quant bien même l’auteur traite l’allégorie avec la meilleure philanthropie possible. Peut-on parler de tout avec des zombies ? Probablement pas, sous peine de transformer le sujet en une bien triste bouffonnerie.

Bref, si la fable de Stony m’a laissé aussi froid que sa température interne, ne doutons pas une seconde que les amateurs de romans young adult y trouveront pour leur part leur bonheur. En effet, cette nouvelle réinterprétation de la figure fantastique du zombie satisfera les convenances d’un public en attente de héros adolescents rejetés par un modèle sociétal étouffant. En tant que lecteur déçu, il serait facile (et contre-productif) de persifler sur la démarche éditoriale du Belial’. La déferlante « zombies » ne semble pas en perte de vitesse et le choix marketing est plutôt évident. Le zombie se vend, l’éditeur se doit de rentabiliser ses publications, c’est là tout le mal que je leur souhaite. Seul bémol, les lecteurs habituels de ces histoires de zombies fréquentant plutôt des éditeurs comme Bragelonne ou Eclipse, il faudra donc attirer leur attention sur les gondoles. Et au vu d’un passage en librairie ce week-end, il semble que les libraires de ma métropole jouent le jeu. Positivons, peut-être est-ce un bon moyen d’attirer de jeunes et nouveaux lecteurs vers d’autres publications du Bélial’ ? je ne saurais le dire. Passée la rentrée littéraire, restera-t-il quelque chose de Stony Mayhall ? Au vu de mon opinion sur l’oeuvre, permettez-moi d’en douter. Mais en l’état actuel de la mode zombiesque, force m’est de reconnaître que ce roman devrait également profiter de la vague sans trop de peine. Gardant tout de même de cet ouvrage un souvenir plutôt mauvais, il me faut en déconseiller la lecture à toute personne allergique aux malheurs de zombies adolescents. Vous voilà prévenus, et si les thèmes de l’immigration clandestine et de la « panne » du melting-pot américain vous intéressent, il n’est pas impossible que vous trouviez votre bonheur ailleurs. Un dernier mot cependant, ayant eu l’occasion de lire quelques semaines auparavant la version originale, il me faut reconnaître que la traduction réalisée par Laurent Philibert-Caillat est tout à fait honorable. Mais est-ce là une raison suffisante pour succomber à l’appel du zombie mélancolique le soir au fond des bois ? Je ne crois pas. Que voulez-vous, quand j’entends le mot zombie, je sors mon fusil à pompe. C’est mon côté Charlton Heston.

 

Daryl Gregory, l’Éducation de Stony Mayhall (Raising Stony Mayhall, 2011). Editions Le Bélial’ (2014, traduction de Laurent Philibert-Caillat), 448 p.