juillet 2014
L Ma Me J V S D
« juin    
 123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
28293031  

Les voies d’Anubis – Tim Powers

Les Voies Anubis Tim PowersQuel meilleur projet pour un professeur de littérature que de rencontrer les auteurs auxquels il consacre sa carrière universitaire ? Et quel rêve encore plus fou lorsque ces derniers vécurent un siècle plus tôt ? C’est pourtant la proposition faite à Brendan Doyle, chercheur californien en littérature comparée et spécialiste du poète William Ashbless. Pourtant, ce n’est pas le poète londonien du XIXème siècle que le milliardaire J. Cochran Darrow lui propose de rencontrer, mais la personne de Samuel Taylor Coleridge, un contemporain d’Ashbless, et qui donna en 1810 une conférence à Londres restée célèbre dans les annales de la littérature anglo-saxonne. Comment, le milliardaire un peu fantasque aurait-il trouvé moyen de voyager dans le temps ? C’est pourtant bien le projet fou qu’a échafaudé le vieux Darrow, président du Groupement de Recherches Inter-Disciplinaires, un organisme privé dont les scientifiques ont enfin percé les secrets du voyage temporel.

Seulement voilà, ces dangereux voyages temporels ne peuvent se faire qu’en empruntant des « tunnels » reliant entre elles des dates précises de l’histoire. Or il se trouve qu’un de ces couloirs relie les années 1810 et 1983. Doyle accepte de devenir le chroniqueur personnel de Darrow et d’assister à cette conférence du poète Coleridge en compagnie des plus grands universitaires contemporains. Mais voilà qu’après la conférence, Doyle est capturé par des gitans aux ordres du Docteur Romany. Ce mystérieux personnage, sorcier de son état, œuvre pour le compte d’une secte égyptienne vénérant le dieu Anubis et oeuvrant pour la restauration du règne des dieux antiques sur le monde. Commence alors une course-poursuite haletante pour notre pauvre professeur Doyle. Se libérant des griffes de Romany, le voilà perdu en plein Londres de 1810 ! Sans cesse traqué, devant survivre par ses propres moyens dans les bas-fonds de la capitale, Doyle n’a qu’un seul objectif en tête : retrouver la Californie de 1983. Seulement tant que le Dr Romany sera en activité, ses chances de sauver sa propre vie seront bien minces, surtout que ce dernier envisage de modifier le passé pour arriver à ses fins ! Doyle se retrouve embarqué dans une aventure magique qui le mènera au plein cœur du Londres de 1685, puis en Egypte, en 1811, luttant aussi bien pour l’avenir du monde que pour revoir sa chère côte ouest !

Publié en 1983, Les voies d’Anubis connaît rapidement un accueil favorable de la critique et des lecteurs, couronné par le prix Philip K. Dick 1984 et le prix Apollo 1987. Présenté comme un jeune auteur prometteur, Tim Powers n’en est alors pas à son premier essai puisqu’il publie des romans depuis 1976, sans pour autant connaître de réel succès. La donne change avec Les voies d’Anubis, et l’émergence d’un genre issu de l’imagination de trois amis, K. W. Jeter, Tim Powers et James Blaylock : le steampunk. Né d’un délire créatif entre jeunes auteurs à l’humour et l’esprit féconds, le genre n’est alors qu’un hommage un peu potache et ironique à la première révolution industrielle. K.W. Jeter publie Morlock Night (1979) et Machines infernales (1987), Powers connaît le succès avec Les voies d’Anubis (1983) et Blaylock rédige Homunculus (1986). En avril 1987, K.W. Jeter répond dans Locus à la chronique de Faren Miller concernant son roman Machines infernales. Dans cette courte note, il revient sur les inévitables débats liés aux fantaisies victoriennes des trois compères et propose, puisqu’il le faut, d’étiqueter leur oeuvre « steampunk » non sans un certain humour, car le terme parodie le cyberpunk tout en conservant une allusion aux machines à vapeur de l’ère victorienne. Ironie du fandom, le terme est pris au sérieux et devient le porte-étendard d’un mouvement artistique largement représenté de nos jours. Avons-nous depuis lors perdu l’esprit mordant et potache de Jeter, Powers et Blaylock ? C’est certainement un autre débat, auquel la lecture des Voies d’Anubis nous permettra cependant d’apporter quelques éléments de réponse.

Tim Powers est un auteur facétieux. Prenant à contre-pied les romans bien trop sérieux de hard-science consacrés voyages temporels, il puise son inspiration dans l’imaginaire fantastique et potache qu’il partage avec ses deux amis. Les clins œil à la révolution industrielle sont entendus, mais un autre élément tiré de ses années d’étudiant va s’introduire dans le récit. Il s’agit du poète fictif William Ashbless, une pure invention issue de l’imagination des compères Blaylock et Powers. Cette blague naît alors qu’ils ne sont encore qu’étudiants en lettres à l’Université de Californie, au début des années 70. En réaction aux médiocres poèmes publiés par le journal de leur université, et peut-être pour montrer l’inculture de leurs camarades, ils soumettent des poèmes en vers libres n’ayant aucun sens sous le pseudonyme d’Ashbless. Le journal, enthousiaste, les accepte, pour le plus grand plaisir de nos deux farceurs. Sans le savoir, Powers et Blaylock poursuivent chacun de leur côté la plaisanterie alors qu’ils sont devenus auteurs; le premier dans les Voies d’Anubis et le second dans The Digging Leviathan. Ils le découvrent lorsque leurs éditeurs respectifs les invitent à se consulter afin de faire concorder leurs références, ce qui ne dut pas manquer de provoquer l’hilarité de nos deux camarades. La plaisanterie se poursuivit d’ailleurs en 1985, lorsqu’ils diffusèrent un prospectus pour un recueil fictif de poèmes d’Ashbless, et perdure encore de manière occasionnelle, les connaisseurs s’amusant ainsi à  retrouver le poète fictif à travers la plume de leurs auteurs favoris.

Cet humour est donc une des clés de lecture des Voies d’Anubis, qui pris au premier degré demeurerait un indigeste roman fantastique des plus farfelus. Et pourtant, l’esprit potache et l’ironie grinçante de Powers en sont les principaux arguments, aussi serait-il dommage de passer à côté de cette aventure rocambolesque où l’absurde reste le maître-mot. Powers marie avec délice la science-fiction, le roman historique, le drame social à la Dickens et la fantasy mâtinée d’éléments mythologiques et fantastiques. Plus que convaincant, le résultat est un véritable plaisir d’ironie et d’aventure, rythmé au fil des chapitres par une succession haletante de courses-poursuites et d’inattendus revers de fortune. Avec les Voies d’Anubis, nous tenons bien des bases de la « fantasy urbaine » . Et pourtant, c’est dans le registre du steampunk que le roman a su s’imposer comme œuvre fondatrice. Comble de l’ironie, peu d’auteurs actuels se réclamant du steampunk savent conserver l’humour potache et la critique sociale de Powers et de ses compères, le genre s’enfermant dans une esthétique désormais bien trop prise au sérieux. Or sans humour et cynisme pour graisser les rouages de ces machines à vapeur, le steampunk ne devient plus qu’un vulgaire tas de boulons et d’engrenages de laiton…

 

Tim Powers, The Anubis Gates, Ace Books, 1983, 480 p. Les Voies d’Anubis, traduction française de Gérard Lebec, éditions J’ai Lu (n° 2011), 1986, 478 p.


Une compétition télévisée pour conquérir la Lune

Il faut croire que le projet Mars One a fait des émules. Seulement cette fois-ci, l’objectif est bien plus modeste. Il n’est plus question d’envoyer des colons pour un aller simple sur la planète rouge, mais d’attendre le premier la surface de la Lune avec une soude robotisée. La compétition, baptisée Google Lunar X Prize, permettra au gagnant d’empocher la somme de 30 millions de dollars. En avril dernier, les chaînes de télévision Science Channel et Discovery Channel ont annoncé qu’elles couvriraient la compétition, des premiers essais techniques jusqu’à l’alunissage du robot vainqueur. Le challenge comprendra non seulement le premier alunissage couvert par la télévision depuis le programme Apollo, mais sera également comme le second projet actuel de divertissement TV ayant pour cadre la conquête de l’espace.

Conquérir la Lune ne fait plus vraiment rêver le grand public. Et pourtant, concevoir une mission lunaire, qu’elle soit habitée ou non, représente un véritable défi scientifique, technologique et humain. De plus, la dernière retransmission d’un alunissage datant de près d’un demi-siècle, peu de téléspectateurs actuels peuvent se venter d’avoir assisté au dernier événement de ce genre. Pour Robert K. Weiss, président du Google Lunar X Prize, le défi n’est donc pas seulement technique. Il s’agit aussi de montrer aux téléspectateurs un spectaculaire projet spatial à même d’inspirer des vocations scientifiques auprès des plus jeunes tout en ravivant la curiosité de leurs aînés. La forme du programme télévisé, si elle n’a pas encore été révélée, pourrait être une émission de TV-réalité montrant les progrès réalisés par chaque équipe concurrente jusqu’à l’alunissage final. Il y a déjà de quoi se réjouir d’un tel programme, qui a contrario des habituels Nabilla et autres « Anges de la téléréalité » , aura l’avantage de vulgariser les sciences et l’intelligence humaine auprès des téléspectateurs.

Actuellement, 33 équipes et firmes se sont déjà engagées dans la compétition, dont les compétiteurs américains Astrobotic, Moon Express, Omega Envoy et le Penn State Lunar Lion. Toutes sont financées par des fonds privés. Afin de remporter les 30 millions de dollars mis en jeu, l’équipe gagnante devra faire alunir sa sonde robotisée en premier et lui faire parcourir cinq cent mètres minimum sur la surface lunaire. Le robot devra également retransmettre des vidéos, des images et des données utiles, sans que la durée de vie de la sonde ou le type d’expériences réalisées ne rentre plus spécifiquement dans les critères du jury. Cependant tout ne sera pas perdu pour les autres groupes, puisque des primes bonus allant jusqu’à un million de dollars récompenseront les meilleures innovations techniques. Des exemples ? Les trois alunissages les plus élégants remporteront le bonus d’un million de dollars, et les quatre caméra embarquées les plus innovantes permettront d’empocher 250,000 dollars à leurs équipes.

Gageons que genre de compétition inspirera certainement bon nombre d’étudiants et d’ingénieurs. Vu qu’il ne reste plus que 18 mois pour se lancer dans la course, il ne semble guère possible de vous lancer à votre tour dans la course. Mais pourquoi pas en organiser d’autres, avec encore plus d’objectifs originaux ? Comme par exemple un concours pour lancer des satellites environnementaux avec un bonus pour les projets réussis à plus faibles impacts carbone ; inventer des nano-satellites scientifiques innovants avec des bonus suivant les coups de cœur du jury pour les programmes d’étude ; ou encore concevoir des sondes d’exploration vers d’autres planètes du système solaire ? Non seulement l’idée est motivante, mais elle permettrait de faire aimer la science auprès du plus jeune public. Espérons cependant qu’à l’inverse, nous n’aurons jamais droit à un « Cauchemar au centre spatial » avec un Philippe Etchebest jouant les gros durs dans les coulisses techniques de Kourou. Quoique, dans un sens, cela pourrait être amusant !

 

google lunar x prize


Du fond du labo #8

L’actualité scientifique se bouscule en ce début d’été ! Bon nombre de mes sujets de prédilection se sont retrouvés enrichis de nouvelles publications, et notamment en anthropologie avec la révision de la chronologie des Hominidés présentée le jour même de mon précédent article sur les Australopithèques. Un coup de vaine terrible, puisqu’il venait illustrer dans la journée une explication que je vous livrais le matin même ! Aussi mon billet précédent a été mis à jour en conséquence. Mais les autres sujets à aborder sont nombreux, et il était temps de livrer un nouvel épisode du « fond du labo » . Au programme : des concurrents pour SpaceX, l’évolution moléculaire spottée en 3D et des fossiles vieux de plus de 2 milliards d’années. N’hésitez pas à signaler vos propres actualités marquantes dans les commentaires, et sur ce, bonne vacances à toutes et à tous !

 

Peut-on retrouver dans les biomolécules les plus communes chez les êtres vivants des reliquats de leurs ancêtres moléculaires communs ? Lorsque les premiers organismes unicellulaires sont apparus sur Terre, voilà à peu près quatre milliards d’année, ils ont transmis à leurs descendants leurs formes primitives d’ADN, d’ARN et de protéines, dont les séquences ont été progressivement modifiées alors que le Vivant se scindait en trois grands groupes : les Bactéries, les Eucacryotes et les Archées. Plus une biomolécule est essentielle au Vivant, plus elle sera conservée au sein de l’arbre phylogénétique du Vivant. Aussi est-il possible, à partir d’une biomolécule présente dans la plupart des organismes vivants, de rechercher des séquences encore similaires et provenant très probablement de la très lointaine forme ancestrale commune à toutes ces espèces. Forts de ce raisonnement, des biochimistes américains du School of Chemistry and Biochemistry de l’Université de Géorgie se sont penchés sur une des biomolécules cruciales du Vivant : le ribosome. Ce complexe à la fois composé de protéines et d’ARN est indispensable à la traduction des ARN messagers en protéines. Ils sont donc impliqués au cœur du mécanisme cellulaire permettant de décrypter les gènes en protéines. Tous les êtres vivants possèdent des ribosomes opérant dans leurs cellules. S’intéressant à la partie ARN du complexe (ARN ribosomique ou ARNr), les chercheurs ont comparé des représentations 3D de ces biomolécules issues de bactéries, de levures, de drosophiles et de cellules humaines. Leurs résultats montrent une portion commune à tous ces êtres vivants, sur laquelle ont été rajoutées des structures nouvelles ou altérées. Ces travaux soulignent donc qu’il est encore possible de retrouver des traces du lointain ribosome ancestral transmis par le dernier organisme commun à tous les êtres vivants, LUCA (Last Universal Commun Ancestor). A partir de ces résultats, d’autres équipes pourront également progresser dans la recherche d’une structure archaïque pour cet aïeul ribosomique. A lire sur Phys.org.

 

evolutionofl

Crédits : Université de Géorgie.

 

En 2008, la revue Nature publiait la découverte dans un gisement sédimentaire de Franceville, au Gabon, de fossiles d’organismes pluricellulaires complexes vieux de 2,1 milliards d’années. Cet article avait fait l’effet d’une bombe dans la communauté des paléontologues, puisque les plus vieux fossiles similaires jusque là connus remontaient à 600 millions d’années. A tel point que la vie sur Terre à cette lointaine époque était supposée se limiter à des bactéries et algues unicellulaires. Depuis cette publication, l’équipe du Pr. Abderrazak El Albani de l’Université de Poitiers a extrait plus de 400 fossiles du sol gabonais. Grâce aux dosages isotopiques du soufre, les chercheurs ont pu déterminer qu’il s’agissait bien de d’organismes ayant rapidement fossilisé grâce au remplacement bactérien de la matière organique par de la pyrite. Cette conservation exceptionnelle a permis de réaliser une analyse au microtomographe à rayons X, révélant la surprenante structure interne comme externe de ces fossiles antédiluviens. La variété de formes (circulaires, allongés, lobés…) et de tailles (des microfossiles jusqu’aux macrofossiles de 17 centimètres) révèle tout un écosystème marin, vieux de plus de deux milliards d’années. Selon l’équipe de géologues à l’origine de cette découverte, ce biota gabonais coïncide avec le premier pic d’oxygène rapporté dans les couches géologiques, entre -2,3 et -2 milliards d’années. La chute brutale de la teneur en oxygène aurait provoqué l’extinction brutale de cette première explosion de vie aquatique. A lire sur PloS One.

 

Abderrazak_El_Albani__cnrs

Crédits : El Albani et al. (2014)

 

Le succès de SpaceX aiguise les appétits : Airbus et le constructeur de fusées français Safran viennent en effet d’annoncer un nouveau partenariat visant à concurrencer la célèbre firme américaine. Il y a encore quelques années, l’industrie spatiale se concentrait autour de trois grands groupes : United Lauch Alliance (USA), Arianespace (Européens) et International Lanch Services (Russo-américains). Jusqu’à l’arrivée sur le marché de SpaceX, venant démontrer que ces trois grands leaders pouvaient être concurrencés sur leur propre domaine de chasse. Airbus et Safran présentent pour leur part de sérieux arguments et devraient représenter un concurrent redoutable sur les contrats et appels d’offres gouvernementales. Sources : Génération-NT.


Le Jour de l’Indépendance chez Robert Heinlein

RAH-portraitEn ce jour de 4 juillet, les Etats-Unis célèbrent leur fête d’indépendance. Un événement majeur de la vie civique américaine qu’un certain Emmerich n’hésita pourtant pas à massacrer dans un déluge d’explosions en réalisant le regrettable Independence Day. Chez les Heinlein, le 4 juillet était célébré de manière spectaculaire, comme il se doit. Mais avec un peu plus de tact qu’un block-buster hollywoodien et une certaine dose d’originalité, comme vous auriez pu le découvrir si, en ce début du mois de juillet, vous aviez été l’hôte de Robert et Virginia Heinlein :

Robert Heinlein était un patriote. Stoppons cependant immédiatement les idées reçues sur ce grand auteur de science-fiction américain, il n’était pas pour autant nationaliste et avait en horreur le fascisme. Pour bien comprendre la nuance, une maxime me revient à l’esprit. Le patriotisme, c’est l’amour des siens ; le nationalisme, c’est la haine des autres. Or chaque année, lors de la Fête de l’Indépendance du 4 juillet, Robert Heinlein avait pris l’habitude de participer à sa manière aux célébrations en tirant un coup de canon depuis les collines aux alentours de sa résidence. Bien entendu, les tirs étaient inoffensifs et il ne s’agissait pas de libérer symboliquement la Lune du joug terrien ! L’arme était une réplique à échelle réduite d’un canon d’alarme de la Marine du XVIIIème, dont il fit l’acquisition avant les années 60. A la mort de l’auteur, en 1988, Virginia Heinlein conserva le canon, avant qu’il ne revienne après le décès de Virginia, en 2003, à l’auteur de SF et ami du couple Brad Linaweaver. Le faisant restaurer, ce dernier organisa en 2007 une cérémonie d’hommage à Robert Heinlein durant laquelle plusieurs coups de ce canon furent tirés. La vidéo, disponible sur YouTube, est complétée de commentaires d’auteurs de SF et journalistes présents ce jour-là et ayant connu Heinlein de son vivant.

L’anecdote est d’autant plus intéressante qu’originellement, le roman Révolte sur la Lune (1966) se nommait « The Brass Cannon » avant d’être rebaptisé « The Moon Is a Harsh Mistress » à la demande de l’éditeur. Dans ce roman majeur de l’oeuvre d’Heinlein, la Lune est un pénitencier sur laquelle les prisonniers de droit commun et dissidents politiques sont exilés à vie, eux et leurs descendants, et condamnés à produire dans des fermes hydroponiques souterraines de la nourriture pour une planète Terre surpeuplée. Lorsqu’une révolution lunaire enflamme le pénitencier, le Professeur de la Paz suggère que le drapeau des insurgés représente un canon d’alarme sur une barre diagonale rouge, avec pour fond l’espace étoilé. La devise accompagnant cette bannière devient également la célèbre formule TANSTAAFL ou « There ain’t no such thing as a free lunch !  » popularisée par le roman. Tout un symbole de lutte et de résistance pour cette utopie romanesque à mi-chemin entre anarchie rationnelle et libertarianisme.

Mais s’agit-il pour autant d’une transposition de son fameux canon d’alarme ? De manière plus incertaine, le drapeau aurait tout aussi bien pu être inspiré par la bataille de Gonzales. Cette escarmouche de 1835 opposant les insurgés texans de John Moore aux dragons mexicains de Francisco de Castañeda marqua le premier engagement de la révolution texane. Les patriotes brandirent alors un drapeau blanc ornementé d’une étoile, d’un fût de canon et du slogan « Come and take it » emprunté aux révolutionnaires américains. La similitude entre les deux drapeaux repose tout de même plus dans l’idéologie que dans la vexillologie. Néanmoins, il est possible que, portant le regard sur son canon miniature, Heinlein eut l’idée de s’inspirer de cette anecdote historique pour créer son propre drapeau de Luna !


De l’imposture du chaînon manquant : Lucy super-star des créationnistes

Contrairement à ce que leurs discours peuvent laisser penser, la plupart des créationnistes s’intéressent à la science. Même les partisans de la « Terre jeune » , figurant pourtant parmi les courants créationnistes les plus radicaux, basent leurs argumentaires à partir de découvertes scientifiques. Mais à la différence des scientifiques, les créationnistes tirent de cette recherche bibliographique une interprétation biaisée et partielle. Comme il fallait s’y attendre, l’évolution des Hominidés n’échappe pas à cette grille de lecture militante. Considérant Lucy comme la seule preuve fossile d’Hominidés précoces, ces adversaires de l’évolution en déduisent que l’absence présumée d’autres spécimens fossiles démontre l’incapacité à relier le singe à l’homme de manière linéaire. Il existerait donc trop de chaînons manquants pour valider l’hypothèse évolutionniste. La focalisation autour de Lucy est telle que d’après le blogueur Adan Benton, près de 90% des discussions sur les sites créationnistes concernant les premiers Hominidés ne traiteraient que de la sur-médiatisée fille d’Hadar. Au rebut, Sahelanthropus tchadensis, Orrorin tugenensis et toute la grande galerie des Australopithèques !

Or cette interprétation surprenante des données paléontologiques présente deux biais majeurs : certes, le squelette de Lucy est fort bien conservé (à 40%), mais il ne s’agit nullement du seul spécimen d’hominidé déterré. Enfin, l’idée même d’une évolution linéaire débutant à partir du singe et dont la finalité serait l’espèce humaine est incorrecte. Nous pourrions rajouter à ce bilan la réfutation des méthodes de datation, cependant cette querelle oppose déjà deux courants créationnistes, à avoir les partisans de la « Terre vieille » et ceux de la « Terre jeune » , aussi pour ne pas trop alourdir notre sujet, focalisons-nous pour le moment sur leurs points d’accord.

homersapiens

“Lucy In The Sky with Diamonds” , bourdonnaient les scarabées tandis que Yves Coppens et ses collègues s’échinaient en 1974 sur le site d’Hadar, dans la vallée éthiopienne d’Aouach. L’anecdote veut que c’est en écoutant, le soir, le fameux groupe britannique tout en triant les ossements déterrés dans la journée qu’il leur serait venu l’idée de baptiser le spécimen AL 288-1 du nom de « Lucy ». La découverte de ce fossile partiel fut une étape majeure pour la paléontologie, puisque grâce aux restes de son bassin, de sa colonne vertébrale et de son fémur, il fut possible de confirmer la locomotion bipède des Australopithèques. Ce spécimen d’Australopithecus afarensis, âgé de 3,2 millions d’années, fut initialement considéré comme membre d’une espèce-mère de notre propre lignée. Cette première interprétation, sur-médiatisée pendant plusieurs décennies, a largement contribué à véhiculer l’image plus ancienne d’une évolution linéaire du singe vers l’homme, dans laquelle Lucy serait en quelque sorte un chaînon découvert.

A la lecture des journaux grand public, Lucy est encore décrite implicitement comme la seule représentante connue de son genre. Il faut croire que cette rumeur a la peau dure, puisqu’au moment de sa découverte en 1974, le genre Australopithecus était déjà connu depuis un demi-siècle avec la découverte en 1924 du crâne de Taung par Raymond Dart lors de ses fouilles en Afrique du Sud. Jusqu’aux années 40, la découverte de Dart alimenta une controverse entre anthropologues, certains détracteurs craignant que ce spécimen ne fut en réalité le crâne d’un grand singe et non d’un hominidé. Mais en 1947, Robert Broom et John T. Robinson déterrent en Afrique du Sud plusieurs ossements d’Australopithecus africanus, confirmant la découverte de Dart et suggérant déjà la bipédie de ces hominidés. La même année que la découverte de Lucy, Donald Johanson exhuma en Tanzanie les restes fossilisés d’une autre espèce, Australopithecus afarensis, âgés de 2,9 à 3,9 millions d’années. Au Kenya, Australopithecus anamensis, une espèce encore plus ancienne (4 à 5 millions d’années) a livré plusieurs ossements entre 1964 et 1967. Plus tardivement, en 1995, le paléontologue Michel Brunet découvrit au Tchad les restes d’Abel, un Australopithecus bahrelghazali vieux de 3,5 millions d’années. Et la liste des découvertes est loin de s’arrêter en si bon chemin. En 2000, le paléoanthropologue éthiopien Zeresenay Alemseged présentait au monde entier le crâne quasiment complet, le torse, les scapulas et une partie des jambes de Selam, une petite fille Australopithecus afarensis ayant vécu voici 3,1 à 3,3 millions d’années dans l’Afar, une région de l’Ethiopie. La presse s’empressa de baptiser Selam « le bébé de Lucy » , la chose étant totalement impossible vu qu’au moins cent mille ans séparent les deux spécimens, mais l’anecdote montre à quel point l’image erronée d’une évolution linéaire focalisée sur Lucy continuait alors à hanter l’esprit de nos contemporains.

Mais la plus surprenante découverte depuis Lucy date probablement de 2008, lorsque le paléoanthropologue américain Lee R. Berger exhuma en Afrique du Sud des restes fossilisés d’Australopithecus sediba datant de 2 millions d’années. Ces spécimens devraient à eux seuls dominer les débats entre créationnistes et évolutionnistes tant ces résultats viennent bousculer les images reçues sur l’évolution des hominidés ! Mais avant d’inclure A. sediba dans notre discussion, il nous faut revenir plus en détails sur cette découverte. Parmi les 220 ossements exhumés sur le site de Malapa, au moins cinq individus jeunes et adultes, des deux sexes, ont pu être répertoriés, dont deux spécimens bien conservés baptisés MH1 et MH2. Pour Lee Berger et ses collègues, cette espèce serait à l’origine d’Homo erectus. Pour Yves Coppens et d’autres paléontologues, cette conclusion est critiquable, car le genre Homo était déjà bien représenté à des datations antérieures. En résumé, le débat actuel au sein de la communauté des paléoanthropologues consiste à trancher sur la classification de A. sediba dans le genre Australopithecus ou le genre Homo. Pourquoi cette découverte récente est bien plus pertinente que Lucy ? Parce que A. sediba, avec ses caractéristiques anatomiques particulières, pose une véritable énigme : son bassin et ses membres soulignent qu’il était aussi prompt à la locomotion bipède qu’au déplacement dans les arbres. Ses mains, particulièrement évoluées, évoquent celles des Hominidés tardifs tels que notre propre espèce et démontrent que ces spécimens étaient tout à fait capables de saisir des objets, voire même de fabriquer des outils. En définitive, A. sediba a le profil idéal pour servir de chaînon manquant dans le modèle d’évolution linéaire. Et pourtant, ce n’est certainement pas le cas.

A la fois australopithèque et homme moderne, A sediba pose une véritable énigme aux paléontologues. Et si cette surprenante espèce ne venait pas tout simplement dynamiter ce vieux mythe erroné de l’évolution linéaire dirigée vers l’homme ? Ainsi que l’explique Yves Coppens, lorsque la lignée des Hominidés se sépare de celle des grands singes, elle s’épanouit alors comme « un vrai bouquet de pré-humains dont Lucy est une des fleurs ». Cette célèbre citation très poétique du chercheur français illustre une réalité bien différente de l’interprétation linéaire de l’évolution des Hominidés : celle d’un buissonnement d’espèces, dont le véritable challenge repose non plus en la recherche de chaînons manquants mais en la position de chaque espèce sur les branches de l’arbre phylogénétique de cette grande famille. Ce qui amène à réfuter le concept de chaînon manquant, et la démarche est des plus salutaires ! Car cette notion dépassée née d’une mauvaise vulgarisation scientifique a si largement contaminé l’imagerie populaire que même les personnes manifestant la plus grande bienveillance pour l’évolution promeuvent encore – involontairement – de fausses idées comme cette métaphore de « l’homme descendant du singe ». En réalité, la question n’est pas de collectionner des chaînons manquant comme d’autres enfileraient des perles pour confectionner un collier, mais d’identifier les nœuds successifs accompagnant la naissance de branches divergentes au cours de l’évolution des Primates. L’image ci-dessous présente dans ses grandes lignes l’interprétation correcte de la phylogénie sur laquelle notre espèce s’accroche à une branche parmi tant d’autres :

famille-des-hominides

Désigner l’Homme comme finalité de l’évolution renvoie à une grossière erreur d’anthropocentrisme. De même, considérer Lucy comme le seul fossile connu dans la lignée menant du singe à l’homme est une imposture tout aussi flagrante, car elle dénote une méconnaissance de la paléoanthropologie tout en véhiculant une image incorrecte de la phylogénie. Et même si cette confusion a pour origine une mauvaise vulgarisation scientifique, l’argument créationniste du chaînon manquant ne tient donc pas la route une fois confronté à l’ensemble des données paléontologiques et phylogénétiques. Pourtant, Lucy est encore brandie par les partisans de l’intelligent design tout comme par les créationnistes les plus intégristes comme la seule preuve fossile jamais exhumée par les paléontologues. Une obsession qui n’est pas anodine, puisqu’une lecture complète de la bibliographie sur les Australopithèques viendrait à ruiner tout l’argumentaire des créationnistes. Mais ne soyons pas trop dur avec eux, car paradoxalement, ces derniers ont tout de même raison de réfuter la célèbre image de la marche linéaire du singe vers l’homme. Il ne leur manque plus qu’un dernier effort pour remplacer ce modèle caduque par un arbre phylogénétique !


Métalorama : ethnologie d’une culture contemporaine – Nicolas Bénard

metaloramaRares sont les universitaires français à s’être penchés sur la culture hard-rock et metal. A vrai dire, Nicolas Bénard, Docteur en Histoire culturelle, y fait même quasiment figure d’exception. Les amateurs de musique extrême connaissent déjà cet auteur pour son ouvrage « La Culture Hard Rock » , qui reprenait sous une forme allégée ses travaux de thèse tout en nous épargnant les problématiques de recherche et discussions universitaires trop absconses pour un public non académique. Dans son second ouvrage publié aux éditions du Camion Blanc, Nicolas Bénard poursuit l’exploration de cette contre-culture musicale toujours aussi mal perçue par l’opinion public et les grands médias en l’abordant cette fois-ci par le prisme de l’éthnologie. Il ne s’agit donc plus de retracer l’histoire de cette culture métalleuse mais d’en étudier les codes, les symboles et son évolution propre à la manière du savant observant le fonctionnement d’une ethnie.

La démarche ne valide en rien cette stigmatisation des musiques extrêmes que la culture mainstream aime à laisser sur le banc de touche, mais aborde au contraire cette contre-culture comme une communauté « underground » , dont la compréhension ne peut passer que par un décryptage méthodique et objectif de ses concepts et de sa dynamique. En d’autres termes, Nicolas Bénard aborde le continent hard rock et metal comme une sorte de nation sans frontières, et non comme une sous-culture pop dégénérée. Une vision plutôt rassurante, puisque l’histoire des musiques extrêmes, aussi riche que complexe, ne peut être séparée de celle de ses adeptes. Que ce soit à travers la construction d’un style artistique propre ou la création d’un système de représentations symboliques aussi riches que complexes, les musiques extrêmes ont leur propres codes, leurs propres langages, et génèrent leur propre communauté : « hardos » et « métalleux » . Souvent caricaturé, taxé de satanisme, de fascisme ou considéré comme un vecteur de violence, le petit monde des cultures extrêmes est un prisme complexe. Se nourrissant de tout élément culturel, politique, sociologique, spirituel et religieux, il digère ces références et les restitue sous la forme d’image revisitées et codifiées que le grand public peine à interpréter correctement.

Sur la forme, cette ethnologie des métalleux se présente comme un glossaire fourni, enchaînant les thèmes et mots-clés de manière aléatoire. Tout y passe, du Pape à la politique, de l’aviation aux doubles voix, des aigles à l’Egypte. C’est une mosaïque d’entrées, un florilège de thématiques, s’achevant à chaque fois par un extrait du courrier des lecteurs de vieilles revues spécialisées et entre-mêlées de sympathiques strips dessinés par Michel Janvier. Sur le fond, le bouquin est une mine d’informations, aussi bien pour le néophyte que pour l’initié. On se surprend, au détours d’une entrée, à découvrir un thème ou une anecdote qui nous avait échappé, sans jamais se lasser à la lecture de sujets plus éculés. Ce Métalorama peut donc sembler de prime abord un joyeux fouillis, et l’on regrettera l’absence d’index en fin d’ouvrage, mais il parvient à donner au final un panorama assez large et plutôt complet de ce vaste royaume des hardos et métalleux, une joyeuse tribu jouant la carte du second degré comme s’il lui fallait cacher sa grande culture et son ouverture d’esprit.

S’il peut sembler un peu cher à l’achat (34 euros), si ces entrées de glossaire parfois un peu courtes peuvent donner l’impression d’un ton superficiel, ce Métalorama n’en demeure pas moins, à mon humble avis, une acquisition intéressante pour la bibliothèque de tout métalleux. Loin de se prétendre référence encyclopédique en la matière, le Métalorama apparaît plus comme une sorte de guide de voyage dans les terres des musiques extrêmes, le genre d’ouvrage qu’on aime à feuilleter lorsque l’occasion se présente, et y trouver quelques premières pistes de réflexion qui alimenteront par la suite ses propres recherches sur des thématiques précises. En définitive, un bon livre-compagnon, sans l’ombre d’une hésitation.

 

Nicolas Bénard, Métalorama : ethnologie d’une culture contemporaine (2011). Editions du Camion Blanc, 312 p.