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Matrix – Lana et Andy Wachowski (1999)

matrix_afficheFilm australo-américain de cyberpunk post-apocalyptique, Matrix est le premier volet de la trilogie éponyme, co-scénarisée et réalisée par Larry (Lana) et Andy Wachowski. Film devenu mythique en grande partie grâce à sa rencontre avec la révolution internet et la jeunesse des années 2000, Matrix fait partie de ces œuvres cinématographiques ayant profondément marqué leur époque. Succès au box-office, Matrix réalise 592 millions de recettes, une somme cependant 2 à 3 fois moins importante que les recettes engrangées par Matrix Reloaded et Matrix Revolutions. Si l’affluence en salles augmente avec les deux suites de la trilogie, la critique se montre bien plus sévère envers ces deux séquelles. A titre d’exemple, le site Rotten Tomatoes attribue respectivement 87%, 73% et 36% d’avis favorables aux trois opus des frères Wachowski. Une opinion souvent confirmée par la déception de nombreux fans lors du visionnage de la conclusion de la saga. Pourquoi le premier opus reste-t-il si populaire encore de nos jours ? Indépendamment de l’analyse du film en lui-même, la réponse se trouve probablement dans la société des années 90.

Chroniquer Matrix est un réel défi critique, en raison des nombreuses interprétations littéraires, cinématographiques ou encore philosophiques de la trilogie. Bénéficiant d’un accueil favorable de la part de la critique presse et de nombreux intellectuels au moment de sa sortie en salles, Matrix a inspiré de nombreux essais dont le fameux « Matrix, machine philosophique », ouvrage collectif paru aux éditions Ellipses en 2003. L’accueil académique du travail de ces philosophies de la Matrice reste mitigé, de même que la portée pédagogique de la trilogie dans le cadre d’un complément de cours destiné aux élèves des classes de terminale a probablement été exagérée par des professeurs trop enthousiastes. Mais nous aurons occasion de revenir sur ces axes d’interprétation philosophique de la Matrice. Aussi résumons dans un premier temps les principales sources d’inspiration des frères Wachowski. Car contrairement à une rumeur persistante, la trilogie Matrix ne propose pas un scénario totalement inédit, bien au contraire. Sa sortie la situe comme une œuvre cyberpunk plutôt tardive, faisant avant tout des grands classiques du genre des sources d’inspiration avérées pour les frères Wachowski. Parmi ces classiques fondateurs du cyberpunk figurent Simulacron 3 de Daniel F. Galouye, Ubik de P.K. Dick ou encore Neuromancien de William Gibson. Quant au volet cinématographique, des films de science-fiction Tron de Steven Lisberger (1982), Dark City d’Alex Proyas (1998) et le film d’animation Ghost in the Shell (1995) adapté du manga de Masamune Shirow ont très probablement contribué à l’élaboration du scénario de Matrix. Comparaison plutôt troublante, le film eXistenZ de David Cronenberg, qui partage de nombreux points communs avec Matrix, sortait la même année que le premier opus des frères Wachowski. Bien entendu, ces influences majeures ne sauraient occulter les références à une multitude d’autres oeuvres telles que le lapin blanc et le miroir d’Alice au pays des merveilles, la salle 101 de 1984 de George Orwell, la pilule rouge du Total Recall de Paul Verhoeven, les allusions au Magicien d’Oz de L. Frank Baum et les clins d’œil faits aux univers de super-héros. Les fausses références et autres hoax sont également légion sur le net. Au risque d’en décevoir certains, le Congrès de futurologie de Stanislas Lem parfois cité comme source d’inspiration l’est à tort, de même que les frères Wachowski n’ont vraisemblablement pas plagié le roman La mémoire double comme le prétendent nos chers frères Bogdanov …

Le projet Matrix, pure synthèse de la veine cyberpunk alors explorée depuis une trentaine d’année par les auteurs de science-fiction, naît en 1994, lorsque les frères Wachowski vendent les scripts d’Assassins, Bound et Matrix à la Warner. Confortés par le succès de Bound, leur première œuvre en tant que réalisateurs (Assassins fut pour sa part réalisé par Richard Donner), la Warner leur accorde les commandes de Matrix avec un budget de 63 millions de dollars. Au casting, certaines stars comme Jean Reno ou Will Smith sont pressenties, mais les deux acteurs déclinent la proposition pour se consacrer à d’autres projets cinématographiques désormais bien moins populaires que Matrix. L’anecdote ne précise pas s’ils s’en mordent désormais les doigts. Le tournage, mené pendant 25 semaines aux Fox Studios Australia, reprend certains décors du Dark City d’Alex Proyas. Egalement réputé pour sa bande originale, Matrix allie les compositions de Don Davis à différents titres composés par des artistes pop-rock ou électro. Somme de ce travail musical, l’album « The Matrix: Music from the Motion Picture » titre ainsi Marilyn Manson, Rob Zombie, The Prodigy, Deftones, Monster Magnet, Rammstein ou encore Rage Against the Machine. Succès confirmé en salles, Matrix remporte plusieurs récompenses : l’édition 2000 des Oscars lui attribue ainsi les récompenses du meilleur montage, des meilleurs effets visuels, du meilleur montage son et du meilleur mixage sonore. L’édition 2000 des Saturn Awards, récompenses consacrées aux films de genre, salue la prestation cinématographique en lui décernant les prix du meilleur film de science-fiction et de la meilleure réalisation.

Le synopsis de ce premier volet, désormais connu d’un très large public, s’articule autour d’un puissant twist révélé à la moitié du film. Dans la première partie, Thomas A. Anderson (Keanu Reeves) est un développeur de softwares menant une double-vie de hacker sous le pseudo de Néo. Depuis des années, il cherche à contacter le cyber-terroriste Morpheus (Laurence Fishburne), légende vivante parmi les activistes virtuels. Son quotidien se retrouve bouleversé lorsque des relations de Morpheus le contactent. Rapidement, des agents des services secrets remontent la piste de Néo et s’apprêtent à le capturer. Le jeune homme choisit cependant de se rapprocher de son idole virtuelle, malgré les risques encourus, et accepte une rencontre improvisée. Morpheus lui propose alors un marché : choisir d’en savoir plus sur « la Matrice », une organisation mondiale qui contrôlerait la société, ou renoncer à ses souvenirs récents et reprendre son existence passée. Néo accepte de faire confiance à Morpheus, et choisit la pilule rouge, substance psycho-active qui l’aidera à se libérer de la Matrice. Dans la seconde partie du film, Néo se réveille dans un environnement hostile, entièrement nu et intubé dans une chambre stérile. Affolé, il est recueilli in extremis dans le Nabuchodonosor, vaisseau volant futuriste à champs répulseurs. Morpheus lui révèle alors la vérité sur le monde réel, réduit à l’état de cendres atomiques suite au terrible conflit entre l’humanité et les machines. Depuis l’éradication de toute vie sur Terre, les vainqueurs cultivent l’humanité pour leur bioélectricité. Les rares résistants doivent se cacher des robots tueurs, mais Morpheus en est persuadé, le temps de la contre-attaque est arrivé. Selon lui, Néo n’est autre que l’Elu qui prendra le contrôle de la matrice et sauvera l’humanité.

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Dès sa sortie en salles, Matrix frappe le spectateur pour ses puissantes allusions philosophiques. Mais si Matrix s’apparente à une œuvre introductive à la philosophie, alors un de ses thèmes principaux demeure l’évocation de l’allégorie platonicienne de la caverne. Développé dans le VIIème livre de La République, ce texte figure parmi les plus célèbres de Platon. Dans le texte, Socrate demande à Glaucon d’imaginer des hommes enchaînés au fond d’une caverne, tournant le dos à l’entrée ouverte à la lumière. Derrière eux sur les hauteurs brille un grand feu, entre la grotte et le brasier se trouve une route protégée par un muret. Des voyageurs marchent le long de cette route, portant des objets ou tirant des animaux. Leurs silhouettes qui dépassent du muret forment des ombres sur les murs de la grotte, et leurs paroles se répercutent sur les parois du souterrain. Les prisonniers de la caverne, qui ne perçoivent que des ombres et des échos, les prennent pour des réalités qu’ils interprètent à leur tour. La prison souterraine, c’est notre monde visible, tandis que les véritables réalités qui nous parviennent indirectement et déformées constituent le monde intelligible. Aux limites de ce monde intelligible se trouve l’idée du Bien qui ne parvient qu’avec peine sous forme de lumière. Transposé à l’univers de Matrix, le monde réel renvoie au désert post-apocalyptique que Morpheus révèle à Néo, tandis que la caverne s’apparente à la Matrice dans laquelle les esprits humains sont emprisonnés. Le monde virtuel n’est que le reflet d’une époque révolue, mimée par les machines non sans quelques incohérences liées à leurs difficultés d’interprétation de l’esprit humain. D’après Socrate, pour passer du monde visible au monde intelligible, notre âme doit opérer un mouvement de conversion et de remontée vers son principe. Néo effectue cette introspection en avalant la « pilule rouge », cette drogue qui va permettre à son esprit de se déconnecter de la Matrice. Mais la chose est difficile, car nos yeux sont habitués à la pénombre de la prison et le passage de l’ombre à la lumière nous aveugle. Morphéus explique que plus l’individu est âgé, plus son esprit est conditionné à la Matrice et il s’opposera à la vérité du monde réel. C’est pourquoi, dans Matrix comme dans l’allégorie de la caverne, si nous délions ces prisonniers, la plupart d’entre-eux chercheront à revenir au fond de leur prison et maudiront ceux qui ont voulu les libérer. Ainsi le personnage de Cypher décidant de trahir ses compagnons dans l’espoir d’être réintégré à la Matrice est une figure platonicienne de ce rejet de la réalité.

Il a souvent été reproché à Platon de vouloir séparer le monde des idées du monde sensible, la réalité intelligible venant inutilement doubler la réalité sensible, rendant ainsi leur dualité inutile. Cette critique notamment formulée par Aristote oublie de prendre en compte le fait que ces deux mondes sont justement à la fois séparés et unis. Le réalisme de Platon ne cherche pas à différencier réalité et idéalisme, mais il place le monde intelligible comme une réalité supérieure, fondée et indépendante du monde visible. En d’autres termes, le réalisme de Platon est un réalisme de l’intelligible qui érige l’idée en réalité. Le développement de l’informatique, des univers virtuels et de la contre-culture cyberpunk vient compléter le platonisme bien au-delà des métaphores que le philosophe grec pouvait formuler de son temps. Selon Jean Brun, dans l’idéalisme platonicien les objets sensibles ne sont pas des réalités mais des apparences, des semblants d’idées. Or que fait un programme de réalité virtuelle si ce n’est mimer la réalité par de complexes jeux d’algorithmes ? Pour Platon, la réalité n’est pas une donnée ; le monde visible de la Matrice est à l’inverse constitué de données. Le monde réel, quant à lui, est dépourvu de données tangibles. Les derniers hommes libres ne savent quasiment rien du conflit qui détruisit l’humanité et réservent leur puissance informatique au décryptage des données de la Matrice. Platon nous prévient : un chemin long et difficile doit nous conduire jusqu’à la réalité. Néo en fera l’amère expérience tout au long de son voyage initiatique en-dehors et au cœur même de la Matrice.

Matrix ne se limite pas pour autant à une lecture platonicienne. Son scénario est également fortement imprégné de mythologie judéo-chrétienne, et sa morale manichéiste contredit la notion de Bien platonicien suggérée à travers l’allégorie de la caverne. Néo est l’Elu, son importance le renvoie donc au concept chrétien de Messie. Le nom de Trinity dérive de la Trinité, allusion chrétienne par excellence au dogme d’un Dieu unique en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Attribuer l’image du Père à Morpheus est tentant, étant donné que le personnage était présent avant que ne soit recruté son équipage. De plus, sa foi inébranlable en la prophétie de l’Elu le pousse à désigner Néo comme l’incarnation de cette figure salvatrice. En cela, Néo l’Elu est à la fois une création de Morphéus et le porteur (malgré lui) de la Parole du Père. Morphéus est donc le Père et Néo son Fils. Trinity est-elle alors le Saint-Esprit ? Puisqu’elle participe à la révélation divine et joue le rôle d’intermédiaire entre Néo et Morphéus, sa référence au troisième membre de la Trinité semble envisageable, à défaut de la considérer comme totalement acquise. Autre référence, la dernière cité humaine libre est également le cœur de la résistance contre la Matrice. Dans l’univers de Lana et Andy Wachowski, cette place-forte porte le nom de Zion, allusion à la cité hébraïque de Sion, noyau originel de Jérusalem. Enfin, la Matrice ne se limite pas à la seule culture judéo-chrétienne, son développement évoque également la Māyā des religions indiennes. Māyā est le pouvoir de dieu de créer, perpétuant l’illusion de la dualité dans l’univers phénoménal. Ce terme renvoie à la nature illusoire du monde qui nous entoure. Chaque personne se doit alors de comprendre la Māyā dans le but d’éveiller son esprit, afin de le transcender, de réaliser toute la complexité et l’unité du soi (Âtman) dans l’univers (Brahman).

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Il apparaît donc évident que le scénario Matrix recycle différentes références philosophiques et religieuses pour mieux asseoir son univers cyberpunk. Une stratégie de synthèse déjà constatée à travers ses nombreuses références littéraires et cinématographiques à la contre-culture de la fin du XXème siècle. A première vue, Matrix pourrait ressembler non pas à une œuvre originale, mais à une synthèse particulièrement efficace du cyberpunk et de ses philosophies associées. Et pourtant, l’univers des frères Wachowski est une référence du genre aux yeux des néophytes comme des amateurs éclairés, une création originale ayant profondément marqué son époque et la décennie qui s’en suivit. Pourquoi une telle rencontre entre le film et son public ? Probablement parce que, au-delà de la métaphore philosophique, Matrix entre en collision avec de nombreuses interrogations sociologiques et politiques de cette fin de XXème siècle. Souvenez-vous des années 90. Le mur de Berlin est tombé, il n’existe quasiment plus qu’un seul modèle politico-économique dominant le monde. Les émeutes de Los Angeles en 1992 ont laissé un goût amer à bon nombre de défenseurs des droits de l’homme et de la liberté. Les premières chaînes d’information continue voient le jour, la guerre du Golfe révolutionne notre approche médiatique du conflit et remet en cause l’interventionnisme des états occidentaux. Le modèle économique, de plus en plus critiqué aussi bien sous l’étiquette d’ultra-capitalisme qu’à travers le regain d’intérêt pour l’écologisme et l’altermondialiste, inspire en France l’émergence de figures contestataires et médiatiques comme José Bové. La démocratisation du web s’accompagne de craintes quant à nos futures libertés numériques. Les manifestations lycéennes de 1995 et de 1998 diffusent cette culture altermondialiste naissante auprès d’une jeune génération intellectuellement « mûre » pour interpréter Matrix à travers le prisme de la politique. Le film des frères Wachowski a donc bénéficié d’un timing parfait. Lors de sa sortie en salles, en 1999, Matrix frappe une génération à la recherche de vérité cachée, d’espoir altermondialiste. Chaque spectateur explore déjà la Matrice, il ne lui manque plus qu’une œuvre culturelle pour cristalliser ce Zeitgeist. Rajoutons à cela la bande-originale signée par de grands noms de la contre-culture rock et électro de la fin des années 90, le cocktail ne pouvait qu’immédiatement séduire les vingtenaires. Revers de la médaille, le complot ourdi par les machines servira de source d’inspiration à bon nombre de conspirationnistes, confortés par les théories du complot nées deux ans plus tard au lendemain des attentats du 11 septembre. La fable cyberpunk de Matrix se retrouve détournée en justification de l’existence de complots manipulant les gouvernements à l’échelle mondiale, l’œuvre des frères Wachowski devenant une formidable machine à fantasmes. Autre revers bien plus glorieux, les sciences exactes s’emparent également de Matrix pour tenter de répondre expérimentalement à l’allégorie de la caverne. Vivons-nous dans une simulation informatique, et si oui peut-on mettre en évidence l’existence d’une Matrice ? A ma connaissance, la meilleure preuve du contraire tient dans le constat qu’aucun agent Smith n’est encore venu éliminer nos téméraires physiciens !

Le succès de Matrix ne tient pas uniquement dans la synthèse cohérente et réfléchie du cyberpunk, ni dans l’esthétique originales de ses séquences tournées parmi les premières du cinéma en bullet time. En l’occurrence, Matrix est devenu un film culte grâce à son timing parfait avec la génération des années 2000. En cela, Matrix tresse une couronne de lauriers d’or à la science-fiction. Car quel est le rôle de ce genre si ce n’est de dialoguer avec le monde contemporain, de distiller le climat d’une époque, ce Zeitgeist sur le papier ou à l’écran ? Matrix réussit sur ce tableau aussi brillamment que le firent d’autres prédécesseurs cinématographiques tels que Soleil Vert ou encore Tron. Scénaristes visionnaires et réalisateurs inspirés, les frères Wachowski démontrent à travers Matrix que le cyberpunk avait atteint sa maturité à l’aube du XXIème siècle. Aussi est-il regrettable qu’après un tel chef-d’œuvre, les deux séquelles de la trilogie aient littéralement sabordé l’univers Matrix. La perfection n’est hélas pas de ce monde.


Hansel et Gretel : Witch Hunters – Tommy Wirkola (2013)

hansel_gretel_2013Vous connaissez tous le conte d’Hansel et Gretel : deux enfants abandonnés par leurs parents se retrouvent prisonniers de la maison en sucreries d’une infâme sorcière cannibale. Hansel est engraissé par la sorcière, tandis que Gretel devient sa servante. Le rusé Hansel dupe sa tortionnaire, gagnant du temps jusqu’à ce que Gretel parvienne à se libérer et jette la sorcière dans son immense four. Cette fable des frères Grimm (1812), devenue un classique de la littérature enfantine, a fait l’objet d’un très grand nombre d’adaptations et interprétations au fil du temps. Le cinéma n’en fut pas en reste, et l’une des plus récentes versions revisitées du conte est signée du réalisateur norvégien Tommy Wirkola.

Dans Hansel et Gretel : Witch Hunters, notre réalisateur se concentre non pas sur le conte en lui-même mais sur le devenir de nos deux jeunes héros. Coupant définitivement les ponts avec leurs parents, les deux enfants deviennent des chasseurs de sorcières, dont la renommée s’étend d’années en années à travers le pays. Quinze ans après leur première aventure, Hansel (Jeremy Renner) et Gretel (Gemma Arterton) se sont lancés dans une croisade personnelle contre les sorcières, qu’ils financent en vendant leurs services aux villages tyrannisés par les forces du mal. Ils sont ainsi engagés par le maire d’une bourgade dont onze enfants ont été récemment enlevés par un groupe de sorcières. Nos deux héros se font remarquer dès leur arrivée dans le bourg en sauvant une innocente du bûcher (Pihla Viitala), se mettant ainsi sur le dos le shérif du comté (Peter Stormare). Grâce à leur arsenal d’arbalètes et d’armes à feu steampunk, nos deux chasseurs de sorcières débutent la traque. Leurs succès sont relatifs et leur enquête ralentie par l’animosité du shérif. Découvrant que ces enlèvement coïncident avec un grand sabbat qui aura lieu lors de la prochaine éclipse de lune, Hansel et Gretel tentent de protéger le douzième enfant nécessaire au sacrifice impie. Mais leur opération échoue lamentablement. Traqués par les sorcières et les hommes du shérif, nos deux héros vont devoir accepter l’aide d’alliés inespérés afin de mener à bien leur mission de sauvetage.

Comédie fantastique germano-américaine, Hansel et Gretel : Witch Hunters est l’exemple typique du film descendu par la critique mais ayant tout de même connu un réel succès commercial en salles avec ses 226 millions de dollars de recettes mondiales. Avec 15 % d’avis favorables sur Rotten Tomatoes, ce long-métrage ne se présente pas comme particulièrement engageant. Il faut bien avouer qu’avec ses sorcières caricaturales, ses combats beaucoup trop chorégraphiés et son scénario bourré d’incohérences, ce film est bien plus proche du nanar que du chef-d’œuvre. Et pourtant, Hansel et Gretel : Witch Hunters présente quelques bons côtés qui en font une oeuvre peut-être trop injustement descendue par les internautes. Tout d’abord, le film ne se prend pas une seule seconde au sérieux en faisant de nos héros d’enfance des adultes sur-vitaminés tout en muscles et en gadgets steampunks. Le scénario est lui-même rempli de second degré, parodiant à foisons les habituelles scènes de combat et les répliques « badass » habituelles de ce genre de films d’action. Qu’Hansel et Gretel accumulent les erreurs de débutant en sur-jouant leurs combats est un très bon moyen de parodier leurs personnages de chasseurs de sorcières. Ils se retrouvent si souvent démolis par ces sorcières de mauvais films d’horreur que leurs aventures sont de toute évidence une satire du réalisateur. De même que les personnages secondaires, bons comme exécrables, se retrouvent éliminés dans une débauche de sang et d’effets spéciaux si ridicule qu’elle ne peut que parodier les habituels clichés de films d’horreur.

En définitive, Hansel et Gretel : Witch Hunters devrait avant tout être visionné comme une comédie jubilatoire, qui détourne le célèbre conte des frères Grimm pour mieux se moquer des héros de films fantastiques bien trop premier degré. Le dénouement, qui nous narre la naissance d’une équipe aussi hétéroclite qu’improbable de chasseurs de sorcières maléfiques, est au final aussi jouissif qu’un RPG fantastique qui ne se prendrait pas au sérieux. Peut-être que cet humour trop sarcastique et potache pour certains a pu dérouter la critique sur les intentions du jeune réalisateur norvégien. De toute évidence, sur-interpréter Hansel et Gretel à la manière d’un Van Helsing de jeux vidéos est un pari risqué, et la mauvaise réception de la critique suggère malgré tout que la démarche du réalisateur à travers Hansel et Gretel : Witch Hunters n’est pas suffisamment explicite. Malgré cela, les nombreux ingrédients humoristique de ce long-métrage en font un divertissement pop-corn plutôt sympathique, une sorte de défouloir assumant totalement son côté parodique. Le genre de film à regarder pour se fendre la poire entre amis autour d’une bonne bière. Espérons que le second volet, prévu pour 2016, sache conserver cet esprit potache !


Les dinosaures sans plumes de Jurassic Park sont-ils crédibles ?

Tous les amateurs de dinosaures le savent désormais, la saga Jurassic Park ne se distingue pas pour la véracité de ses terribles sauriens mis en scène. La mise en évidence de fossiles d’archosauriens non-aviaires à plumes a depuis le début des années 90 révolutionné notre vision de l’ère secondaire. A tel point que la question du plumage des dinosaures glabres reste l’un des débats préférés des listes de discussion consacrées à l’univers de Michael Crichton et Steven Spielberg. La sortie du quatrième volet de la saga, Jurassic World, a depuis peu relancé les échanges entres internautes. Ce nouvel opus de science-fiction, réalisé cette fois-ci par Colin Trevorrow, imagine que la célèbre firme de biotechnologies InGen a été rachetée par la Masrani Global Corporation. Simon Masrani, son PDG, construit un nouveau parc jurassique, fort des enseignements du tragique échec de feu John Hammond à Isla Nublar. L’exploitation commerciale de ces nouveaux clones dinosauriens est un véritable succès. Mais le Dr Wu et son équipe de généticiens voient encore plus loin : ils décident de créer par biologie synthétique leur propre espèce de dinosaure. Les apprentis démiurges jouent gros, et s’ils perdaient le contrôle de leur création ? Attendu en salles pour le 10 juin prochain, Jurassic World promet d’être l’un des blockbusters phares de cet été, et de relancer par la même occasion des débats enflammés sur les listes de discussion !

Le Vélociraptor tout en plumage. Insolite mais plus réaliste.

Le Vélociraptor tout en plumage. Insolite mais plus réaliste.

A sa sortie dans les salles, en 1993, Jurassic Park avait émerveillé le public. Cette adaptation du thriller d’anticipation de Michael Crichton, porté à l’écran par un Spielberg au sommet de son art, avait bénéficié des plus grandes prouesses de l’époque en matière d’effets spéciaux. Ce qui en avait fait le plus grand film de science-fiction de ce début des années 90. Le film avait même soulevé l’intérêt de nombreux scientifiques. Car à défaut de se révéler irréprochable sur ce plan, ce film donnait l’opportunité de vulgariser bon nombre de notions de génétique et de paléontologie, et même de présenter le métier de chercheur auprès du grand public. Ainsi nous vîmes fleurir dans les journaux différents avis de spécialistes sur ce clonage de dinosaures, débat dont le point final n’a été publié que récemment, avec la conclusion qu’aucune séquence d’ADN serait encore lisible après tant de millions d’années écoulés. Quelques voix plus critiques s’élevèrent cependant dès la sortie du film concernant certains dinosaures emblématiques portés à l’écran, tels que le T-rex et les Raptors. Il apparut assez rapidement que la fiction prenait trop de liberté par rapport aux données paléontologiques, non pas seulement sur l’emploi abusif du terme « jurassique » pour ces espèces uniquement présentes au Crétacé, mais également sur les limites de la représentation proposée à l’écran de ces terribles lézards. Outre la confusion polémique entre Deinonychus et Velociraptor, ce qui frappe le plus le spectateur averti en visionnant la saga reste l’allure de reptiles boostés aux stéroïdes des dinosaures de Spielberg.

Or dès la sortie du premier opus dans les salles, l’idée d’un véritable plumage recouvrant certaines espèces de dinosaures non aviaires faisait déjà son chemin. Il faudra attendre trois années supplémentaires pour que la première véritable preuve fossile soit publiée dans la littérature scientifique [1]. Des travaux plus récents suggèrent même que le plumage fut même un attribut physique courant, remontant aux espèces ancestrales des dinosaures et des oiseaux [2]. Des tests immunologiques ont également révélé sur des fossiles de Shuvuuia deserti la présence de β-kératine, une protéine commune dans les plumes d’oiseaux [3]. L’avancée des recherches paléontologiques sur les dinosaures tend à ringardiser la vision de Spielberg. Et la découverte de lézards glabres dans le trailer de Jurassic World laisse à croire que Colin Trevorrow n’a nullement tenu compte des progrès de la paléontologie. Mais cette erreur est-elle si grave que cela ? Permettez-moi d’en douter, et de défendre la position contraire. En effet, la présence de dinosaures sans plumes est peut-être un des éléments le plus cohérent de l’univers Jurassic Park.

Les dinosaures clonés par InGen devraient-ils avoir forcément des plumes ? Rien n’est moins sûr. Premièrement, si les paléonotologues s’accordent désormais pour doter la plupart des dinosaures thérapodes de plumes, il faudrait examiner spécimen par spécimen l’application de ces résultats aux clones d’Isla Nublar. Deuxièmement, il est indispensable de revenir sur le background scientifique détaillé dans l’univers de Jurassic Park. Les généticiens de la société InGen ont dû, pour cloner leurs dinosaures, utiliser le matériel génétique issu du sang ingéré par des moustiques préhistoriques et conservé dans l’ambre depuis des millions d’années. La science moderne réfute de manière définitive ce scénario, mais prolongeons tout de même la réflexion. D’après nos généticiens fictifs, le matériel génétique ainsi extrait est incomplet, des loci entiers ayant été dégradés au fil des millénaires. Pour colmater les pertes de matériel génétique de dinosaure, les chercheurs d’Hammond ont utilisé des séquences d’ADN de grenouille, et ainsi créé des organismes transgéniques. Les dinosaures de la saga ne sont donc pas de véritables sauriens, mais des créatures génétiquement modifiées s’en rapprochant. Dans ces conditions, nos chimères génomiques ensuite clonées dans des œufs d’autruche n’exprimeront pas totalement leur génome ancestral de dinosaure. Or la β-kératine est apparue avec les Sauropsidés, un clade comprenant les reptiles et les oiseaux. La rapide évolution du gène de la β-kératine montre sa diversification génomique et phénotypique, soulignant sa présence dans de nombreuses structures tégumentaires. Cependant, la β-kératine est absente des amphibiens. Il est donc tout à fait possible que durant la reconstruction du génome chimérique de leurs dinosaures, le gène dinosaurien de la β-kératine ait été remplacé par un gène ancestral non fonctionnel, ait été conservé sous une forme dégradée de pseudo-gène (non fonctionnel) ou encore ait été définitivement perdu au cours de la mauvaise conservation de l’échantillon génétique. Cette hypothèse n’est pas la seule envisageable, car en plus du gène de la β-kératine s’ajoutent forcément différents gènes fonctionnels assurant in fine la présence de plumes sur la peau de nos dinosaures. L’absence ou la disruption en pseudo-gènes de l’un d’entre-eux aboutit tout simplement à l’incapacité d’expression des plumes, la peau des dinosaures d’InGen conservant alors un aspect primitif.

En définitive, l’absence de plumes sur les dinosaures de Jurassic Park n’est pas forcément un mauvais choix. Etant donné que ces spécimens issus du génie génétique possèdent un génome chimérique, leur phénotype ne peut plus correspondre avec exactitude aux données paléontologiques. Cet argument est d’ailleurs développé dans les premières scènes de Jurassic Park III. Alors que le Pr. Grant est en visite chez son ex-femme, le Dr. Ellie Sattler, les deux scientifiques échangent sur le déclin de la profession de paléontologue suite à la création de réserves naturelles pour les dinosaures d’InGen. Le Pr. Grant marque alors un point en fustigeant les études éthologiques menées sur ces spécimens vivants, qui ne sont en rien de véritables dinosaures mais des « monstres de foire ». Grant et Sattler, qui ont survécu au fiasco d’Isla Nublar, parlent en conséquence de cause, et l’opinion de notre paléontologue fictif fait en quelque sorte office d’autorité. En effet, les dinosaures de Jurassic Park sont des chimères et non, ils n’ont en définitive que leur spectaculaire silhouette de commune avec leurs lointains ancêtres. En conséquence, puisque la saga met en scène des créatures chimériques, examinons plutôt ces erreurs paléontologiques comme autant d’éléments de cohérence scénaristique !

 

Désolé, les gars, mais c'est une grenouille qui va sortir de votre oeuf, pas un dinosaure !

Désolé, les gars, mais c’est une grenouille qui va sortir de votre oeuf, pas un dinosaure !

 

Bibliographie consultée :

 

[1] Ji, Q.; Ji, S. (1996). On discovery of the earliest bird fossil in China and the origin of birds. Chinese Geology 10(233), p. 30-33.

[2] Rosen, Meghan. « All dinosaurs may have had feathers”. ScienceNews, 2 juillet 2012. [En Ligne].

[3] Schweitzer, M. H.; Watt, J.A. et al. (1999). Beta-Keratin Specific Immunological reactivity in Feather-like structures of the Cretaceous Alvarezsaurid, Shuvuuia deserti. Journal of Experimental Zoology Part B (Mol Dev Evol) 285, p. 146-157.


Snowpiercer, le Transperceneige – Bong Joon-ho (2013)

snowpiercerFilm d’anticipation climatique américano-franco-coréen, Snowpiercer, du réalisateur Bong Joon-ho, est l’adaptation sur grand écran de la bande-dessinée Le Transperceneige, de Lob et Rochette. Revisitant le thème de sa source d’inspiration, Bong Joon-ho place son anticipation en 2031, soit dix-sept ans après qu’un projet de géo-ingénierie censé contre-carrer les effets du réchauffement climatique ait entièrement gelé la Terre. Aucune nation n’a pu survivre à ce cataclysme, et les derniers reliquats de l’humanité vivent désormais dans un train transcontinental lancé à pleine vitesse sur un immense circuit planétaire. A bord, la société est très hiérarchisée. Les premières classes vivent dans le luxe à l’avant du train, tandis que les passagers des derniers wagons s’entassent dans le dénuement le plus total. Mais la révolte gronde, et bien que les précédentes tentatives se soient soldées par de cuisants échecs, les troisièmes classes entendent bien renverser l’ordre établi.

Bande-dessinée parue en 1982 dans le regretté magazine (A suivre), Le Transperceneige fait partie de ces séries mythiques du 9 ème art français. Un peu oublié avant la sortie de son adaptation, cette intrigue post-apocalyptique présente une anticipation désormais un peu vieillotte, bien que ses planches en noir et blanc conservent toute leur force dramatique et que leur ambiance apocalyptique y soit toujours suggérée à merveille. Découvrant par hasard cette oeuvre alors qu’il se rendait dans sa boutique séoulienne de bandes-dessinées préférée, Bong Joon-ho est littéralement fasciné par cette arche de Noé montée sur rails. Il lance alors le projet d’adaptation, rapidement soutenu par ses producteurs. L’écriture du projet ne débute cependant qu’en 2010, le temps d’acquérir les droits d’adaptation et d’achever d’autres productions en cours. Le tournage nécessite la construction d’un train factice de près de 90 mètres de long, une performance en soit mais irréalisable en Corée du Sud ! Bong Joon-ho déménage alors en Europe, dans les studios Barrandov de Prague, les plus longs studios d’Europe. Dans les 100 mètres de local, l’équipe de tournage bâtit 26 wagons pour un total de 500 mètres de décors. Un énorme monstre ! Le tournage débute en mars 2012 pour les prises extérieures, et d’avril à juillet pour les scènes intérieures. Un véritable marathon pour l’équipe internationale, et un casse-tête pour notre réalisateur coréen découvrant le droit du travail occidental bien plus rigoureux que dans son pays !

Mais ces quelques déboires n’entravèrent pas la bonne marche du tournage, bouclé à temps pour la post-production et la distribution internationale. Hélas, les producteurs estimant que le public américain souffre de quelques problèmes intellectuels aigus, le film est amputé de vingt minutes et complété d’une voix off s’efforçant d’expliquer le film à ses spectateurs limités. Une anecdote qui n’est pas sans rappeler le massacre de Dune de David Lynch dans sa version TV américaine. L’affaire fit grand bruit lors des avant-premières, notamment à la projection de septembre 2013 durant le festival du film américain de Deauville. L’actrice Tilda Swinton enjoignait alors le spectateur à réclamer la version longue, sous peine de ressortir frustré de la projection. Un conseil que fort heureusement je suivis pour ma propre séance de rattrapage cinématographique. Rassurez-vous cependant, la distribution américaine finit par faire marche arrière et c’est bien la version originale qui fut diffusée en juillet 2014 à un public américain miraculeusement réhabilité dans ses capacités intellectuelles. Sorti en France à la même époque, il connaît un très bon accueil de la part de la presse, qui y voit un résultat visuel à couper le souffle et un scénario digne des plus grands films d’anticipation écologique des décennies passées. Le public se montre plus réticent, les notes des spectateurs étant généralement abaissées par rapport à la critique professionnelle. Toujours est-il qu’en parallèle, la sortie de Snowpiercer permet de rééditer Le Transperceneige et de faire connaître la bande-dessinée à une nouvelle génération de lecteurs.

Au cours du visionnage, deux thèmes majeurs nous reviennent constamment à la figure : l’enfermement et la lutte des classes. Dans ces wagons d’arrière-train exigus, puants et surpeuplés règne une désagréable sensation d’étouffement. La nourriture y est rare, rationnée sous la forme de gelées protéiques. La sensation d’étouffement et la brutalité des classes supérieures ne peut que mener à la révolte des passagers les moins fortunés. Cette lutte des classes se limite-t-elle pour autant à un accomplissement violent de la pyramide de Maslow ? Dans un certain sens, oui, puisque les besoins élémentaires de confort et de sécurité ne sont pas satisfaits. Cependant, les sentiments d’appartenance et d’accomplissement personnels ne sont guère qu’une vague notion à peine développée par les passagers. Le seul besoin d’épanouissement suggéré se limite à la volonté de progresser vers l’avant du train, sorte de métaphore de l’ascension sociale, mais très vite étouffé par notre premier thème majeur : l’enfermement. Les passagers rêvent de grands espaces, et leur instinct n’a de cesse de remettre en cause l’inhospitalité de l’environnement extérieur. Ce besoin d’ouverture vers l’extérieur, d’échapper à la promiscuité devient un sentiment redondant, qu’ils se l’avouent ou non. Le véritable secret caché par l’élite dirigeante n’est pas pour autant dans les systèmes d’auto-régulation du train en environnement fermé, mais dans leur refus d’examiner l’évolution de la crise extérieure, et d’accorder un renouveau possible à l’humanité. L’élite de ce microcosme tire un bénéfice indiscutable de la situation, aussi préfère-t-elle poursuivre un voyage sans fin plutôt que de devoir à nouveau redistribuer les cartes sociales. En cela, le voyage est déjà un naufrage annoncé.

Bien entendu, le thème de l’écologie reste un axe d’analyse majeur de ce long-métrage. Il est intéressant de noter qu’à la question de la gestion du changement climatique se rajoute une critique très acerbe de la géio-ingénierie. Ce domaine de recherche appliquée fait déjà l’objet de nombreuses polémiques au sein de la communauté scientifique. En effet, les risques encourus par ces programmes à grande échelle ne sont pas suffisamment évalués, et soulèvent d’inquiétantes interrogations quant à leurs conséquences incontrôlées. L’idée de disperser des molécules réfrigérantes dans l’atmosphère terrestre n’est pas sans rappeler l’impact des gaz CFC sur la couche d’ozone et indirectement sur un effet refroidissant du climat. En ce sens, la dispersion de molécules aux propriétés similaires (les partisans du chemtrail apprécieront) serait une opération de géo-ingénierie particulièrement hasardeuse, pour ne pas dire désespérée. Plutôt que de se présenter comme une opération réaliste et raisonnée, cette dispersion massive de molécules réfrigérantes se présente comme une charge violente portée à la géio-ingénierie. Bong Joon-ho nous rappelle donc, à sa façon, que la meilleure manière de limiter le réchauffement climatique reste encore de raisonner nos activités humaines, et non de générer une alternative aussi dantesque que catastrophique …

Enfin, attardons-nous quelque peu sur le traitement esthétique du film, et notamment des scènes de violence. Snowpiercer se présente à l’écran comme un film d’action particulièrement cru, ne laissant que peu de place à la violence suggérée. Littéralement, les scènes les plus gores dégoulinent de sang, de crasse et de sueur. La violence gratuite nous est livrée avec jubilation, filmée au ralenti et entre-coupée de projections de sang sur les parois des wagons exigus. Cette violence confine à la folie, et pourtant elle se présente comme codifiée, nécessaire à la bonne marche du train. Elle est insoutenable dans sa justification au nom de la régulation de la population en vase clos. Cette violence institutionnalisée sert donc de soupape de sécurité, puisque la dégradation dans le sang de certains wagons permet la survie à long terme de tous les passagers. Reste cependant l’individualisme et la claustrophobie de certains personnages, que leur inconscient pousse à vouloir sortir à tout prix du transperceneige. Et si la promesse d’un mode extérieur de nouveau habitable n’est qu’un vague espoir à laquelle se raccroche l’esprit humain ? Leur désir de vouloir stopper le train devient alors totalement irrationnelle, confinant même à la folie. Peut-être est-ce là un des messages du réalisateur à travers son film : le collectivisme et l’individualisme apparaissent tous deux comme des conceptions violentes de la société, seulement le premier amène à l’ordre tandis que le second ne mène qu’au chaos. Un discours sociologique pour le moins très proche de la philosophie asiatique.

Snowpiercer n’est cependant pas un film de hard science, et le spectateur est appelé à suspendre son incrédulité pour profiter de ce conte moral teinté de métaphores et d’exagérations. Mais malgré ses quelques incohérences entre les scènes et son final peut-être trop ouvert pour véritablement livrer une conclusion au spectateur, Snowpiercer reste un bon film d’anticipation post-apocalyptique. Mêlant action et critique sociétale, l’adaptation de la bande-dessinée revisite également le thème d’un nouvel âge glaciaire d’une manière plutôt intelligente. Au final, une belle surprise pour un film dont je n’attendais que peu de choses. On aimerait qu’il en soit ainsi plus souvent en matière de films récents de science-fiction …


Le navire des glaces – Michael Moorcock

navire_glaces_moorcockDans un futur proche, suite à des modifications climatiques restées mystérieuses, la Terre est devenue un monde polaire. Face à ce cataclysme, l’Humanité a du s’adapter. Sur l’ancien plateau de Matto Grosso, huit cités troglodytes survivent selon les dures lois de la Glace-Mère. A la tête de flottes de navires des glaces, les hommes chassent les gigantesques baleines terrestres et organisent un reliquat d’activité économique. Mais ce monde agonise peu à peu, alors que les matériaux se font rares et que la technologie héritée des siècles plutôt des anciens hommes vient progressivement à défaillir. Le taciturne capitaine Konrad Arflane arpente seul ces étendues glacées. Victime de la guerre économique que mène Friesgalt contre les autres cités, notre capitaine a perdu son navire et préfère la mort dans les étendues glacées au déshonneur. Par le plus grand des hasards, il va cependant sauver le seigneur légitime de Friesgalt, seul rescapé du naufrage de son navire des glaces. Malgré ses réticences, Arflane est attiré par le seigneur Rorsefne et finit par se mettre au service de sa famille. Le vieil homme lui révèle alors les circonstances de son naufrage : de retour d’une expédition dans le Nord, il prétend avoir redécouvert la cité légendaire de New-York, et souhaite monter une nouvelle expédition. Arflane hésite, mais finit par accepter d’en prendre le commandement. Car au-delà des promesses de gloire et de richesse, le capitaine espère secrètement que ce pèlerinage jusqu’au royaume de la Glace-Mère rallumera la foi qui s’éteint en son cœur …

Roman post-apocalyptique paru en 1969 sous le titre The Ice Schooner, le récit fut initialement diffusé sous la forme d’un feuilleton en trois épisodes dans la revue SF Impulse entre 1966 et 1967. La première édition française, diffusée dans la collection Club du Livre d’Anticipation, y rajoutait Le programme final, un récit appartenant pour sa part au cycle de Jerry Cornelius. Un choix pour le moins surprenant puisque Le navire des glaces ne se relie pas à une saga en particulier, ni au cycle du Champion Eternel. S’il est qualifiable de roman de « climate fiction », Le navire des glaces prend pour sa part le contre-pied des projections climatiques actuelles. Un détail sans importance pour Moorcock qui ne cherchait nullement à prendre parti dans le débat des années soixante opposant scientifiques partisans d’un réchauffement ou d’un refroidissement climatique. Cependant, le monde glacé mis en scène n’est pas sans évoquer la théorie de la Terre « boule de neige » , modèle climatique supposant qu’en certaines périodes géologiques de glaciation extrême, la majeure partie de notre planète ait pu se retrouver recouverte d’une couche de glace. Un tel scénario est un défi pour la biosphère. Moorcock résout en partie ce problème en imaginant un écosystème polaire complexe, mélange d’évolution et d’adaptations extrêmes en un laps de temps très court – à peine quelques siècles. La chaîne alimentaire perdure grâce à quelques rares oasis de chaleur où l’eau liquide s’écoule encore, tandis que de rares grands prédateurs parcourent les étendues glacées à la recherche de proies ou de charognes. Moorcock ne manque pas d’accumuler les incohérences vis à vis de la macro-évolution, autant d’éléments laissant supposer que cette nouvelle biosphère a été en grande partie modelée par le génie génétique. La véritable genèse de ce monde glacé, révélée à la toute fin du roman, est d’ailleurs là pour nous le confirmer. Et puisque cette Terre gelée est l’œuvre de la folie des hommes, Moorcock s’emploie avec un malin plaisir à faire souffrir ses personnages prisonniers des neiges éternelles.

La Glace-Mère met à l’épreuve ses enfants. Dans ce monde hostile et pauvre en ressources, l’héritage technologique des anciennes nations est une bénédiction. Les huit cités survivent ainsi grâce aux navires de glace fabriqués peu de temps avant l’effondrement final de la civilisation, et se doivent de suivre des lois rigoureuses pour que les générations futures puissent à leur tour survivre. Le culte même de la Glace-Mère est une invention des anciens, afin de conditionner psychologiquement leurs descendants à ce mode de vie extrême. Cependant, cette existence ne peut qu’être que transitoire, le temps que le climat terrestre se rétablisse de nouveau. Or ces changements climatiques, que les hommes des huit cités perçoivent désormais, sont perçus avec autant de frayeur que le refroidissement passé. Avec le retour du réchauffement, c’est tout une civilisation polaire qui menace de s’effondrer. Face à cet avenir crépusculaire, l’espoir réside peut-être au cœur de la cité légendaire de New-York. Apparaît alors l’image quasi-religieuse d’un messie des glaces, en l’occurrence le capitaine Arflane, dont la destinée semble liée au destin des huit cités.

Mais Arflane n’est pas à proprement parler une figure héroïque. Ses actes sont bien trop souvent influencés par son humeur changeante et l’amour qu’il porte à Ulrica. De même, sa foi vacillante en la Glace-Mère le mène à constamment hésiter entre résolution fanatique et doute raisonné. Conditionné par une tradition que le récent réchauffement climatique vient effriter, son jugement variable menace la bonne marche de toute l’expédition – au même titre que la rébellion d’Ulsenn risque à tout moment de saper le moral de l’équipage. Moorcock s’attarde non sans talent sur cet anti-héros indécis, malmenant l’image du fier capitaine embarqué dans une héroïque expédition d’exploration. L’effet ressenti à la découverte du personnage n’est pas sans rappeler le Moby Dick d’Herman Melville. Le capitaine Arflane a quelques airs de capitaine Achab, marin émérite mais à l’esprit consumé par son désir de vengeance contre l’énorme cachalot blanc. Après quelle chimère court Arflane ? L’homme ne chasse pas un Léviathan mais traque la mythique cité gelée de New-York, symbole de sa propre foi et de son mode de vie. Il ne sait si cette quête lui apportera doute ou réconfort spirituel. Mais son entourage lui est tout aussi redoutable que ce périlleux voyage : attaché malgré lui à la famille Rorsefne, il ne semble pas prendre conscience que ses véritables ennemis sont ces aristocrates des glaces. Chaque pas en leur direction, chaque alliance ou conflit éclatant ne font que le rapprocher du gouffre qui menace de le perdre corps et âme.

Roman particulièrement réussi, à mi-chemin entre fiction climatique et réflexions post-apocalyptiques, Le navire de glace revisite les récits d’exploration polaire et de chasse à la baleine à travers le personnage du capitaine Arflane, croisement inédit entre l’explorateur Peary et le capitaine Achab. Moorcock dresse ainsi le portrait d’un homme hésitant, perdu entre les dogmes de sa foi et les preuves de la science. Une figure éternelle, soumise à l’impitoyable pression du changement. L’homme peut-il se fier à la religion pour s’adapter ? La conclusion de Moorcock est sans appel, et aussi vrai que la glace peut fondre, la connaissance est un feu brûlant que rien ne peut arrêter.

 

Le navire des glaces, Michael Moorcock (The Ice Schooner , 1969). Editions Pocket-SF (traduction de Jacques Guiod), 1988, n°5286, 256 p.


Pourquoi la théorie de la Terre creuse sonne faux ?

Les fans d’Iron Sky trépignent d’impatience depuis la diffusion du premier trailer de la séquelle tant attendue. Au menu dans cette vidéo toujours plus délirante, Sarah Palin révèle sa nature reptilienne et descend depuis un passage secret situé en Antarctique jusqu’à la face interne de notre globe terrestre, abritant une civilisation nazie. Autant d’éléments inspirés des récits pulps et des théories du complot que ne cessent de relayer depuis des décennies les partisans de la Terre creuse. Aussi surprenant que cela puisse l’être, il suffit d’effectuer une rapide recherche sur le web pour dénicher une multitude de pages dédiées à la description de cette coquille vide que serait la Terre. Mieux encore, des gouffres polaires habilement dissimulés par les gouvernements mondiaux permettraient de rallier le monde intra-terrestre et ses civilisations avancées. Le lecteur averti ne manquera pas de reconnaître à travers ces théories farfelues quelques trésors de la science-fiction, genre littéraire regorgeant de récits de mondes creux ou caverneux. S’il serait bien trop long de référencer toutes les œuvres sur ce billet, citons tout de même « Les Aventures d’Arthur Gordon Pym » d’Edgar Allan Poe (1838), le fameux « Voyage au centre de la Terre » de Jules Verne (1864) ou encore le Cycle de Pellucidar d’Edgar Rice Burroughs (1914-44). De même, les petits français de la fin des années 80 gardent certainement un souvenir ému de la série animée des Mondes Engloutis naguère diffusée sur Antenne 2. Puisque la fiction ne sera pas le thème principal de ce billet, et sachant que les amateurs de récits souterrains ne manqueront pas de signaler leurs œuvres préférées dans les commentaires, concentrons-nous plutôt sur la potentielle crédibilité de ces théories de la Terre creuse. Difficile d’y apporter le moindre crédit, je vous vous l’accorde. Mais au-delà de toute raillerie bien légitime, est-il possible d’envisager un tel modèle géophysique, et sur quelles sources scientifiques s’appuient les partisans de la Terre creuse ? Voilà une question des plus originales à traiter, me direz-vous. En guise d’introduction, je reviendrai en premier lieu sur une brève histoire de ces théories. Il sera ensuite temps de développer un modèle géophysique hypothétique de Terre creuse fidèle aux visions des partisans de sciences parallèles, que nous soumettrons avec un malin plaisir à l’impitoyable couperet de la réalité physique. Dura scientia, sed scientia …

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Un peu d’histoire parallèle

La plupart des mythologies antiques témoignent de l’intérêt précoce de l’Humanité pour les mondes souterrains. Dans la mythologie sumérienne et akkadienne, l’Apsû est un océan souterrain d’eau douce qui alimente les lacs, puits et rivières de surface. Le dieu Enki y vécut avant même que les premiers hommes ne voient le jour. Dans les légendes sumériennes et akkadiennes, la déesse Inanna tenta de détrôner sa sœur aînée Ereshkigal, souveraine du Monde Inférieur. Pour les anciens égyptiens, le dieu solaire Râ traversait durant la nuit le monde souterrain de la Douât. Dans la mythologie grecque, le Royaume d’Hadès est un lieu souterrain où séjournent les âmes avant d’être jugées. L’accès aux Enfers est gardé par le Cerbère. La tradition perdure avec le dieu romain Pluton et se transmet aux Chrétiens. Le Nouveau Testament nous révèle ainsi l’épisode de la descente aux Enfers et de la résurrection du Christ. Les cavernes et mondes infernaux situés sous terre s’opposent alors aux domaines célestes ou terres lointaines baignées de lumière, la séparation entre les royaumes célestes et souterrains se teinte avant tout de manichéisme.

Il faut attendre plusieurs siècles pour que les mondes souterrains sortent de leur symbolique religieuse et soient abordés par l’astronome britannique Edmound Halley. En 1692, le savant publie dans la revue Philosophical Transactions of Royal Society of London un article discutant de la structure interne du globe. Cherchant à expliquer les variations du magnétisme terrestre, il considère que la Terre est constituée de quatre sphères concentriques d’une épaisseur de 800 km, toutes peuplées en leur surface. Les mondes souterrains bénéficieraient d’une atmosphère lumineuse, dont les volutes s’échappant à notre surface seraient responsables des aurores boréales. Euler, d’après une légende urbaine persistante, aurait lui aussi affirmé que la Terre est un monde creux doté d’un soleil interne. Selon toute vraisemblance, il s’agirait plutôt d’un simple exercice de pensée et non d’un discours géophysique réellement défendu par le mathématicien. Le physicien et mathématicien écossais Sir John Leslie reprit quant à lui l’idée d’une Terre creuse en suggérant que deux petits soleils, Pluton et Proserpine, s’y cachaient au cœur d’une large voûte interne.

symmes-hollow-earthLa version moderne de la théorie de la Terre creuse ne connaît son véritable essor qu’en 1818, lorsque le vétéran américain de la guerre de 1812 John Cleves Symmes clame que la Terre est une enveloppe de 1300 km d’épaisseur et que quatre coquilles concentriques constituent sa structure interne. Chaque coque présente deux ouvertures aux pôles, la nôtre se distinguant par des gouffres de 2300 km de diamètre. Symmes ne publie rien de son vivant, mais ses talents d’orateur lui valent l’attention d’un petit groupe d’admirateurs. Il tenta de monter sa propre expédition polaire pour rallier le trou septentrional (ou « trou de Symmes » ), mais sans succès. Son disciple James McBride rédigea en 1826 « La théorie des sphères concentriques de Symmes » que son fils Americus Symmes publia en 1868. La même année, W.F. Lyons publia  « Le Globe creux » , sensiblement proche des thèses de Symmes. Un an plus tard, en 1869, l’herboriste Cyrus Reed Teed prétendit être en contact télépathique avec une femme vivant sur la face interne de la Terre. Il développa ses élucubrations jusqu’au point de fonder un culte : les Koreshans. En 1906, William Reed publia « Le fantôme des Pôles » où il exposait une théorie de la Terre creuse sans coquilles concentriques ni soleils internes. Pour Reed, l’échec des expéditions polaires dont il était le contemporain représentait la preuve éclatante de l’existence de ces gouffres situés aux deux pôles. Marshall Gardner publia en 1913 « Un voyage vers l’intérieur de la Terre » dans lequel il reprenait en partie les idées de Reed et imaginait une Terre creuse contenant un soleil intérieur. Il déposa même le brevet d’un globe terrestre modélisant cet étonnant système interne !

Le succès de l’expédition Peary au pôle nord en 1909, suivie en 1911 de l’expédition Amundsen au pôle sud ne décourage pas pour autant les partisans de la Terre creuse. Pas plus que le survol du pôle nord en dirigeable par Amundsen et Nobile (1926) puis en avion par le contre-amiral Byrd (1926), bien au contraire. Lorsque Byrd revint de son expédition en Antarctique (1928-1930), la somme de connaissances scientifiques accumulées par son équipe de scientifiques avait de quoi donner le tournis. Son survol du pôle sud tenait également de l’exploit aventurier et aurait dû enterrer définitivement la polémique d’une Terre creuse. Cependant, Byrd se plaisait à enrober ses récits d’expédition de métaphores et descriptions ampoulées : ainsi surnomme-t-il l’Antarctique « terre du mystère éternel ». Il n’en fallait pas plus pour convaincre les amateurs de sciences parallèles que Byrd leur délivrait un message caché, et que l’explorateur américain avait volontairement dissimulé sa découverte du gouffre austral. La théorie du complot gagna même en vigueur au lendemain de l’expédition militaire Highjump (1946-47), dirigée par le contre-amiral Byrd en personne. Comment expliquer que l’US Navy ait déployé 5 000 hommes, 13 navires et 26 avions en Antarctique si ce n’est pour mener un vaste complot mondial ? Le ridicule de la question peut porter à sourire, d’autant plus que cette opération avait officiellement pour objectif d’asseoir les prétentions américaines sur une partie du continent austral. Mais une explication aussi simple ne convaincre les conspirationnistes, qui lui préfèrent de loin les interprétations les plus farfelues. Au rang des opérations secrètes prétendument menées par la marine américaine figurent, dans le désordre : l’exploration du gouffre austral, l’éradication des peuplades intra-terrestres, la destruction d’une station spatiale alien, ou encore l’anéantissement d’une base secrète nazie dans laquelle Hitler et ses derniers lieutenants auraient trouvé refuge quelques années auparavant. Si ces théories s’avéraient exactes, il nous faut dans ce cas souligner l’incontestable supériorité de l’armée américaine, puisque les rapports d’incident ne recensent qu’un avion écrasé contre une montagne (3 morts), un sous-marin entré en collision avec un iceberg (le bâtiment endommagé mit le cap vers la Nouvelle-Zélande) et un soldat accidentellement mort en déchargeant du matériel d’un bateau. Rien ne résiste à l’oncle Sam !

Amazing0647Après les années 40, inspirés par les fantasmes d’expéditions de Byrd, les partisans de la Terre creuse se focalisent plus précisément sur les descriptions de Reed et Gardner tout en y rajoutant une touche d’ufologie. L’origine de ce phénomène serait probablement née de la complicité entre deux amoureux de science-fiction et d’ufologie : Richard Sharpe Shaver et Raymond A. Palmer. A la fin des années 40, Palmer, alors éditeur d’Amazing Stories, publia le « Mystère Shaver ». Le dénommé Shaver y explique avec le plus grand sérieux, et sous couvert de fiction, qu’il reçoit des « voix » émanant des profondeurs de la Terre. Selon lui, il s’agit des Deros, des créatures dégénérées issues d’une race supérieure préhistorique désormais éteinte. La rédaction d’Amazing Stories reçut des courriers de lecteurs témoignant avoir eux aussi entendu les voix sataniques. A la même époque, Shaver et son complice s’intéressèrent au phénomène émergeant des observations de soucoupes volantes. Les deux hommes auraient vraisemblablement participé à la diffusion des « flying saucers » dans la presse généraliste américaine, propageant ainsi un des plus grands mythes de l’ufologie actuelle. Il n’en fallut pas plus pour que OVNI et Terre creuse se rejoignent. Chose remarquable, le magazine Life relaya en 1952 les théories de Shaver, sans qu’aucun de ses journalistes n’y trouve à redire. En 1964, l’ésotériste Raymond W. Bernard (pseudonyme d’un certain Seigmeister) publia « La Terre creuse – La plus grande découverte géographique de l’histoire fait par l’amiral Richard E. Byrd dans les terres mystérieuses au-delà des pôles – La véritable origine des soucoupes volantes ». Mais il ne s’arrêta pas en si bon chemin et publia également « Les Soucoupes volantes de l’intérieur de la Terre », ouvrage de référence tout aussi déluré. Persuadé qu’il existe plusieurs passages secrets ralliant le monde intérieur, il mourut d’une pneumonie en 1965, alors qu’il cherchait un de ces tunnels en Amérique du Sud. Un autre auteur utilisa le pseudonyme de Raymond Bernard pour publier en 1969 l’ouvrage « La Terre creuse » : l’auteur peuple à son tour le monde intra-terrestre de soucoupes volantes. En 1970, Raymond Palmer refit parler de lui en publiant un cliché satellite du pôle nord sur lequel figure un énorme trou noir. Le cliché, non truqué, est en fait mal interprétée : la zone sombre correspondant à la limite de couverture photographique du satellite en orbite. Depuis cette date, de nombreux conspirationnistes clament révéler la vérité à partir de clichés similaires. Détail amusant, leurs « goufres polaires » rétrécissent à mesure que s’agrandissent les zones couvertes par les satellites météorologiques …

La multiplication des missions polaires et des clichés pris depuis l’espace ne convainc pas pour autant les partisans de la Terre creuse. Les théories les plus farfelues s’accumulent, peuplant le monde intra-terrestre aussi bien de soucoupes volantes que de races supérieures, d’anciens égyptiens ou de rescapés nazis, vikings, mayas, incas ou aztèques. En 1995, le journal canadien Weekly World News publia le témoignage d’un haut responsable de la NASA, qui sous couvert d’anonymat révélait que l’agence spatiale communiquait depuis un an avec une civilisation cachée à l’intérieur de la Terre ! Bien entendu, l’informateur refusait de détailler ses révélations et le journal jugea inutile de vérifier ses sources. En 2001, Kevin et Mattheu Taylor publièrent « La Terre sans horizon » dans lequel ils décrivent une Terre creuse à soleil interne, responsable selon eux du magnétisme terrestre. Les amateurs d’ésotérisme et de télépathie s’en donnent également à cœur joie, et la démocratisation du web leur fournit un formidable outil de diffusion de leurs « témoignages ». En 2007, les partisans de la Terre creuse s’approprièrent même des clichés de la sonde Cassiny-Huygens : selon eux, la découverte d’un vortex polaire austral dans l’atmosphère de Saturne démontrerait que la géante gazeuse est elle-aussi creuse. Les sites de sciences sont même accusés de « travailler pour le gouvernement » en minimisant l’importance de la découverte … Parions que certains braves lanceurs d’alerte feront de même dans les commentaires de ce billet.

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Séismes, volcanisme et tectonique des plaques

Si la Terre est creuse, alors la géologie devra être entièrement réécrite. Mais modérons notre enthousiasme, ce n’est pas encore l’heure de contacter les maisons d’éditions universitaires. En effet, les sciences de la Terre possèdent pour l’heure de sérieux arguments remettant en cause l’idée même d’une coquille creuse terrestre.

Commençons par un peu de sismologie. Lorsqu’un séisme se déclenche, des vibrations générées par la rupture se propagent dans toutes les directions : il s’agit des ondes sismiques. Quelques rappels de cours de lycée, il existe différentes types d’ondes. Les ondes P (primaires) ou ondes de compression, se propagent à travers les couches internes et même dans le noyau terrestre. Elles sont enregistrées en premier sur les sismographes. Les ondes S (secondaires) ou ondes de cisaillement, de vitesse inférieure et ne se propageant pas dans les milieux liquides, ne sont détectées qu’en second et sont arrêtées par le noyau externe liquide de la Terre. Leur propagation n’est donc pas globale, contrairement aux ondes P.

Les ondes sismiques sont donc extrêmement intéressantes pour déterminer la structure interne de la Terre. Étant donné que les ondes de compression émises par un séisme sont potentiellement enregistrables par des sismographes situés en tout point du globe, celles traversant les couches les plus profondes de la Terre vont connaître une vitesse modifiée selon la structure des matériaux constitutifs. La vitesse des ondes P est calculée selon la formule suivante : Vp = √(K+0,75µ) / ρ avec Κ pour le module d’incompressibilité, μ pour le module de cisaillement et ρ pour masse volumique.

Plus un corps est difficile à comprimer ou à déformer, plus la vitesse des ondes P augmente. Plus le corps est dense, moins cette vitesse est grande. Au cours de leur progression dans le manteau, la vitesse des ondes P augmente avec la profondeur et la pression croissante (Vp < 14 km/s). Dans le noyau externe, constitué principalement de fer liquide, la vitesse des ondes P diminue car µ devient plus faible (Vp < 10 km/s). Dans la graine (solide), la vitesse des ondes augmente de nouveau (Vp > 11 km/s) en raison des fortes pressions auxquelles sont soumisses le fer solide, principal composant chimique de cette ultime structure interne.

Si la Terre présentait de vastes cavités souterraines de la taille d’un continent ou se composait de coquilles concentriques, alors les ondes sismiques seraient brutalement interrompues à partir d’une distance limite de l’hypocentre du séisme. Il serait dans ce cas impossible de détecter un séisme produit aux antipodes d’une station sismologique, tout simplement parce que, d’après la formule de la vitesse des ondes P, les propriétés de compression et la très faible densité de l’air feraient brutalement chuter la vitesse de ces ondes dès qu’elles déboucheraient sur le monde intra-terrestre. La face interne pourrait tout au plus « ressentir » les vibrations du séisme, de la même manière que la surface terrestre localise son épicentre. En conclusion, la propagation des ondes P s’oppose totalement à l’idée d’une Terre creuse !

Quant à l’existence de mondes souterrains, leur présence entraînerait des zones « silencieuses » correspondant à une perte brutale d’ondes P. En effet, par projection de ces ondes, il serait même possible de déterminer une sorte « d’ombre sismique » correspondant à la position du monde souterrain absorbant spécifiquement les ondes l’atteignant. Si une telle situation existait, alors les stations sismiques du monde entier l’auraient déjà détecté. Or, ce n’est pas le cas. A ce sujet, la plus grande caverne au monde se situe au Vietnam : il s’agit de la grotte Hang Soon Dong. Longue de 4 kilomètres, elle présente une vaste galerie de 200 mètres de haut sur 100 mètres de long. Aux États-Unis, le Parc national de Mammoth Cave (Kentucky) présente également le plus grand réseau souterrain au monde. De quoi inspirer bon nombre de légendes et attirer de nombreux spéléologues, mais aucune raison pour autant d’y voir une connexion avec des mondes intra-terrestres. A l’échelle de la structure terrestre, il ne s’agit là que de petits phénomènes de surface de la croûte terrestre. En définitive, ces grottes inspirent surtout l’imagination féconde des hommes.

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Propagation des ondes sismiques (crédits : columbia.edu)

A l’inverse, le volcanisme pourrait nous permettre d’estimer grossièrement l’épaisseur possible d’une coquille sphérique terrestre. En effet, la chambre magmatique d’un volcan se situe entre 20-30 km et 100-110 km de profondeur. S’il existe une surface intra-terrestre, ces chambres magmatiques profondes doivent se situer à une épaisseur médiane, ce qui permet d’estimer qu’une coquille d’au minimum 200 km d’épaisseur est nécessaire afin d’assurer un volcanisme sur les deux face. La chambre magmatique est le lieu d’accumulation du magma issu de la fusion des roches dans le manteau terrestre sous l’effet de la pression et de la température. Mais avec une coquille aussi fine, la portion de manteau terrestre serait extrêmement réduite : à peine quelques dizaines de kilomètres dans la zone médiane ! Il devient difficile dans ce cas d’envisager des conditions physiques suffisantes pour former des chambres magmatiques. Autre problème majeur : la tectonique des plaques est assurée par des mouvements de convection dans le manteau inférieur. Or cette structure n’est atteinte qu’après avoir franchi le manteau supérieur, ou asthénosphère, à 700 km de profondeur. Pour que s’opère le mouvements des plaques tectoniques, elles-mêmes d’une épaisseur 10 à 100 km, il convient donc d’agrandir nos proportions. La coquille de 800 km d’ Halley est insuffisante, celle de 1300 km d’épaisseur de Symmes non plus. Car pour garantir une tectonique des plaques à la surface de notre Terre creuse, il faut prévoir une épaisseur de 2900 km, soit jusqu’à la discontinuité de Gutenberg qui délimite le noyau externe et le manteau inférieur ! Mais si la surface interne est « habitable » et donc froide, comment le gradient de température affectera-t-il les conditions de viscosité du manteau inférieur ? Faut-il aussi prévoir une lithosphère (croûte terrestre) interne ? Et voilà notre coquille sphérique encore épaissie en conséquence !

Enfin, en procédant à l’énucléation de notre Terre, nous soulevons un autre problème majeur. Grâce aux mouvements du noyau métallique externe liquide, notre planète possède un champ magnétique, élément essentiel pour protéger sa surface du bombardement des particules charriées par le vent solaire. Sans ce bouclier magnétique, l’atmosphère serait progressivement « soufflée » sous l’action de ce vent solaire et toute forme de vie serait annihilée. Sur Mars, le noyau externe refroidi et solidifié a entraîné la disparition de la magnétosphère. Ce facteur est vraisemblablement une des raisons de l’absence de vie martienne. Étant donné que ce noyaux externe est indispensable à la vie sur Terre, imaginer que la Terre est creuse revient à nier notre propre existence ! A moins, bien entendu, que les habitants du monde intra-terrestre nous aient fabriqué un générateur géant de champ magnétique.

Conclusion de ce premier bilan géologique, non seulement les données sismographiques ne sont pas compatibles avec les modèles d’une Terre caverneuse ou creuse, mais encore le volcanisme et la tectonique des plaques soulèvent de sérieuses interrogations quant à la taille minimale requise pour notre coquille sphérique terrestre. Pire encore : l’absence de noyau externe signifierait la disparition du champ magnétique terrestre, et avec lui de toute la biosphère. Si malgré tout vous conservez encore un maigre espoir de découvrir une civilisation atlante cachée au cœur de la Terre, attendez-vous à une douche froide. Car entre en scène un nouveau détracteur : l’une des quatre forces fondamentales régissant l’Univers, rien que cela.

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Une question de gravité

Sur Terre, un objet de masse m subit l’accélération de la pesanteur g sous la forme d’une force verticale dirigée vers le bas et appelée poids de l’objet selon la relation P = m.g (avec g = 9,81 m/s²). Cette accélération de la pesanteur correspond à la formule g = G.MT/RT² dans laquelle MT est la masse de la Terre (5,97.1024 kg), RT le rayon terrestre (6378 km) et G la constante universelle de gravitation (6,674.10-11 m3.kg-1.s-2). Pourquoi recourir à la constante de gravitation pour critiquer les théories de la Terre creuse ? Tout simplement parce que l’accélération de pesanteur va être liée à la masse de la Terre. Or, si la planète est creuse, sa masse devrait être inférieure à celle estimée par les géologues, et l’accélération g ressentie s’en retrouver également diminuée. Sachant l’épaisseur de notre coquille sphérique terrestre, il est possible de calculer sa masse totale. Nous obtiendrons ainsi de nouvelles valeurs d’accélération de la pesanteur à sa surface. Mais avant d’obtenir ces résultats, il est impératif de discuter du modèle de Terre creuse retenu pour nos calculs.

D’après la plupart des partisans contemporains de ces théories, la Terre est soit une coquille vide, soit une enveloppe renfermant un soleil interne. Nous ignorerons donc les modèles de Halley, Euler ou Symmes, bien trop anciens – voire excentriques – pour être discutés ici. Puisque la surface interne de la Terre est supposée peuplée, le volume interne de notre planète creuse n’est donc pas vide mais constitué d’une atmosphère. Pour des raisons physiques discutées plus tard, nous considérerons la densité de cette atmosphère globalement homogène et égale à celle mesurée à la surface terrestre. Ainsi, il sera plus facile d’envisager que d’hypothétiques « gouffres polaires » permettent de communiquer avec la surface interne sans créer d’immenses vortex atmosphériques. Enfin, si un soleil interne existe, il nous faut discuter son rayon minimal ainsi que sa densité, ces valeurs permettant d’en déduire son volume, sa masse et bien entendu sa contribution à la gravité terrestre.

Au cours du chapitre précédents, nous avons proposé plusieurs épaisseurs limites susceptibles de décrire notre coquille terrestre. La première proposition, fixée à 200 km, permettrait un volcanisme durant les premiers âges de la Terre avant son refroidissement définitif, tandis que la seconde proposition de 2900 km se veut (difficilement) compatible avec la tectonique des plaques. Les calculs permettant d’estimer l’accélération de la pesanteur à la surface de ces deux modèles de mondes creux sont faciles à résoudre : ils ne nécessitent que des formules de physique et mathématique de niveau lycée. Suivons donc l’exemple d’Euler en résolvant ce problème imaginaire : sachant que le volume d’une sphère équivaut à v = 4/3.π.r, il est possible de calculer le volume de notre coquille en distinguant vTerre = vcoquille + vcreux. La masse de la coquille peut ensuite être calculée en se référant aux densité des couches géologiques terrestres et en utilisant la formule m = vcoquille.mvolumique. Toutes les constantes nécessaires à la résolution de ces équations ont été prises dans des ouvrages universitaires de référence, mais les curieux n’auront aucun mal à les retrouver sur des encyclopédies en ligne. Le calcul du volume de l’air suit le même raisonnement, à la différence près qu’il faut utiliser cette fois-ci le volume creux de notre sphère. Les masses totales (coquille + atmosphère interne) sont ensuite utilisées pour résoudre la formule g = G.MTerre creuse / RT² présentée ci-dessus. Une fois les calculs achevés, nous trouvons les accélération de pesanteur suivantes, comparées dans le tableau ci-dessous :

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Il n’est pas nécessaire d’être physicien pour comprendre qu’un léger problème de pesanteur se pose à nos habitants d’un monde creux. Tout au pire (épaisseur de 200 km), la pesanteur devient quatre fois plus faible que sur la Lune ; tout au mieux (épaisseur de 2900 km), la pesanteur équivaut aux deux tiers de celle s’exerçant habituellement à la surface de la Terre ! Or jusqu’à preuve du contraire, il ne me semble pas que bondir en l’air me permette de reproduire les cabrioles lunaires des astronautes. Si notre planète était creuse, alors sa faible pesanteur aurait également des conséquences fâcheuses sur la pression atmosphérique. La planète Mars possède une atmosphère ténue, de l’ordre de 0,6% de la pression atmosphérique terrestre au niveau des océans. Il est désormais prouvé que l’atmosphère martienne fut beaucoup plus dense (jusqu’à 90% de la pression atmosphérique terrestre) voici près de 3,5 milliard d’années. Plusieurs facteurs expliquent cette déplétion atmosphérique : l’érosion par les vents solaires en raison de la disparition de la magnétosphère martienne (voir section précédente), la collision avec des astéroïdes assez massifs pour expulser de larges portions d’atmosphère, et enfin une faible pesanteur favorisant la libération progressive de gaz (ou échappement de Jeans). Avec des pesanteurs relatives de 0,04-0,68 g selon le modèle considéré, la surface actuelle de notre Terre creuse serait donc très probablement dépourvue d’atmosphère mais également d’hydrosphère. En effet, à des pressions négligeables ou aussi basses que sur Mars, les océans, lacs et rivières s’évaporeraient. Notre monde serait stérile et aride, semblable à une coquille de noix aussi sèche qu’inhabitable. Respirez à plein poumons, buvez un verre d’eau : vous venez de démontrer par ces gestes anodins que la Terre n’est pas creuse.

Retournons le problème et intéressons-nous à la gravité subie par les habitants du monde intra-terrestre. La situation est plus complexe, car selon la théorie de Gauss pour la gravitation, le champ gravitationnel à l’intérieur d’une sphère creuse est considéré comme homogène et nul. Les contributions au champ gravitationnel interne se cumulent dans des directions opposées et s’annulent en tout point. En physique, le champ gravitationnel est lié à la présence d’un objet massique susceptible d’exercer une influence gravitationnelle sur tout autre corps situé à proximité. Conséquence d’une coquille sphérique homogène dans l’espace, tout corps emprisonné va « flotter » en apesanteur sans qu’il ne subisse d’effet gravitationnel de l’objet sphérique. Qu’en est-il pour la face interne de notre Terre creuse ? Si sa topographie ne donne pas une surface homogène en tout point, la somme totale des influences de ces irrégularités de surface entraîne une très modeste modification de la théorie de Gauss. En définitive, la gravité reste quasi-nulle dans notre monde intra-terrestre. Notez que cela peut présenter un avantage pour y fonder des spatioports aliens, plus besoin de consommer au décollage pour échapper à l’attraction terrestre ! Mais tout voyageur de ce monde interne risque également de connaître les affres d’une chute libre s’il n’est pas correctement harnaché …

Seul espoir de toucher le plancher interne des vaches, la force centrifuge. Principe de mécanique newtonienne évoqué pour créer une gravité artificielle dans les vaisseaux spatiaux, elle stipule que tout objet soumis à une vitesse de rotation le long d’une d’une trajectoire circulaire subit une force d’expulsion selon l’équation F = m.v²/RT. Sur Terre, cette force centrifuge existe et s’applique sur tout objet. La vitesse de rotation de la Terre est de 465 m/s , en supposant cette valeur inchangée et en considérant un individu situé à l’équateur (zone géographique où la force centrifuge est maximale), nous pouvons calculer l’accélération centrifuge a = F/m = v²/RT = 0,034 m/s². Notez que cette accélération, représentée comme un vecteur s’opposant à la pesanteur, connaît une application technique : en effet, la force centrifuge réduit la pesanteur jusqu’à obtenir une valeur minimale au niveau de l’équateur (gmin = 9,78 m/s²). Il est donc plus rentable en carburant de faire décoller une fusée en s’approchant de l’équateur, d’où la position stratégique de Cap Canaveral pour les américains. Sur la face interne de notre Terre creuse, cette force centrifuge permettrait-elle d’obtenir un effet de pesanteur ? En calculant l’accélération centrifuge pour chaque rayon d’espace vide (RTerre = Rcoquille + Rvide) nous obtenons les résultats suivants : avec une coquille de 200 km d’épaisseur l’accélération est de 0,035 m/s² (soit 0,003 g), tandis qu’avec une coquille de 2900 km d’épaisseur l’accélération est de 0,062 m/s² (soit 0,006 g). Ne comptez donc pas trop sur la force centrifuge pour ressentir la même gravité qu’à la surface terrestre !

hollow_earth_sunLe soleil interne

Certaines théories vont même jusqu’à imaginer la présence d’un soleil interne au cœur de notre Terre creuse. L’idée est plus pratique pour éclaire ce monde intra-terrestre que l’atmosphère luminescente d’Halley, il faut bien le reconnaître, mais présente aussi d’énormes difficultés conceptuelles. Tout d’abord, si ce soleil émet une lumière naturelle comparable au nôtre, il faut dans ce cas envisager la présence d’une naine jaune au centre de la Terre. Pour comparaison, le rayon solaire mesure 696000 km, soit 109 fois le rayon terrestre. Supposons que ce monde interne se contente de la plus petite étoile lumineuse connue, à savoir la naine rouge OGLE-TR-122b. Cette dernière pèse tout de même un dixième de la masse de notre soleil pour un rayon de 83520 km, soit treize fois le rayon terrestre ! Quant à la gravité ressentie à la surface de la Terre, si toutefois la nature arrivait à comprimer une étoile au centre de notre planète, elle serait de 31873 g. Nous ne serions plus qu’une bouillie moléculaire inerte !

Seule solution, le soleil interne est artificiel. Cependant, la création d’une machine à lumière rayonnant depuis le centre de la Terre risque d’avoir un effet gravitationnel plutôt gênant : ce soleil artificiel générera son propre champ de gravitation, aux conséquences ambivalentes. Supposons que la masse du soleil artificiel compense la perte de masse de la Terre creuse et permette de rétablir une accélération de la pesanteur de 9,81 m/s² : ce serait une bonne nouvelle pour la surface terrestre. Mais les habitants du monde intra-terreste, quant à eux, seraient soumis à ce champ gravitationnel de substitution qui les attirerait en chute libre inexorablement vers leur brasier artificiel ! En conclusion, la mise en service d’un tel soleil artificiel a certainement provoqué la destruction de notre civilisation interne réputée si évoluée …

Une théorie qui sonne creux

Vous l’aurez certainement déjà compris, cet article sert avant tout de prétexte à la vulgarisation scientifique. A travers quelques exemples de réflexion et d’imagination autour de l’hypothèse d’une Terre creuse, les diverses réfutations proposées illustrent la délicate mécanique de la structure interne de notre planète. Loin d’être exhaustif, ce billet laisse également la porte ouverte à vos propres critiques face à ces théories complotistes. Quoi qu’il en soit, aussi fascinantes soient-elles, les théories d’une Terre creuse ne tiennent indiscutablement pas la route. Outre les preuves géophysiques de l’ineptie de ces modèles, les contraintes géologiques requises pour estimer l’épaisseur de la coquille terrestre, ou encore les contradictions apportées par la gravitation newtonienne, l’idée même d’un soleil interne vient définitivement ruiner la faible crédibilité de ces théories fantaisistes. Et pourtant, malgré toutes ces réfutations, les partisans de la Terre creuse poursuivent inlassablement leur quête de vérité. Paradoxe de notre monde moderne, s’il n’a jamais été plus facile de se procurer de l’information que depuis la démocratisation d’Internet, les hoax n’ont jamais autant progressé au sein de la population. Toutes les formules et constantes de ce billet peuvent être obtenues en quelques clics, et leur difficulté scientifique ne dépasse pas le niveau d’un bachelier. A vrai dire, il n’est même pas nécessaire d’avoir un bac scientifique en poche pour les comprendre ! La prolifération des sciences parallèles à l’ère du numérique souligne donc au combien le web n’est en rien responsable de leur apparition : il n’est que l’accélérateur de leur diffusion. Mais cette sur-exposition à l’information, qu’elle soit bonne ou mauvaise, souligne en définitive une faiblesse de nos concitoyens que l’école devrait s’évertuer à corriger : sans esprit critique ni culture scientifique élémentaire, l’internaute peut aisément se faire berner par ces informations « alternatives ». Ne fustigeons donc pas leurs partisans, mais invitons-les plutôt à cultiver leur esprit critique !