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Du fond du labo #9 spécial climat

Voici une nouvelle fournée d’actualités scientifiques pour vous occuper en ce mois de juillet à la météo capricieuse ! Puisqu’il n’y a plus de saisons et que le temps menace de nous tomber sur la tête, on se penche depuis le fond du labo sur les sciences climatiques. Bien entendu, été pourri rime avec troll climato-sceptique, et le blog n’a pas manqué de voir éclore ces derniers jours une nouvelle fournée de « climate deniers » toujours aussi velus. Mais la récréation est finie, et il est temps de revenir plus sérieusement sur l’actualité très chargée de la climatologie. Haters gonna hate !

 

NASA_2000_2005

 

Mauvaise nouvelle pour nos amis climato-sceptiques, la « pause climatique » n’en est non seulement pas une, mais le phénomène est désormais expliqué. Il est fort peu probable que cette nouvelle étude, publiée dans la revue Geophysical Research Letters, puisse convaincre les trolls les plus velus. Et pourtant, l’analyse statistique des températures moyennes mesurées directement ou non à la surface de la Terre montre que non seulement le réchauffement climatique n’est pas à l’arrêt, mais que cette accélération est actuellement ralentie par une variation climatique naturelle. En d’autres termes, un refroidissement naturel s’oppose au réchauffement climatique provoqué par l’activité humaine. Cette conclusion apparaissait déjà dans les résultats publiés par Meehl et al. en 2004. L’article proposé par Lovejoy et al. (2014) s’appuie quant à lui sur une autre méthode statistique développée précédemment par la même équipe et publiée en avril dernier dans le journal Climate Dynamics. Lovejoy et ses collègues confirment par la même occasion les précédentes interprétation du phénomène. Avec la confirmation récente dans Nature Climate Change que les modèles climatiques prennent bien en compte le ralentissement climatique observé depuis 1998, le hoax de la « pause climatique » est bon à jeter à la corbeille. Hélas, nos émissions de gaz à effet de serre s’emballant, ce rafraîchissement climatique ne suffit pas à masquer totalement les facteurs anthropiques. Le pire reste même à prévoir lorsque cette fluctuation naturelle viendra à s’inverser … A lire sur Geophys. Res. Lett.

 

Un nouveau satellite chargé de mesurer la teneur atmosphérique en dioxyde de carbone a été lancé avec succès par une fusée Delta-2 au début du mois de juillet depuis l’astroport de Vandenberg, en Californie. Grâce à ce satellite OCO-2, la NASA souhaite apporter un second outil de mesure en renfort de l’observatoire de Mauna Loa, situé à Hawaï. Le satellite OCO-2 est placé sur une orbite polaire à 705 km d’altitude, rejoignant la trajectoire de la constellation de satellites A-train dédiés à l’étude de la Terre. A terme, sept satellites franco-américains occuperont cette orbite. OCO-2 est le successeur de la sonde OCO, perdue lors de l’échec de son lanceur en février 2009. Cinq autres satellites sont déjà en orbite, deux autres les rejoindront dans les années à venir. La mission de OCO-2 ne devrait cependant durer que deux ans, ce qui peut sembler particulièrement court en comparaison du suivi de l’observatoire de Mauna Loa mené depuis 1958. Cependant, OCO-2 devrait avoir le temps de transmettre aux scientifiques de précieuses données sur la répartition et la dynamique des teneurs en dioxyde de carbone. Ces informations permettront de compléter les modèles informatiques du cycle biogéochimique du carbone. Pour rappel, l’observatoire de Mauna Loa rapporte une hausse des teneurs en dioxyde de carbone depuis plus d’un demi-siècle, passant de 315 ppm en 1958 à 401 ppm en avril dernier (voir figure ci-dessous). A lire sur Science².

 

CO2 Mauna Loa

 

Le mois de juin 2014 a marqué un nouveau record mondial de chaleur. L’usage massif des énergies fossiles et la déforestation tropicale ont contribué à l’intensification des émissions de gaz à effet de serre tels que le méthane et le dioxyde de carbone. En conséquence, la NOAA rapporte que le mois passé a été en moyenne le plus chaud depuis plus de 130 ans. Après les records d’avril et de mai, cette année 2014 sera-t-elle la plus chaude jamais rapportée ? Les climatologues ne s’avancent bien évidemment pas encore sur un tel bilan, mais notent que les fluctuations enregistrées dans le Pacifique tropical pourraient bien avoir le dernier mot dans cette histoire. En effet, l’écart moyen des températures mensuelles rapportées le long des côtes Pacifique de l’Amérique du sud est positif, laissant craindre la préparation d’un nouvel épisode El Niño. Tout dépendra donc de l’évolution de ces fluctuations dans le Pacifique tropical. En attendant, Sylvestre Huet s’amuse des habituels discours climato-sceptiques en notant que James Hansen n’est certainement pas responsable de ce record de chaleur. En effet, le patron du GISS (Godard institute for space studies) fait parti de ces « affreux réchauffistes » honnis par les anti-climatologistes en raison des calculs de température rapportés par son équipe toujours supérieurs à ceux d’autres instituts. Seulement voilà, James Hansen est désormais à la retraite et les températures continuent à battre des records. Facétieux Sylvestre Huet !


Une compétition télévisée pour conquérir la Lune

Il faut croire que le projet Mars One a fait des émules. Seulement cette fois-ci, l’objectif est bien plus modeste. Il n’est plus question d’envoyer des colons pour un aller simple sur la planète rouge, mais d’attendre le premier la surface de la Lune avec une soude robotisée. La compétition, baptisée Google Lunar X Prize, permettra au gagnant d’empocher la somme de 30 millions de dollars. En avril dernier, les chaînes de télévision Science Channel et Discovery Channel ont annoncé qu’elles couvriraient la compétition, des premiers essais techniques jusqu’à l’alunissage du robot vainqueur. Le challenge comprendra non seulement le premier alunissage couvert par la télévision depuis le programme Apollo, mais sera également comme le second projet actuel de divertissement TV ayant pour cadre la conquête de l’espace.

Conquérir la Lune ne fait plus vraiment rêver le grand public. Et pourtant, concevoir une mission lunaire, qu’elle soit habitée ou non, représente un véritable défi scientifique, technologique et humain. De plus, la dernière retransmission d’un alunissage datant de près d’un demi-siècle, peu de téléspectateurs actuels peuvent se venter d’avoir assisté au dernier événement de ce genre. Pour Robert K. Weiss, président du Google Lunar X Prize, le défi n’est donc pas seulement technique. Il s’agit aussi de montrer aux téléspectateurs un spectaculaire projet spatial à même d’inspirer des vocations scientifiques auprès des plus jeunes tout en ravivant la curiosité de leurs aînés. La forme du programme télévisé, si elle n’a pas encore été révélée, pourrait être une émission de TV-réalité montrant les progrès réalisés par chaque équipe concurrente jusqu’à l’alunissage final. Il y a déjà de quoi se réjouir d’un tel programme, qui a contrario des habituels Nabilla et autres « Anges de la téléréalité » , aura l’avantage de vulgariser les sciences et l’intelligence humaine auprès des téléspectateurs.

Actuellement, 33 équipes et firmes se sont déjà engagées dans la compétition, dont les compétiteurs américains Astrobotic, Moon Express, Omega Envoy et le Penn State Lunar Lion. Toutes sont financées par des fonds privés. Afin de remporter les 30 millions de dollars mis en jeu, l’équipe gagnante devra faire alunir sa sonde robotisée en premier et lui faire parcourir cinq cent mètres minimum sur la surface lunaire. Le robot devra également retransmettre des vidéos, des images et des données utiles, sans que la durée de vie de la sonde ou le type d’expériences réalisées ne rentre plus spécifiquement dans les critères du jury. Cependant tout ne sera pas perdu pour les autres groupes, puisque des primes bonus allant jusqu’à un million de dollars récompenseront les meilleures innovations techniques. Des exemples ? Les trois alunissages les plus élégants remporteront le bonus d’un million de dollars, et les quatre caméra embarquées les plus innovantes permettront d’empocher 250,000 dollars à leurs équipes.

Gageons que genre de compétition inspirera certainement bon nombre d’étudiants et d’ingénieurs. Vu qu’il ne reste plus que 18 mois pour se lancer dans la course, il ne semble guère possible de vous lancer à votre tour dans la course. Mais pourquoi pas en organiser d’autres, avec encore plus d’objectifs originaux ? Comme par exemple un concours pour lancer des satellites environnementaux avec un bonus pour les projets réussis à plus faibles impacts carbone ; inventer des nano-satellites scientifiques innovants avec des bonus suivant les coups de cœur du jury pour les programmes d’étude ; ou encore concevoir des sondes d’exploration vers d’autres planètes du système solaire ? Non seulement l’idée est motivante, mais elle permettrait de faire aimer la science auprès du plus jeune public. Espérons cependant qu’à l’inverse, nous n’aurons jamais droit à un « Cauchemar au centre spatial » avec un Philippe Etchebest jouant les gros durs dans les coulisses techniques de Kourou. Quoique, dans un sens, cela pourrait être amusant !

 

google lunar x prize


Du fond du labo #8

L’actualité scientifique se bouscule en ce début d’été ! Bon nombre de mes sujets de prédilection se sont retrouvés enrichis de nouvelles publications, et notamment en anthropologie avec la révision de la chronologie des Hominidés présentée le jour même de mon précédent article sur les Australopithèques. Un coup de vaine terrible, puisqu’il venait illustrer dans la journée une explication que je vous livrais le matin même ! Aussi mon billet précédent a été mis à jour en conséquence. Mais les autres sujets à aborder sont nombreux, et il était temps de livrer un nouvel épisode du « fond du labo » . Au programme : des concurrents pour SpaceX, l’évolution moléculaire spottée en 3D et des fossiles vieux de plus de 2 milliards d’années. N’hésitez pas à signaler vos propres actualités marquantes dans les commentaires, et sur ce, bonne vacances à toutes et à tous !

 

Peut-on retrouver dans les biomolécules les plus communes chez les êtres vivants des reliquats de leurs ancêtres moléculaires communs ? Lorsque les premiers organismes unicellulaires sont apparus sur Terre, voilà à peu près quatre milliards d’année, ils ont transmis à leurs descendants leurs formes primitives d’ADN, d’ARN et de protéines, dont les séquences ont été progressivement modifiées alors que le Vivant se scindait en trois grands groupes : les Bactéries, les Eucacryotes et les Archées. Plus une biomolécule est essentielle au Vivant, plus elle sera conservée au sein de l’arbre phylogénétique du Vivant. Aussi est-il possible, à partir d’une biomolécule présente dans la plupart des organismes vivants, de rechercher des séquences encore similaires et provenant très probablement de la très lointaine forme ancestrale commune à toutes ces espèces. Forts de ce raisonnement, des biochimistes américains du School of Chemistry and Biochemistry de l’Université de Géorgie se sont penchés sur une des biomolécules cruciales du Vivant : le ribosome. Ce complexe à la fois composé de protéines et d’ARN est indispensable à la traduction des ARN messagers en protéines. Ils sont donc impliqués au cœur du mécanisme cellulaire permettant de décrypter les gènes en protéines. Tous les êtres vivants possèdent des ribosomes opérant dans leurs cellules. S’intéressant à la partie ARN du complexe (ARN ribosomique ou ARNr), les chercheurs ont comparé des représentations 3D de ces biomolécules issues de bactéries, de levures, de drosophiles et de cellules humaines. Leurs résultats montrent une portion commune à tous ces êtres vivants, sur laquelle ont été rajoutées des structures nouvelles ou altérées. Ces travaux soulignent donc qu’il est encore possible de retrouver des traces du lointain ribosome ancestral transmis par le dernier organisme commun à tous les êtres vivants, LUCA (Last Universal Commun Ancestor). A partir de ces résultats, d’autres équipes pourront également progresser dans la recherche d’une structure archaïque pour cet aïeul ribosomique. A lire sur Phys.org.

 

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Crédits : Université de Géorgie.

 

En 2008, la revue Nature publiait la découverte dans un gisement sédimentaire de Franceville, au Gabon, de fossiles d’organismes pluricellulaires complexes vieux de 2,1 milliards d’années. Cet article avait fait l’effet d’une bombe dans la communauté des paléontologues, puisque les plus vieux fossiles similaires jusque là connus remontaient à 600 millions d’années. A tel point que la vie sur Terre à cette lointaine époque était supposée se limiter à des bactéries et algues unicellulaires. Depuis cette publication, l’équipe du Pr. Abderrazak El Albani de l’Université de Poitiers a extrait plus de 400 fossiles du sol gabonais. Grâce aux dosages isotopiques du soufre, les chercheurs ont pu déterminer qu’il s’agissait bien de d’organismes ayant rapidement fossilisé grâce au remplacement bactérien de la matière organique par de la pyrite. Cette conservation exceptionnelle a permis de réaliser une analyse au microtomographe à rayons X, révélant la surprenante structure interne comme externe de ces fossiles antédiluviens. La variété de formes (circulaires, allongés, lobés…) et de tailles (des microfossiles jusqu’aux macrofossiles de 17 centimètres) révèle tout un écosystème marin, vieux de plus de deux milliards d’années. Selon l’équipe de géologues à l’origine de cette découverte, ce biota gabonais coïncide avec le premier pic d’oxygène rapporté dans les couches géologiques, entre -2,3 et -2 milliards d’années. La chute brutale de la teneur en oxygène aurait provoqué l’extinction brutale de cette première explosion de vie aquatique. A lire sur PloS One.

 

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Crédits : El Albani et al. (2014)

 

Le succès de SpaceX aiguise les appétits : Airbus et le constructeur de fusées français Safran viennent en effet d’annoncer un nouveau partenariat visant à concurrencer la célèbre firme américaine. Il y a encore quelques années, l’industrie spatiale se concentrait autour de trois grands groupes : United Lauch Alliance (USA), Arianespace (Européens) et International Lanch Services (Russo-américains). Jusqu’à l’arrivée sur le marché de SpaceX, venant démontrer que ces trois grands leaders pouvaient être concurrencés sur leur propre domaine de chasse. Airbus et Safran présentent pour leur part de sérieux arguments et devraient représenter un concurrent redoutable sur les contrats et appels d’offres gouvernementales. Sources : Génération-NT.


De l’imposture du chaînon manquant : Lucy super-star des créationnistes

Contrairement à ce que leurs discours peuvent laisser penser, la plupart des créationnistes s’intéressent à la science. Même les partisans de la « Terre jeune » , figurant pourtant parmi les courants créationnistes les plus radicaux, basent leurs argumentaires à partir de découvertes scientifiques. Mais à la différence des scientifiques, les créationnistes tirent de cette recherche bibliographique une interprétation biaisée et partielle. Comme il fallait s’y attendre, l’évolution des Hominidés n’échappe pas à cette grille de lecture militante. Considérant Lucy comme la seule preuve fossile d’Hominidés précoces, ces adversaires de l’évolution en déduisent que l’absence présumée d’autres spécimens fossiles démontre l’incapacité à relier le singe à l’homme de manière linéaire. Il existerait donc trop de chaînons manquants pour valider l’hypothèse évolutionniste. La focalisation autour de Lucy est telle que d’après le blogueur Adan Benton, près de 90% des discussions sur les sites créationnistes concernant les premiers Hominidés ne traiteraient que de la sur-médiatisée fille d’Hadar. Au rebut, Sahelanthropus tchadensis, Orrorin tugenensis et toute la grande galerie des Australopithèques !

Or cette interprétation surprenante des données paléontologiques présente deux biais majeurs : certes, le squelette de Lucy est fort bien conservé (à 40%), mais il ne s’agit nullement du seul spécimen d’hominidé déterré. Enfin, l’idée même d’une évolution linéaire débutant à partir du singe et dont la finalité serait l’espèce humaine est incorrecte. Nous pourrions rajouter à ce bilan la réfutation des méthodes de datation, cependant cette querelle oppose déjà deux courants créationnistes, à avoir les partisans de la « Terre vieille » et ceux de la « Terre jeune » , aussi pour ne pas trop alourdir notre sujet, focalisons-nous pour le moment sur leurs points d’accord.

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“Lucy In The Sky with Diamonds” , bourdonnaient les scarabées tandis que Yves Coppens et ses collègues s’échinaient en 1974 sur le site d’Hadar, dans la vallée éthiopienne d’Aouach. L’anecdote veut que c’est en écoutant, le soir, le fameux groupe britannique tout en triant les ossements déterrés dans la journée qu’il leur serait venu l’idée de baptiser le spécimen AL 288-1 du nom de « Lucy ». La découverte de ce fossile partiel fut une étape majeure pour la paléontologie, puisque grâce aux restes de son bassin, de sa colonne vertébrale et de son fémur, il fut possible de confirmer la locomotion bipède des Australopithèques. Ce spécimen d’Australopithecus afarensis, âgé de 3,2 millions d’années, fut initialement considéré comme membre d’une espèce-mère de notre propre lignée. Cette première interprétation, sur-médiatisée pendant plusieurs décennies, a largement contribué à véhiculer l’image plus ancienne d’une évolution linéaire du singe vers l’homme, dans laquelle Lucy serait en quelque sorte un chaînon découvert.

A la lecture des journaux grand public, Lucy est encore décrite implicitement comme la seule représentante connue de son genre. Il faut croire que cette rumeur a la peau dure, puisqu’au moment de sa découverte en 1974, le genre Australopithecus était déjà connu depuis un demi-siècle avec la découverte en 1924 du crâne de Taung par Raymond Dart lors de ses fouilles en Afrique du Sud. Jusqu’aux années 40, la découverte de Dart alimenta une controverse entre anthropologues, certains détracteurs craignant que ce spécimen ne fut en réalité le crâne d’un grand singe et non d’un hominidé. Mais en 1947, Robert Broom et John T. Robinson déterrent en Afrique du Sud plusieurs ossements d’Australopithecus africanus, confirmant la découverte de Dart et suggérant déjà la bipédie de ces hominidés. La même année que la découverte de Lucy, Donald Johanson exhuma en Tanzanie les restes fossilisés d’une autre espèce, Australopithecus afarensis, âgés de 2,9 à 3,9 millions d’années. Au Kenya, Australopithecus anamensis, une espèce encore plus ancienne (4 à 5 millions d’années) a livré plusieurs ossements entre 1964 et 1967. Plus tardivement, en 1995, le paléontologue Michel Brunet découvrit au Tchad les restes d’Abel, un Australopithecus bahrelghazali vieux de 3,5 millions d’années. Et la liste des découvertes est loin de s’arrêter en si bon chemin. En 2000, le paléoanthropologue éthiopien Zeresenay Alemseged présentait au monde entier le crâne quasiment complet, le torse, les scapulas et une partie des jambes de Selam, une petite fille Australopithecus afarensis ayant vécu voici 3,1 à 3,3 millions d’années dans l’Afar, une région de l’Ethiopie. La presse s’empressa de baptiser Selam « le bébé de Lucy » , la chose étant totalement impossible vu qu’au moins cent mille ans séparent les deux spécimens, mais l’anecdote montre à quel point l’image erronée d’une évolution linéaire focalisée sur Lucy continuait alors à hanter l’esprit de nos contemporains.

Mais la plus surprenante découverte depuis Lucy date probablement de 2008, lorsque le paléoanthropologue américain Lee R. Berger exhuma en Afrique du Sud des restes fossilisés d’Australopithecus sediba datant de 2 millions d’années. Ces spécimens devraient à eux seuls dominer les débats entre créationnistes et évolutionnistes tant ces résultats viennent bousculer les images reçues sur l’évolution des hominidés ! Mais avant d’inclure A. sediba dans notre discussion, il nous faut revenir plus en détails sur cette découverte. Parmi les 220 ossements exhumés sur le site de Malapa, au moins cinq individus jeunes et adultes, des deux sexes, ont pu être répertoriés, dont deux spécimens bien conservés baptisés MH1 et MH2. Pour Lee Berger et ses collègues, cette espèce serait à l’origine d’Homo erectus. Pour Yves Coppens et d’autres paléontologues, cette conclusion est critiquable, car le genre Homo était déjà bien représenté à des datations antérieures. En résumé, le débat actuel au sein de la communauté des paléoanthropologues consiste à trancher sur la classification de A. sediba dans le genre Australopithecus ou le genre Homo. Pourquoi cette découverte récente est bien plus pertinente que Lucy ? Parce que A. sediba, avec ses caractéristiques anatomiques particulières, pose une véritable énigme : son bassin et ses membres soulignent qu’il était aussi prompt à la locomotion bipède qu’au déplacement dans les arbres. Ses mains, particulièrement évoluées, évoquent celles des Hominidés tardifs tels que notre propre espèce et démontrent que ces spécimens étaient tout à fait capables de saisir des objets, voire même de fabriquer des outils. En définitive, A. sediba a le profil idéal pour servir de chaînon manquant dans le modèle d’évolution linéaire. Et pourtant, ce n’est certainement pas le cas.

A la fois australopithèque et homme moderne, A sediba pose une véritable énigme aux paléontologues. Et si cette surprenante espèce ne venait pas tout simplement dynamiter ce vieux mythe erroné de l’évolution linéaire dirigée vers l’homme ? Ainsi que l’explique Yves Coppens, lorsque la lignée des Hominidés se sépare de celle des grands singes, elle s’épanouit alors comme « un vrai bouquet de pré-humains dont Lucy est une des fleurs ». Cette célèbre citation très poétique du chercheur français illustre une réalité bien différente de l’interprétation linéaire de l’évolution des Hominidés : celle d’un buissonnement d’espèces, dont le véritable challenge repose non plus en la recherche de chaînons manquants mais en la position de chaque espèce sur les branches de l’arbre phylogénétique de cette grande famille. Ce qui amène à réfuter le concept de chaînon manquant, et la démarche est des plus salutaires ! Car cette notion dépassée née d’une mauvaise vulgarisation scientifique a si largement contaminé l’imagerie populaire que même les personnes manifestant la plus grande bienveillance pour l’évolution promeuvent encore – involontairement – de fausses idées comme cette métaphore de « l’homme descendant du singe ». En réalité, la question n’est pas de collectionner des chaînons manquant comme d’autres enfileraient des perles pour confectionner un collier, mais d’identifier les nœuds successifs accompagnant la naissance de branches divergentes au cours de l’évolution des Primates. L’image ci-dessous présente dans ses grandes lignes l’interprétation correcte de la phylogénie sur laquelle notre espèce s’accroche à une branche parmi tant d’autres :

famille-des-hominides

Désigner l’Homme comme finalité de l’évolution renvoie à une grossière erreur d’anthropocentrisme. De même, considérer Lucy comme le seul fossile connu dans la lignée menant du singe à l’homme est une imposture tout aussi flagrante, car elle dénote une méconnaissance de la paléoanthropologie tout en véhiculant une image incorrecte de la phylogénie. Et même si cette confusion a pour origine une mauvaise vulgarisation scientifique, l’argument créationniste du chaînon manquant ne tient donc pas la route une fois confronté à l’ensemble des données paléontologiques et phylogénétiques. Pourtant, Lucy est encore brandie par les partisans de l’intelligent design tout comme par les créationnistes les plus intégristes comme la seule preuve fossile jamais exhumée par les paléontologues. Une obsession qui n’est pas anodine, puisqu’une lecture complète de la bibliographie sur les Australopithèques viendrait à ruiner tout l’argumentaire des créationnistes. Mais ne soyons pas trop dur avec eux, car paradoxalement, ces derniers ont tout de même raison de réfuter la célèbre image de la marche linéaire du singe vers l’homme. Il ne leur manque plus qu’un dernier effort pour remplacer ce modèle caduque par un arbre phylogénétique !


Les climatosceptiques sont-ils incompétents en climatologie ?

Les plus grandes découvertes scientifiques ont toujours amené leur lot de détracteurs et d’adversaires conservateurs. Galilée se heurta de plein fouet au dogme du géocentrisme, Pasteur combattit par l’expérience la théorie de la génération spontanée, Darwin fut singé par ceux-là même qui réfutaient l’origine des espèces, et même la relativité d’Einstein fait l’objet de débats animés alors qu’elle fut testée avec succès. Aussi n’est-il pas étonnant que l’une des plus grandes avancées actuelles en matière de géosciences soit soumise au feu nourri des anti-sciences sur le web ! Cependant, contrairement aux débats précédents, la querelle autour de la climatologie ne ralentit pas seulement le progrès scientifique mais entrave également une prise de conscience mondiale et la mise en place de mesures politiques courageuses. Car en militant vigoureusement contre le réchauffement climatique, les climatosceptiques nous donnent l’image de conservateurs sciant la branche sur laquelle nous somme tous assis.

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Il suffit de lire un article consacré au changement climatique pour voir surgir dans les commentaire toute une horde d’internautes agressifs proclamant haut et fort que le climat ne se réchauffe plus, que l’Homme n’est en rien responsable du phénomène et que le réchauffement climatique n’est qu’un vaste complot politique mené par le GIEC. Ces discours pourraient sembler ridicules s’ils n’étaient pas véhiculés en masse par tout un réseau de commentateurs virulents, n’hésitant pas à intimider tout internaute qui tenterait de les contredire en rappelant quelques faits climatologiques élémentaires. Troll anti-science des plus actifs à l’heure actuel sur les blogs et journaux en ligne, le climatosceptique noie le débat dans un flot d’arguments erronés ou diffamants dans le seul but de décrédibiliser son adversaire « réchauffiste ». La stratégie est toujours la même : face à l’inquiétante situation dévoilée par les climatologues, le « climate denier » réplique en fustigeant le ton alarmiste employé par les médias et tente de démonter les données scientifiques apportées par les experts climatiques.

Dans un contexte médiatique où la vulgarisation scientifique autour du réchauffement climatique est à la traîne, le climatosceptique occupe un rôle populiste : rassurant le lecteur affolé par les alertes des scientifiques, il fustige ensuite leur travail d’experts par tout un jeu de contre-données frauduleuses et erronées destinées à « démolir » l’image du scientifique compétent. Le grand public, n’ayant pas forcément la culture scientifique nécessaire à la lecture des rapports du GIEC ou des articles publiés dans les revues peer-reviewed se retrouve soumis au choix de raisonnement suivant : d’un côté, les données alarmistes mais complexes de la communauté scientifique ; de l’autre, les réfutations simples à comprendre et rassurantes des climatosceptiques. La technique est d’autant plus frauduleuse qu’elle détourne le principe philosophique du rasoir d’Ockham afin de valider une imposture scientifique. La technique est bien rodée, et ne peut que séduire l’internaute inquiet en quête d’un scepticisme salvateur face au flot de gros titres alarmistes des médias traditionnels. Tandis que commentaires après commentaires, le message des scientifiques se retrouve noyé dans un déluge d’inepties. A tel point que le journaliste Pierre Barthélémy, dont le blog Passeur de sciences a récemment passé le cap des 9 millions de visites, a décidé une mesure radicale en supprimant sans préavis tout commentaire de troll climatosceptique. Faut-il en conclure que les climatosceptiques ont déjà gagné la bataille de l’information ? Pas tant qu’il nous reste une carte à abattre, et pas la moindre. Car le climatosceptique possède un défaut majeur qui ne fait pas de lui un « sceptique » à proprement parler mais plutôt un imposteur dans ce débat : sa flagrante incompétence en matière de sciences climatiques.

Dawn Stover, journaliste scientifique américain, remarquait dernièrement dans les colonnes du Bulletin l’ignorance manifeste des « climate deniers » en ce domaine. Une ignorance tellement évidente que les politiciens républicains en ont même fait une figure de rhétorique dans leurs déclarations récentes. Le « I’m not an scientist, but…  » est devenu non plus un aveu d’incompétence en matière de climatologie mais une manière assez grossière de hisser ses propres convictions personnelles au rang d’arguments scientifiques valides. Car pour le politicien républicain, le débat scientifique n’est pas clos. Peut-être ne l’est-il pas au sein de leur famille politique, où selon Dawn Stover seulement 41% des républicains acceptent le réchauffement climatique, mais avec un consensus de 97% au sein de la communauté d’experts climatiques, le débat de fond sur le changement climatique est désormais réglé. En France, d’après le climatologue Hervé le Treut, moins de 20% de nos concitoyens relient les émissions de gaz à effet de serre au réchauffement climatique. Face à la très faible mise en avant de la vulgarisation scientifique dans les médias de masse, les climatosceptiques trouvent un terreau favorable à la propagation de leurs idées. Qu’ils soient regroupés sur des sites web ou qu’ils postent indépendamment de toute communauté, ces « climate deniers » français partagent pour la plupart la même vision politique : le changement climatique est à leurs yeux une idéologie de gauche, voire un complot du GIEC contre leur propre interprétation politique d’un monde ultra-libéral. En définitive, le débat français se porte aussi sur un clivage politique entre gauche écologiste et droite libérale. Il n’est donc pas anodin que le pure player relayant le plus d’articles climatosceptiques soit le site libéral d’informations en ligne Contrepoints. Outre les habituels trolls écumant les blogs scientifiques, les profils de ces climatosceptiques francophones diffèrent peu de leurs homologues anglophones : des journalistes « indépendants » habitués des thèses négationnistes,  des bulletins de groupements financiers, des tribunes de militants ou politiques libéraux, des ingénieurs à la retraite (profil d’ailleurs très classique de l’anti-scientisme français sur le web), des « amateurs éclairés » , des figures scientifiques controversés (lire à ce sujet cet article sur Allègre et Courtillot) et même à l’occasion des météorologues présentateurs (comme les fameuses saillies de Laurent Cabrol) ou de formation. Tous ces profils aussi divers que variés ne sont cependant jamais des chercheurs ou experts climatologues reconnus par leurs pairs, cette catégorie semblant définitivement reléguée dans la case des conspirateurs à abattre au même titre que les journalistes scientifiques ou les militants de gauche.

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La querelle climatique n’est donc plus scientifique mais politique, ou pour mieux dire idéologique. L’objet du débat a depuis longtemps dépassé la seule discussion des données climatiques, et comme nous le verrons dans un prochain billet, les arguments fréquemment cités par les « climate deniers » sont désormais déboutés par la bibliographie scientifique. Demeure cependant la propagation de cette pensée « anti-science » au sein de la classe politique comme de la société, et des entraves qu’elle génère sur la prise de conscience mondiale face au réchauffement climatique. Mais quel comportement devons-nous désormais adopter face à cette remise en question de la climatologie ? Le Président Obama nous a peut-être apporté un élément de réponse intéressant. Lors de son récent discours à l’Université de Californie, le Président a défendu une position extrêmement ferme en faveur du climat. Rejetant de considérer les climatosceptiques comme des interlocuteurs à part entière, il choisit de s’en moquer en pointant du doigt leur ignorance assumée : « Au Congrès, aujourd’hui, il y a plein de gens qui rejettent obstinément et automatiquement les données scientifiques sur le changement climatique. […] Il y a ceux qui disent : ‘Écoutez, je ne suis pas un scientifique’. Et je vais vous dire ce que cela signifie. Cela veut dire: ‘Je sais que les changements climatiques se produisent vraiment mais si je l’admets, je vais me faire chasser de la ville par une frange radicale qui pense que la science du climat est un complot de gauche’ . Moi non plus, je ne suis pas un scientifique; mais nous en avons de très bons à la NASA. Je sais que la grande majorité de ceux qui travaillent sur le changement climatique, y compris certains qui ont un jour contesté les données, ne débutent plus sur le sujet. Comme me l’avait expliqué l’auteur Thomas Friedman, ‘si votre enfant est malade, et que vous consultiez 100 médecins; 97 d’entre eux vous disent de faire ceci, trois vous indiquent de faire cela. Est ce vous voulez suivre les conseils des trois ?’  » (traduction : Slate). Peut-être qu’à notre tour, nous devrions user de ce même bon sens pour rappeler au combien le climatosceptique n’est au final qu’un imposteur anti-sciences parmi tant d’autres.


Enseigner le créationnisme en tant que science banni des écoles britanniques

Les bonnes nouvelles sont rares en matière d’enseignement de l’évolution, aussi je ne manquerai pas de me réjouir de l’annonce nous étant parvenue en cette fin de semaine. Nos voisins britanniques ont en effet décidé de bannir l’enseignement du créationnisme en tant que théorie scientifique de leurs écoles gratuites comme académiques. Cette excellente initiative devrait, espérons-le, limiter la pression des militants de l’intelligent design sur l’enseignement des sciences en Grande-Bretagne.

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Il faut tout d’abord rappeler en quoi consistent ces « Free schools » : en 2010, le parti conservateur a autorisé la création d’écoles publiques gérées par le privé, avec pour objectif de faciliter l’accès à l’éducation dans les zones les plus défavorisées en fournissant des places de classe supplémentaires et gratuites pour les parents. L’attention est louable, mais cette libéralisation de l’enseignement posait deux problèmes. Premièrement, les écoles sont indépendantes des autorités locales, ce qui évite le droit de veto de ces dernières à leur création, mais autorise le dépôt de dossier de « Free school » par n’importe quelle association, mouvement, organisme ou collectif. Deuxièmement, ces écoles peuvent être gérées par des groupes religieux ou militants prônant une doctrine opposée au contenu pédagogique nécessaire pour l’admission des élèves dans les établissements supérieurs. Le nombre de projets de « Free schools » étant passé en l’espace de trois ans de 24 à plus de 300 établissements, il était donc nécessaire de clarifier certaines zones d’ombres avant que ne viennent s’y engouffrer des partisans anti-sciences.

En conséquence, le gouvernement britannique vient d’ajouter de nouvelles clauses d’agrément pour la validation de ces « Free schools » incluant notamment le très clair rejet de l’enseignement du créationnisme dans les classes de sciences. Le système éducatif de nos voisins anglais se retrouve donc entièrement protégé de toute dérive de ce genre. Une bonne chose pour la patrie de Charles Darwin ! Et cerise sur le gâteau, le document officiel confirme non seulement la séparation de la religion et de la science dans ce débat, mais pose également une définition du créationnisme comme courant religieux minoritaire, pour ne pas dire intégriste :

 

[A]ny doctrine or theory which holds that natural biological processes cannot account for the history, diversity, and complexity of life on earth and therefore rejects the scientific theory of evolution. The parties acknowledge that creationism, in this sense, is rejected by most mainstream churches and religious traditions, including the major providers of state funded schools such as the [Anglican] [Catholic] Churches, as well as the scientific community. It does not accord with the scientific consensus or the very large body of established scientific evidence; nor does it accurately and consistently employ the scientific method, and as such it should not be presented to pupils at the Academy as a scientific theory.

 

Une belle initiative dont devraient s’inspirer les Etats-Unis…