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Dans les secrets du ciel – Mathieu Vidard

MV_DLSDCAnimateur et producteur depuis huit ans de l’émission scientifique « La tête au carré » sur France Inter, Mathieu Vidard est un homme de radio converti aux sciences. Rien d’étonnant pour un nantais d’origine, bercé par les récits extraordinaires de son compatriote Jules Verne. De son émerveillement permanent, le journaliste en fait aujourd’hui un livre. Ce lauréat du prix Jean-Perrin décerné par la Société française de physique n’en est pas à son premier essai, cependant dans ce nouvel ouvrage, paru aux éditions Grasset, le récit emprunte des chemins scientifiques tout autant que personnels.

Avec près d’une décennie d’émission radiophonique scientifique au compteur, Mathieu Vidard a rencontré les plus grands chercheurs français, arpenté les plus grands centres de recherche. Un parcours riche en anecdotes, mais également une occasion unique de vulgariser la science. Car notre journaliste n’écrit pas pour regarder d’un air nostalgique dans le rétroviseur de ses 43 ans, loin de là. Chaque moment vécu lui sert tout au contraire de préambule à une vaste ballade scientifique. Au fil des pages, Mathieu Vidard nous raconte la formidable aventure de la science. Ses grandes heures, bien entendu, de Galilée aux premiers pas sur la Lune ; ses équations et concepts célèbres, qui font encore la une des grands journaux au fil de l’actualité, mais également ses hommes et ses femmes, artisans de sa progression. Tous ces portraits, toutes ces rencontres marquent le lecteur par la modestie des personnages et l’humble démarche de notre journaliste. Nous ne sommes pas dans un environnement de paillettes, mais dans le calme de laboratoires modernes, où les écrits des grands savants côtoient les publications de leurs héritiers spirituels.

Cette humble approche, cette soif inassouvie de savoir, cette quête sans fin de curiosité font des « Secrets du Ciel » un brillant essai de vulgarisation scientifique. Mathieu Vidard dresse un portrait vivant de ces chercheurs, dévoile sa propre fascination pour les sciences et livre au lecteur un concentré de savoir aussi accessible que passionnant. Voilà un ouvrage à remettre entre toutes les mains, qui non seulement s’attache à rendre accessible la culture scientifique, mais révèle toute la beauté de cette noble discipline.

Mathieu Vidard, Dans les secrets du Ciel (2014), éditions Grasset, 286 p.


Une carte géologique pour le Trône de Fer

Un groupe de géologues de l’Université de Stanford et fans de Game of Thrones se sont proposés d’étudier la géologie de Westeros et d’Essos. Leur travail est d’autant plus remarquable qu’ils ont, pour se faire, compilé l’ensemble des informations exploitables contenues dans les romans de G.R.R. Martin et wikis de fans.

Le résultat de cette approche scientifique et ludique est résumé en une carte géologique, réalisée avec les mêmes logiciels que ceux utilisés en géosciences. Présentée sur leur site web le « Stanford’s Generation Anthropocene blog », cette magnifique carte propose également du contenu interactif sur les événements géologiques majeurs de Westeros.

Voici une belle occasion de rappeler la richesse de Game of Thrones, mais également de souligner l’importance des cartes dans les univers de fantasy. La semaine dernière, Le Monde.fr avait proposé dans le même esprit une animation des enjeux politiques de Westeros pour réviser la série Game of Thrones avant la saison 4. Une autre remarquable initiative qui rappelait l’émission « le dessous des cartes » ! Décidément, le Trône de Fer n’a de cesse de nous fasciner.

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La « Cli-Fi » n’est pas plus étrange que la réalité.

Par Dan Bloom.

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Lorsque nous lisons des romans ou nouvelles dans n’importe quelle langue, nous nous intéressons d’abord au récit. Nous lisons pour découvrir quelque chose de nouveau, et dans l’espoir de ressentir un élan d’émotion à travers les mots et le style de l’auteur. Aussi, comment raconter le « roman » du changement climatique et du réchauffement global ? Un nouveau genre littéraire, surnommé « cli-fi » (anticipation climatique en français), a évolué durant ces dernières années. Et alors que le terme est inspiré du « sci-fi » anglo-saxon, ce nouveau genre se concentre sur des récits relatant le changement climatique et ses impacts sur notre quotidien actuel et futur.

Certaines personnes considèrent l’anticipation climatique comme un sous-genre de la science-fiction, ce qui n’est pas si faux. Mais par de nombreux aspects, l’anticipation climatique est également un genre à part entière qui prend de l’ampleur non seulement comme littérature de divertissement – dont elle en a tous les atouts – mais également comme une réponse sérieuse aux myriades de questions complexes soulevées par le changement climatique.

Pour ma part, j’ai accumulé quelques connaissances sur cette « cli-fi » pour avoir passé ces dernières années à populariser le genre, non seulement auprès des anglophones mais également à l’attention des milliards de lecteurs espagnols, chinois, allemands ou français, pour ne citer qu’eux. L’anticipation climatique telle que je la vois est un genre qui mériterait d’être abordé par les lecteurs du monde entier. Il s’agit d’un genre international à destination d’un lectorat international. Un nombre croissant de romans d’anticipation climatique ciblent un public jeune – communément recensé dans la catégorie « youg adult » – comme Ferrailleurs des Mers de Paolo Bacigalupi, The Carbon Diaries 2015 de Saci Lloyd, Not a Drop to Drink de Mindy McGinnis ou encore Floodland de Marcus Sedgewick. Un choix judicieux dans la mesure où ce sont nos enfants et adolescents qui souffriront le plus des conséquences des modes de vie des générations précédentes.

Dans un monde confronté aux impacts potentiellement catastrophiques du changement climatique, la « cli-fi » est un nouveau genre littéraire désormais part entière de notre culture littéraire commune, vecteur de nouvelles idées et de connaissances sur l’avenir auquel l’humanité devra faire face, non seulement dans les prochaines décennies, mais dans les siècles à venir. C’est là où l’anticipation climatique entre en jeu. Elle peut jouer un rôle important en mariant personnages marquants et travaillés, histoire convaincante et prise de conscience environnementale des lecteurs du monde entier. Imaginez un roman qui non seulement atteint des milliers de lecteurs, mais les touche et les motive peut-être à devenir des voix supplémentaires dans le débat politique international autour des émissions de gaz à effet de serre. Tel est le potentiel de la « cli-fi ».

 

Evolution des températures d’ici le siècle prochain. Crédits : GIEC (2014).

Evolution des températures d’ici le siècle prochain. Crédits : GIEC (2014).

 

Une université américaine offre désormais un cours de littérature consacré aux romans et longs-métrages d’anticipation climatique pour tout étudiant inscrit dans des cursus de lettres ou de sciences de l’environnement. Pour Stephenie LeMenager, qui dirige cette classe à l’Université de l’Oregon, ce cours est l’occasion, pour elle comme pour ses étudiants, d’explorer la littérature et le cinéma à travers le regard porté des auteurs et réalisateurs sur les difficiles enjeux auxquels l’Humanité se retrouve confrontée en ce 21ème siècle. Le cours de LeMenager, intitulé « Les Cultures du changement climatique », est le premier en Amérique du Nord, et peut-être dans le monde entier, à relier démarche artistique et changement climatique de cette manière. Et je suis certain que d’autres universités à travers le monde suivront cette expérience pionnière en instaurant de nouveaux cours sur les fictions climatiques pour leurs étudiants.

Nathaniel Rich est un auteur de 34 ans. Son best-seller Odds Against Tomorrow, dont l’histoire se situe à Manhattan dans un futur proche, se penche sur les « mathématiques des catastrophes ». Résidant à la Nouvelle-Orléans, il est persuadé que de plus en plus de livres similaires au sien seront publiés – et non pas seulement en anglais ou ne développant que le point de vue d’auteurs occidentaux issus des pays les plus riches. Les auteurs du monde entier doivent être encouragés à se lancer dans le grand bain de l’anticipation climatique, et à se servir de leur propre culture littéraire afin d’aviser leurs concitoyens sur l’avenir que nous réserve probablement ce lent réchauffement planétaire. L’intrigue peut se révéler effrayante, mais les romans d’anticipation nous offrent une chance d’explorer ces questions avec prose et émotion. Les livres sont importants. La littérature a un rôle à jouer dans nos discussions sur les impacts mondiaux du changement climatique.

Vous me répondrez peut-être que les canons du changement climatique remontent aussi loin que le roman Le monde englouti, écrit en 1962 par J.G. Ballard. Un autre roman précurseur s’intéressant au changement climatique, intitulé The Sea and Summer, fut écrit en 1987 par l’australien George Turner. Barbara Kingsolver est une romancière américaine qui publia en 2012 son formidable roman « Flight Behavior ». Cet ouvrage me fit une forte impression lors de ma lecture, l’été dernier, aussi je recommande chaleureusement sa lecture. L’auteure canadienne Mary Woodbury a pour sa part créé le webzine Cli-Fi Books qui recense tous les romans « cli-fi » récents ou anciens.

Comment vois-je le futur ? J’envisage un monde où les hommes s’accrochent à l’espoir avec optimisme. Je suis un optimiste, et je crois que plus nous embrassons la science climatique à un niveau culturel, plus nous pourrons nous unir de manière efficace pour éviter le pire.

 

Dan Bloom est un journaliste, auteur freelance et activiste climatique. Ce blogueur bostonien, désormais établi à Taiwan, est à  l’origine du terme « cli-fi » proposé en 2007 pour catégoriser l’émergence d’une littérature de l’anticipation climatique. Depuis lors, il s’efforce de promouvoir aussi bien le genre littéraire que son message environnemental. Le présent article fut initialement publié par IPS News le 4 avril 2014. C’est avec la courtoisie et l’autorisation de l’auteur que je vous en propose une version francophone. Vous pouvez directement réagir avec Dan dans les commentaires (en anglais de préférence) ou en le contactant sur son compte twitter : @polarcityman.


Du fond du labo #7

Oyez, oyez, voici le nouvel épisode du « fond du labo » ! Au menu, la prometteuse confirmation d’un océan souterrain sur Encelade, un chromosome artificiel de levure, et une mauvaise nouvelle pour la biologie des cellules-souches.

Encelade

La sonde Cassini a confirmé par mesures du champ de gravité la présence supposée d’un océan souterrain sur la lune Encelade. En effet, dès 2005, la détection de jets d’eau salée riches en molécules organiques émis autour du pôle sud de la planète avaient permis aux astronomes d’émettre cette hypothèse. Grâce aux données collectées par la sonde Cassini, il semblerait que cette lune de Saturne possède bien un océan large d’environ 500 kilomètres, et enveloppé d’une épaisse couche de glace cristallisée. « Pour la première fois, nous avons utilisé une méthode géophysique pour déterminer la structure interne d’Encelade », souligne David Stevenson, professeur de sciences planétaires à l’Institut californien de technologie. La découverte d’un océan souterrain relance également l’hypothèse d’une vie extra-terrestre dans le système solaire. En effet, selon Linda Spilker, chef du projet Cassini à la NASA, toutes les conditions exobiologiques seraient réunies pour que les océans d’Encelade puissent abriter des formes de vies microscopiques. Lire dans Le Monde.

Une équipe de chercheurs américains est parvenue à synthétiser un chromosome synthétique de la levure Saccharomyce cerevisiae totalement fonctionnel ! Cette avancée majeure en biologie synthétique surpasserait le précédent record de Craig Venter et de son génome bactérien artificiel de Mycoplasma mycoides. En effet, si cette précédente étape avait permis la synthèse d’un chromosome bactérien entier de 1,1 millions de paires de bases, il avait fallu quinze années de développement et 40 millions de dollars pour parvenir à ce résultat. En comparaison, l’équipe de Jef Boeke, généticien à l’Université de New York, est parvenue à synthétiser un chromosome de 272.871 paires de bases au terme d’un projet initié en 2007. Leur chromosome est, certes, bien plus modeste en taille, mais le collectif de chercheurs et d’étudiants biologistes à l’origine de sa synthèse ont effectué de nombreuses délétions et modifications par rapport au chromosome natif (316.617 paires de bases), prolongeant ainsi bien plus loin la précédente expérience réussie de synthèse et de clonage d’un chromosome artificiel. Cependant, leur chromosome ne représente que 2,5 % du génome de S. cerevisiae. Boeke et son équipe font désormais le pari que d’ici 5 ans, une version synthétique complète du génome de la levure sera testé avec succès. Lire dans Science.

En janvier dernier, une nouvelle sensationnelle sur les cellules-souches avait fait beaucoup de bruit au sein de la communauté scientifique. Une équipe japonaise menée par Haruko Obokata de l’institut RIKEN publiait deux articles dans la revue Nature, annonçant avoir reprogrammé des cellules matures en cellules pluripotentes grâce à de simples bains de solutions acides. Les cellules-souches ainsi obtenues pouvaient se développer en n’importe quel type cellulaire, ouvrant ainsi d’immenses perspectives en biologie et médecine régénératrice. Hélas, ces deux papiers auraient peut-être été falsifiés. C’est du moins l’avis du comité d’investigation mandaté par le RIKEN. En effet, peu de temps après la publication de ces articles, des blogueurs scientifiques japonais et des contributeurs du site PubPeer avaient noté certaines anomalies sur les figures parues dans la revue Nature, laissant supposer que les clichés avaient été délibérément manipulés. Alerté, le RIKEN avait nommé dès février dernier un comité d’investigation afin de mener une enquête approfondie. Leur rapport final, présenté mardi 1er avril dernier, pointe du doigt plusieurs défauts susceptibles d’être des fraudes. La crédibilité des travaux d’Obokata est par conséquent sérieusement entamée. D’autres équipes du RIKEN tentent désormais de reproduire les résultats de l’équipe d’Obokata. Si leurs contre-expertises venaient à confirmer les soupçons de fraude, les deux articles parus dans la revue Nature pourraient bien être retirés. Lire dans Science News.


La Science du Cycle de Dune : quelle est la structure chimique de l’épice ?

dune_herbertUne des substances chimiques les plus remarquables de la science-fiction est sans aucun doute l’épice, inventée par Frank Herbert dans son célèbre Cycle de Dune. Cette molécule, issue d’une longue maturation dans les sables de la planète Arrakis, sature littéralement l’air de la planète. Elle donne à quiconque en consomme des capacités mentales décuplées, prolonge la vie et colore les yeux en un bleu profond. Ses propriétés neurostimulantes sont indispensables aux Navigateurs de la Guilde Spatiale, qui ne pourraient replier l’espace sans en consommer. Matière la plus précieuse de tout l’univers, on prétend que du temps de Paul Atréides, une seule valise remplie d’épice suffisait à acheter une planète. Source de nombreuses spéculations, l’épice fait l’objet d’une entrée à part entière dans la Dune Encyclopedia, un guide de lecture rédigé par des fans du Cycle et validé par Frank Herbert de son vivant. La structure de l’épice y est décrite avec précision, selon l’imagination des contributeurs à l’esprit fécond. Mais cette entrée, qui se veut plus fantaisiste que réaliste, ne fait que singer le jargon chimique et s’amuse des descriptions de composés organiques. Manquant de rigueur scientifique, contredisant parfois même les informations contenues dans le Cycle de Dune, cette entrée mérite d’être entièrement réécrite. Et quoi de plus passionnant que de revisiter les grands classiques de la science-fiction à la lumière de la culture scientifique ?

Au risque de vous décevoir, il me faut cependant vous prévenir. Vous ne trouverez pas dans cet article la structure moléculaire exacte de l’épice. Tout simplement parce qu’une telle molécule n’est pas totalement déterminable. Les propriétés physiologiques fantastiques que lui prête Frank Herbert ne peuvent pas être déduites à partir de la littérature scientifique, et d’ailleurs, quiconque découvrant la recette mystère de sa synthèse se précipiterait pour déposer un brevet pharmaceutique plutôt que de la publier sur un blog de science-fiction ! Cependant, Frank Herbert a introduit suffisamment d’indices dans le Cycle de Dune pour discuter des composantes moléculaires de l’épice, voire même proposer des structures candidates de fonctions répondant à certaines caractéristiques du précieux mélange. Entre intrusions poétiques, éléments propres à la rêverie et pistes scientifiques potentiellement exploitables, penchons-nous plus en détail sur ce fameux mélange, et voyons quels éléments d’explication la chimie peut nous fournir. Comme vous le découvrirez au fil de cet article, l’épice est certainement l’un des mystères scientifiques les plus fascinants d’Arrakis !

 

Méthode employée

À partir des propriétés de l’épice décrites dans le Cycle de Dune de Frank Herbert, pouvons-nous proposer une structure, ou du moins plusieurs précurseurs chimiques ? Il nous faut tout d’abord résumer les différentes formes d’informations dont nous disposons. Herbert a d’une part décrit l’usage de l’épice et ses effets sur les organismes, d’autre part commenté la maturation de l’épice et son importance dans les cycles biogéochimiques d’Arrakis.

Ces deux types d’information nous permettent de suivre la méthode d’investigation suivante. Dans un premier temps, nous examinerons le cycle naturel de l’épice dans les sables d’Arrakis et proposerons plusieurs molécules dont les propriétés physico-chimiques et physiologiques sont comparables à celles de l’épice. Dans un second temps, nous examinerons pour chacune d’entre elles leur pertinence et retiendrons quelques propositions quant à la structure de l’épice. Ce travail d’investigation reste avant tout un jeu scientifique, et à défaut de vous proposer une molécule définitive, l’exercice sera l’occasion d’explorer les domaines entre-mêlés de la chimie et de la biochimie.

 

Le cycle de l’épice

L’épice récolté par les moissonneuses est un produit brut, qui nécessite un raffinage avant d’être consommé. Sa maturation dans les sables de Dune suit un processus particulier, qui s’interconnecte avec le cycle biologique des fameux vers des sables. Il est possible de résumer ce cycle biogéochimique en trois grandes étapes (figure 1) :

  • Transformation chimique des excréments de truite des sables en présence d’eau et phases biochimiques de fermentation.
  • Perte progressive de l’environnement aqueux et accumulation de dioxyde de carbone dans la poche gazeuse, maturation en conditions chimiques organiques.
  • Maturation finale de l’épice : libération des composés lorsque la bulle de gaz explose en surface et photochimie par rayonnement UV.

 

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Figure 1 : le cycle de l’épice d’après l’œuvre de Frank Herbert (crédits : traqueur stellaire).

 

La Dune Encyclopedia propose d’attribuer bon nombre des propriétés physiologiques à des protéoglycanes. Il s’agit de macromolécules composées majoritairement de sucres complexes rattachés à une protéine. Cependant, les étapes de maturation de l’épice présentent à première vue des phases de fermentation et de dégradation qui détruiront toute biomolécule produite initialement par la machinerie cellulaire. Ce premier constat, qui discrédite l’hypothèse des protéoglycanes, nous servira d’élément de réflexion pour la suite de notre investigation. Les conditions de maturation permettent d’envisager une phase d’accumulation de différents métabolites secondaires apolaires issus de la fermentation microbienne et de la dégradation chimique. En définitive, ces processus de maturation restent compatibles avec la métaphore d’un épice « pétrole » suggérée par Claude Ecken [1]. L’allégorie de l’épice dans Dune renvoie à nos sociétés droguées au pétrole, incapables de se passer de la précieuse substance et redoutant le futur peak-oil. Mais les descriptions apportées par Frank Herbert permettent également de supposer bon nombre de conditions propices à l’accumulation de précurseurs chimiques et à leur condensation. L’épice récoltée serait donc associée avec différents composés organiques dérivés de cette accumulation première, qu’il faudra préalablement séparer du précieux composé. Le raffinage de l’épice pour en extraire la molécule d’intérêt commercial évoque indiscutablement la pétrochimie et la distillation du pétrole brut. Même si les techniques employées dans l’univers de Dune diffèrent, la comparaison avec l’industrie du pétrole reste pertinente.

Une piste à développer dans ce travail d’investigation repose donc sur la présence conséquente de  métabolites secondaires fongiques et composés organiques. Ces dérivés chimiques s’accumulant dans des conditions de plus en plus hydrophobes pourraient connaître des phases de condensation menant à la formation de molécules d’épice immatures. Des réactions de décarboxylation durant ces étapes seraient probablement responsables de la formation de la bulle de gaz. La photochimie menant à la maturation de l’épice est une phase finale particulièrement importante, qui donne à l’épice sa teinte rouge-orangée typique. L’épice colore les yeux d’une teinte bleutée caractéristique, ce qui devra être envisagé par la suite comme un indice de métabolisation de la substance après ingestion. L’épice ne prend pas de teinte bleutée dans le désert, mais soumise à certains éclairages, elle émet une fluorescence bleutée. Cette anecdote tirée du Cycle peut sembler paradoxale, mais elle nous servira de premier avertissement : s’il n’est pas possible de décrypter entièrement le Cycle à la lumière de la science, notre enquête doit également savoir s’arrêter là où la poésie de l’œuvre prend le dessus.

 

L’odeur de cannelle 

Parmi les propriétés les plus connues du mélange, son odeur de cannelle en est caractéristique. Dame Jessica, dans Dune, identifie l’épice à ses lourds arômes d’esters de cannelle. Or la cinnamaldéhyde, molécule responsable de cette note de cannelle, est le composant principal de l’essence de cannelle. Utilisée en alimentation et parfumerie, elle ne semble toxique qu’à forte concentration et n’a pas d’activité cancérigène connue. Ce composé n’est pas le seul agent aromatique connu. L’acide cinnamique, qui est également une molécule aromatique, est utilisé en cosmétique et comme exhausteurs de goût. Il peut être obtenu à partir du cinnamate d’éthyle, ester naturellement présent dans la cannelle et donnant aux huiles essentielles une note un peu plus ambrée.

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Figure 2 : acide cinnamique, cinnamaldéhyde et cinnamate d’éthyle.

Ces trois molécules (figure 2) sont obtenues par synthèse chimique à partir de benzaldéhyde en présence d’acétaldéhyde (pour la cinnamaldéhyde), d’anhydride acétique (pour l’acide cinnamique) et par estérification de l’acide cinnamique (pour le cinnamate d’éthyle). La biosynthèse de ces composés à partir de la phénylalanine (un acide aminé essentiel) est également envisageable, et l’acide cinnamique est interconnecté aux voix métaboliques du shikimate, des phénylpropanoïdes [2] et des acides benzoïques [3]. La biosynthèse de ces composés aromatiques ne présente donc aucune difficulté, chez des végétaux terrestres comme chez des fongiques d’Arrakis. En effet, des preuves génomiques démontrent la présence putative de telles voies métaboliques chez le champignon fermenteur Aspergillus oryzae [4]. La biosynthèse d’acide cinnamique et de ses dérivés est donc envisageable lors de la fermentation des fèces de truites des sables, voire même au cours de processus chimiques ultérieurs de dégradation des métabolites secondaires alors que le milieu organique s’appauvrit en eau. L’accumulation d’autres molécules issues de processus de fermentation et de dégradation, tels que des acides, des aldéhydes, des dérivés benzoïques ou des alcools, favoriserait alors à la fois la synthèse chimique de ces molécules aromatiques et participerait à la transformation progressive du milieu aqueux en un milieu organique. L’acide cinnamique et le cinnamaldéhyde peuvent ensuite se condenser avec d’autres précurseurs de l’épice, soit par l’action d’enzymes (on pourra imaginer la formation de liaisons amides entre des fonctions carboxyliques et amines), soit par réactions chimiques en milieu organique. La condensation de ces composés au cours des étapes successives de formation de l’épice est donc aisément envisageable.

Si ces composés peuvent se révéler toxiques à très forte concentration, aucune activité cancérigène ne leur est connue. La cinnamaldéhyde et l’acide cinnamique sont également utilisés comme antifongiques et antiseptiques. La hausse de leur concentration dans les poches de maturation de l’épice pourrait donc stopper la phase de fermentation, tandis que leur libération dans l’organisme après ingestion de l’épice aurait des vertus curatives.

 

Les yeux de l’Ibad

Une fois raffinée, l’épice est de teinte brun-orangé variable selon les descriptions du Cycle. Dans le Messie de Dune, l’épice gazeux est plutôt orangé, tandis que dans les Hérétiques de Dune, un vieux magot de lingots d’épice est décrit à sa découverte comme brun-rougeâtre. Incorporé dans l’organisme, l’épice colore uniquement les yeux en bleu. Le pigment bleuté serait donc une conséquence de la métabolisation de l’épice dans l’organisme. Dans le Cycle, la coloration des yeux est expliquée comme une conséquence de la saturation du sang en épice. Or aucune description rapportée par Herbert n’indique que le sang bleuisse par ce même phénomène. Aussi les romans laissent entendre qu’un processus biochimique vienne activer le chromophore, et qu’une molécule ainsi dérivée in vivo de l’épice se déposerait en pigments bleutés dans l’œil. La nature même de ce processus et le fait qu’il semble se dérouler uniquement au niveau des yeux relèvent plus probablement de la poésie de l’œuvre que de la vraisemblance scientifique. Cependant, ces pigments bleutés provenant de la métabolisation de l’épice semblent insolubles dans le sang. La coloration de l’œil serait alors due à leur accumulation et leur diffusion progressive dans la sclère et la conjonctive via les vaisseaux sanguins, et non à un bleuissement du sang lui-même.

Deux stratégies sont envisageables afin d’obtenir des composés organiques bleus, selon l’association chimique avec du cuivre ou non. En effet, différents complexes organométalliques de cuivre possèdent une couleur bleutée, certains étant même impliqués dans des fonctions biochimiques. D’autres molécules organiques, à l’inverse, présentent cette couleur bleue sans être associées avec du cuivre. Examinons plus en détails ces deux voies structurales possibles pour notre chromophore issu de l’épice :

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Figure 3 : la phtalocyanine.

Débutons tout d’abord par les complexes organométalliques de cuivre. Comme nous le verrons, ils sont eux-même classés entre molécules synthétisées chimiquement et composés issus du vivant. La phtalocyanine de cuivre (II) est un de ces composés organométalliques bleus appartenant à la famille des pigments polycycliques [5]. Ce pigment synthétique développé dans les années 30 est utilisé notamment pour la fabrication des encres et des peintures. Il se retrouve également dans la composition des CD-R enregistrables. La phtalocyanine (figure 3) est à l’origine de plusieurs pigments dérivés, selon la nature du composé métallique chélaté. La phtalocyanine de cuivre donne ainsi le bleu phtalo, tandis que la phtalocyanine sans métal est bleue turquoise, et donne des nuances de vert en présence de cuivre chloré ou bromé. Ces pigments ne donnent pas de teinture homogène, ayant tendance à rester très peu solubles. La phtalocyanine de cuivre appartient à la catégorie des tétraazatétrabenzoporphyrines. Ce système entièrement conjugué dérive structurellement des porphyrines, composés jouant un rôle essentiel en biologie. Sa synthèse classique résulte de la condensation de précurseurs isoindole-1,3-dione, mais il est possible d’obtenir ce composé par d’autres voies chimiques, dont bon nombre d’entre-elles utilisent comme réactifs des composés potentiellement issus de fermentations fongiques (voir fig.5). De plus, la phtalocyanine de cuivre ne présente pas de toxicité connue, bien que le manque actuel d’études approfondies appelle à une certaine prudence à ce sujet [6]. Cependant, cette structure n’étant pas naturelle, son rôle potentiel dans l’épice gériatrique nécessite d’imaginer l’existence d’une voie de synthèse compatible avec le cycle de l’épice sur Arrakis.

Figure 4 : noyau de l'hème.

Figure 4 : noyau de l’hème.

Si la phtalocyanine n’est pas un composé naturel, les molécules organométalliques présentant un noyau tétraporphyrique (figure 4) sont quant à elles impliquées dans des processus vitaux. Elles possèdent alors toutes une cavité centrale leur permettant de chélater un métal afin d’assurer leurs fonctions. L’hémoglobine et la myoglobine sont des protéines dont les co-enzymes sont appelés hèmes. Ces dérivés porphyriques jouent le rôle de cavité centrale en s’associant à un atome de fer. Le rôle biologique de ce complexe est d’assurer la fixation du dioxygène. Les chlorophylles, classe de molécules indispensables à la photosynthèse, possèdent également un noyau porphyrique, cette fois-ci associé au magnésium, un métal alcalino-terreux. Les vitamines B12, enfin, présentent un ion cobalt associé avec leur noyau porphyrine. Mais le plus surprenant reste le sang de certains crustacés, de couleur bleu-vert, ou encore celui des limules, d’un bleu pastel particulièrement spectaculaire. Comme de nombreux Invertébrés, ces animaux ne possèdent pas d’hémoglobine dans leur sang mais de l’hémocyanine. Cette métalloprotéine assure aussi le transport du dioxygène, cependant si l’hémoglobine présente des noyaux porphyriques associés avec du fer, l’hémocyanine présente du cuivre directement associé à des résidus histidine de la chaîne polypeptidique composant la protéine [7]. Cette hypothèse permettrait d’envisager soit l’hémocyanine comme potentiel chromophore, soit la présence de résidus histidine ou de groupements imidazole (fraction moléculaire fonctionnalisant l’histidine) mimant le site protéique chélatant le cuivre. Car l’hémocyanine étant une protéine, elle risque d’être dégradée au cours du cycle de l’épice ! Enfin, si l’hémocyanine est présente dans les fèces de truites des sables, est-ce à dire que ces organismes ont le sang bleu ?

La Dune Encyclopedia propose pour sa part d’associer des molécules de hèmes avec du cuivre. La solution peut sembler séduisante, notamment en imaginant que le cuivre puisse remplacer le fer dans l’hémoglobine de truite des sables. Cependant, la présence de ce métal pose un problème biologique majeur. L’excès de cuivre bloque la voie de biosynthèse des porphyrines, inhibant la coproporphyrine II oxydase, une enzyme responsable de la synthèse de la coproporphyrine III, lui-même métabolite intermédiaire durant la biosynthèse de l’hème [8]. L’effet toxique du cuivre contredirait-il dans ce cas la mise en place de complexes d’hèmes cuivreux ? L’hypothèse reste crédible si la xénobiochimie de Dune permet de contourner cette inhibition, mais ces conditions ne plaident pas de prime abord en faveur de cette solution. Une autre alternative reviendrait également à supposer que l’hème, obtenu par des processus géochimiques, puisse contourner l’obstacle biochimique. Ce scénario reste également pure spéculation.

Figure 5 : la sapphyrine.

Figure 5 : la sapphyrine.

Une autre piste consiste à étudier des composés organiques présentant des colorations bleutées en l’absence de complexations métalliques. En effet, si la porphyrine en solution a une couleur violette, augmenter le nombre d’unités pyrroles impliquées dans son noyau (tétrapyrrolique) peut venir modifier cette couleur sans pour autant avoir recours à une chélation métallique. La sapphyrine (figure 5) est un hétérocycle pentapyrrolique non métallique issu de l’extension du nombre d’unités pyrroles et présentant de potentielles applications comme agent anticancéreux [9]. Découverte par hasard lors de la synthèse organique de la vitamine B12 par les Pr. Woodward et Eschenmoser en 1973, elle présente une coloration bleu saphir dont elle tire son nom [10]. La biosynthèse du pyrrole étant renseignée dans la littérature scientifique, il suffirait alors d’imaginer la production de pentapyrroles dans les sables de Dune et qu’un dérivé de la sapphyrine soit alors incorporé comme précurseur de l’épice gériatrique. Ce scénario présente plusieurs avantages : la sapphyrine n’étant pas une protéine, elle ne risque pas d’être dégradée par les agents fongiques, tandis que son absence de cuivre permet d’éviter les éventuels problèmes d’inhibition de biosynthèse.

 

L’épice est un composé volatile

D’après le Cycle de Dune, l’air à la surface d’Arrakis est saturé d’épice. Pour que la chose soit possible, il faut d’abord envisager une importante production naturelle de la substance, mais également considérer l’épice comme un bon composé organique volatile. Ces molécules sont de nature chimique variable : il peut s’agir de petites molécules organiques, voire même d’imposantes structures polycycliques, mais aussi de biomolécules comme des protéoglycanes ou des lipoprotéines. Une des conditions permettant l’émission de composés organiques volatiles consiste en l’évaporation rapide du solvant organique dans lequel la molécule était soluble. L’épice arrivé à maturation est emprisonné dans une poche de gaz carbonique. Sa libération par explosion de la poche et son environnement chimique hydrophobe contribuent donc très certainement à sa diffusion en aérosol. L’épice peut également être stocké et utilisé sous forme gazeuse, cet exemple nous étant donné par la Guilde Spatiale. L’épice gazeux est probablement utilisé sous forme de spray, ce qui laisse entendre que les Navigateurs baignent littéralement dans des volutes d’épice burn-orangées constamment vaporisées sous pression dans leurs cuves. Reste à déterminer les propriétés du gaz suspenseur, qui ne doit pas étouffer pour autant le Navigateur. Nous ne sommes finalement pas loin des images du film Dune de David Lynch !

 

Les propriétés physiologiques de l’épice

  • Neurostimulant

L’effet neurostimulant peut être illustré par bon nombre de substances actives classées comme stupéfiants. Cependant, l’épice étant censé augmenter les capacités de concentration, il semble pertinent d’aborder plus en détails le cas de la ritaline. Egalement connue sous la nomenclature chimique de méthylphénidate, ce médicament a été commercialisé dès le début des années 1960 pour soigner les troubles de l’attention, de l’hyperactivité ou de dépression. Classée comme substance psychotrope, elle fait l’objet d’une réglementation stricte en France, car également assimilée à un stupéfiant. Le méthylphénidate est en effet un stimulant du système nerveux central, dont le mode d’action repose sur l’augmentation des teneurs en dopamine et noradrénaline dans les fentes synaptiques au niveau du cortex pré-frontal et du cortex périphérique. Les relations entre ce mode d’action et les effets cliniques observés ne sont pas encore totalement élucidés [11], mais la substance permet de soigner les troubles comportementaux aigus de l’adulte comme de l’enfant.

Figure 6 : le méthylphénidate.

Figure 6 : le méthylphénidate.

Le méthylphénidate (figure 6) a été détourné de son usage médical par bon nombre d’étudiants et de sportifs cherchant à améliorer leurs capacités de concentration [12]. Le phénomène d’addiction est également lié à la dopamine, appelé communément neuromédiateur du plaisir et de la récompense, que le cerveau libère lorsqu’une expérience est jugée agréable. Ce réseau dopaminergique peut alors « s’emballer » et provoquer des dépendances lors de sollicitations trop régulières ou excessives. C’est le cas de la consommation de substances psychoactives ou de comportements excessifs face au sexe, au jeu ou à toute autre activité apportant une décharge de dopamine. Les neurones dopaminergiques devenant peu à peu insensibles au facteur déclenchant ce plaisir, les stimuli doivent devenir de plus en plus forts pour obtenir un effet. Le toxicomane accroît alors sa dose, et le dépendant au jeu mise des sommes de plus en plus importantes. Ce mécanisme dit de « renforcement positif » incite à répéter l’expérience agréable et entraîne la dépendance [13]. Dans le cas de la ritaline, les phénomènes d’addiction sont d’autant plus inquiétants que le médicament empêche la chute des concentrations en dopamine. Outre les phénomènes d’addiction habituels, sa consommation régulière peut entraîner des troubles cardiaques, respiratoires et comportementaux.

L’épice crée des phénomènes de dépendance, il influe donc sur le réseau dopaminergique. Des cas d’accoutumance sont rapportés par Frank Herbert. Duncan Idaho abuse régulièrement de la bière d’épice, et le Docteur Yueh nous livre une description plutôt explicite du goût de l’épice : « Never twice the same .. It’s like life – it presents a different face each time you take it. Some hold that the spice produces a learned-flavour reaction. The body, learning a thing is good for it, interprets the flavour as pleasurable -; slightly euphoric. And, like life, never to be truly synthesized « . Quelle que soit sa structure, l’épice n’en reste pas moins une drogue dangereuse, dont l’accoutumance peut avoir de graves séquelles chez des consommateurs réguliers. L’usage de l’épice comme neurostimulant ne fait d’ailleurs pas l’unanimité. Les Mentats lui préfèrent le jus de sapho, dont les effets secondaires semblent moins destructeurs, contrairement à la Guilde Spatiale et l’ordre du Bene Gesserit qui en font un usage massif. Avec les conséquences décrites dans le Cycle de Dune

  • Agent mutagène

20100416051226!Guild_navigator_dune_movieL’épice utilisé à fortes doses est également un agent mutagène, un autre usage qu’utilise plus particulièrement la Guilde Spatiale. Les Navigateurs sont des êtres humains ayant muté suite à l’exposition à de fortes doses d’épice gazeux (on supposera diffusé en aérosol). Ressemblant vaguement à des embryons humains dégénérés, ils passent la totalité de leur existence dans de grosses cuves remplies sous pression de gaz d’épice, dans une quasi-impesanteur. Cette image est renforcée par les mouvements natatoires qui leur permettent de rester en suspension dans leurs cuves. La fameuse scène du Navigateur demandant une audience privée à l’Empereur Padishah Shaddam IV dans le film de David Lynch (1984) donne une bonne appréciation des effets mutagènes de l’épice. La liste des agents mutagènes connus est bien trop vaste pour être traitée dans cet article. De plus, les effets tératogènes de cette molécule sous-entendent d’explorer des voies de dégénérescence architecturale majeure d’un organisme humain. La biologie regorge d’exemples tératogènes obtenus sur des embryons au cours de leur développement, comme dans le cas de la thalidomide. Cependant, obtenir de telles transformations sur un organisme adulte sans induire un cancer généralisé et aboutir à une forme mutante viable et reproductible reste plus difficile à envisager. Le mystère quant à la fraction mutagène de l’épice restera donc entier.

  • Prolonger la vie et don de préscience

Il peut sembler paradoxal qu’un neurostimulant addictif puisse prolonger la vie. Cependant, le Cycle de Dune attribue à l’épice gériatrique de telles propriétés. Ou peut-être faut-il aborder l’épice à la lumière des écrits de Paracelse : « toutes les choses sont poison, et rien n’est sans poison ; seule la dose détermine ce qui n’est pas un poison » . L’épice gériatrique consommé à dose modérée serait donc un excellent agent anti-vieillissement et neurostimulant, alors que sa consommation excessive entraînerait effets secondaires, addictions et mutations. Les Navigateurs ont recours à des teneurs extrêmement fortes d’épice gazeux en atmosphère confinée afin de tirer le meilleur parti de ses effets mutagènes, neurostimulants et même télépathiques. Précédemment, nous avons proposé la sapphyrine comme possible chromophore bleu. Etant donné les études menées sur ses propriétés anti-cancéreuses, cette molécule pentapyrrolique pourrait ainsi cumuler plusieurs avantages une fois libérée dans l’organisme. Il suffirait dans ce cas d’imaginer qu’au cours de la métabolisation de l’épice, des dérivés actifs de la sapphyrine soient libérés dans l’organisme. Ces mêmes composés, une fois métabolisés au niveau de l’œil, donneraient cette coloration bleutée typique du regard des habitants d’Arrakis. Cette proposition permet de rappeler à nouveau que la molécule d’épice est certainement un composé complexe dont les multiples propriétés physiologiques sont liées à sa métabolisation une fois ingéré.

Cependant, de rares élus comme Paul Atréides ou Leto II présentent d’étonnantes résistances vis à vis de l’épice, acquérant même des capacités parapsychologiques exceptionnelles. La contradiction était peut-être volontaire, car accorder à certains personnages une accoutumance hors du commun à l’épice en fait des sortes de « sur-hommes » tout en renforçant l’aspect mystique de la substance. Le produit le plus précieux de tout l’univers demeure également la clé des mystères de la préscience. Puisqu’il est bien entendu impossible d’en tirer la moindre interprétation chimique, nous atteignons donc ici les limites de cet exercice de scientifiction, là où se révèle tout le génie créatif de Frank Herbert.

 

Vers un modèle structural de l’épice ?

Venons-en au bilan final de ces propositions et à leur discussion. Comme déjà abordé précédemment, l’épice est très certainement issu de la condensation de plusieurs précurseurs chimiques, dont la structure peut être comparée à des molécules connues à la lumière des propriétés physico-chimiques et physiologiques attendues. Parmi ces molécules putatives, seules celles compatibles avec le cycle naturel de maturation de l’épice sont à retenir en priorité. Le bilan de cette sélection est résumé dans le tableau ci-dessous :

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Nous pouvons donc imaginer que l’épice serait issu de la condensation et de la maturation des précurseurs suivants :

  • Des dérivés cinnamiques (cinnamaldéhyde, acide cinnamique, cinnamate d’éthyle).
  • Un chromophore inactif probablement proche de la sapphyrine.
  • Des neurostimulants comparables au méthylphénidate (ritaline).
  • D’autres précurseurs chimiques de nature inconnue responsables des effets mutagènes et de la préscience.

La forte odeur en épice signifie que la substance, une fois raffinée, contient beaucoup de dérivés cinnamiques dans sa structure, mais également que des formes libres ont pu rester associées à la fraction consommée. Nous pouvons donc supposer que les dérivés cinnamiques servent de passerelles moléculaires entre les différents précurseurs appelés à remplir un rôle physiologique une fois l’épice métabolisé. La molécule finale serait donc une structure complexe, présentant des motifs fonctionnels précis reliés aux pontages cinnamiques par des liaisons hydrolysables. Les enzymes de détoxification de l’organisme reconnaissent des xénobiotiques généralement hydrophobes [14], leur dégradation libérant des composés hydrophiles et fonctionnalisés. Le scénario d’effets physiologiques de l’épice liés à la métabolisation de la molécule est donc tout à fait crédible. Des dérivés de la sapphyrine, du méthylphénidate et d’autres encore inconnus seraient ainsi reliés par ces pontages cinnamiques, nous offrant au terne de cet article une vision partielle mais encourageante de la molécule d’épice.

 

Conclusion

Hélas, la structure exacte de l’épice gériatrique ainsi que sa synthèse chimique nous échappent encore. Comme présenté au cours de l’article, certaines propriétés physiologiques ne sont pas interprétables et nous ne pouvons tout au plus qu’envisager une structure putative partielle de l’épice. Si le Cycle de Dune reste une œuvre majeure aux multiples niveaux de lecture possibles, son interprétation scientifique ne doit donc pas être prise au pied de la lettre. C’est là tout le génie de Frank Herbert, qui y marie spéculation scientifique et poésie littéraire. Herbert n’avait pas pour objectif de réécrire la science, mais bien de se servir de concepts scientifiques vulgarisés comme éléments de cohérence et d’allégorie dans son Cycle. Ses remarquables capacités de synthèse journalistique lui permirent de nourrir son univers aussi bien de science que de politique, de sociologie ou encore d’économie. Un parallèle se crée avec cet article, puisque nous touchons là au but même de la spéculation scientifique : vulgariser la science à partir d’un univers de science-fiction et discuter des possibles à la lumière des connaissances actuelles. L’objectif est donc atteint, en espérant que ce voyage chimique dans le Cycle de Dune vous ait donné tout autant envie de vous plonger dans l’œuvre de Frank Herbert que de poursuivre votre découverte de cette discipline scientifique.

lol too much spice

Remerciements à Joseph Askaris pour sa relecture et ses précieuses fiches de citations du Cycle de Dune, ainsi qu’aux membres du forum « De Dune à Rakis » pour leurs échanges constructifs. « La vérité souffre d’être trop analysée », ancienne maxime fremen. In : Frank Herbert, Le Messie de Dune.

 

Bibliographie consultée :

[1] Lehoucq, R. ; Sarrade, S. De l’abstraction à la quintessence : chimie et SF. Bifrost 63, p. 174-181.

[2] Dewick, P. M. (2001) The Shikimate Pathway: Aromatic Amino Acids and Phenylpropanoids. In : Medicinal Natural Products: A Biosynthetic Approach, 2nd edition, John Wiley & Sons, Ltd, Chichester, UK. doi: 10.1002/0470846275.ch4

[3] Qualley, A.V. (2012). Completion of the core β-oxidative pathway of benzoic acid biosynthesis in plants. PNAS 109(40), 16383–16388.

[4] Juwadi, P.R.; Seshime, Y.; Kitamoto, K. (2005). Genomics reveals traces of fungal phenylpropanoid-flavonoid metabolic pathway in the f ilamentous fungus Aspergillus oryzae. J Microbiol 43(6), 475-486.

[5] Defeyt, C. (2010). Influence des solvants aromatiques sur les propriétés optiques du bleu de phtalocyanine de cuivre en milieu pictural. CeROArt, 5, http://ceroart.revues.org/1650

[6] Commission de la Santé et de la Sécurité du Travail du Québec : Bleu de phtalocyanine. [Consulté le 28/03/14] http://tinyurl.com/lbxamj9.

[7] Hemocyanin – Wikipedia [Consulté le 28/03/14] http://en.wikipedia.org/wiki/Hemocyanin

[8] Azzouzi, A. (2014). L’homéostasie du cuivre chez la protéobactérie Rubrivivax gelatinosus. Thèse de doctorat. http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00939859

[9] Naumovski, L. et al. (2006). Tumor localization and antitumor efficacy of novel sapphyrin compounds. Mol Cancer Ther. 5(11), 2798-2805.

[10] Sato, K. Chemistry of Porphyrins. [Consulté le 28/03/14] http://www.org-chem.org/yuuki/porphyrin/porphyrin.html

[11] Methylphénidate – Wikipedia [Consulté le 28/03/14] http://en.wikipedia.org/wiki/Methylphenidate

[12] Gibour, R. « Les nouvelles drogues de la performance scolaire« . Le Figaro, 21/12/2012. http://tinyurl.com/o24m3lg

[13] Inserm – Addictions. [Consulté le 28/03/14] http://tinyurl.com/outjjcn

[14] IRSN – Les effets biologiques des expositions chroniques à des radionucléides et leurs impacts sur la santé. [Consulté le 28/03/14] http://tinyurl.com/mhcohjd

 

Version 1.1 de l’article « la Science du Cycle de Dune : quelle est la structure chimique de l’épice ? » publiée le 31/03/2014.


L’apocalypse selon la NASA ?

Une actualité fracassante a agité le web dernièrement, se propageant comme un feu de brousse sur les réseaux sociaux. Selon une étude de la NASA, notre civilisation courrait à sa perte et pourrait bien disparaître dans les prochaines décennies. La prophétie scientifique, basée sur un nouvel outil analytique baptisé HANDY (Human and Nature Dynamical), compare l’histoire de l’humanité et les facteurs attribués à la destruction des grands empires à notre situation mondiale en ce début de XXIème siècle. Publiée dans la revue Elsevier Journal Ecological Economics, l’étude a d’abord été relayée dans le Guardian avant de se propager dans la presse internationale.

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Mais en vérité, cet article n’a jamais été rédigé par la NASA. Plus exactement, des chercheurs de l’Université du Maryland et du Minnesota ont utilisé le modèle HANDY, développé par l’agence spatial pour un tout autre usage, afin d’étudier l’impact des inégalités sociétales et de l’épuisement des ressources naturelles sur notre civilisation actuelle. Leurs travaux de modélisation s’appuient sur des scénarios précis, choisis par les chercheurs, et en aucun cas proposés par l’agence américaine. Le seul lien entre l’équipe de Safa Motesharri et la NASA repose sur ses financements, provenant en partie du Goddard Space Flight Center. Cette confusion n’empêcha pourtant pas le Guardian (qui a rectifié son erreur aujourd’hui même) puis la presse mondiale d’associer directement la NASA à cette étude. A tel point que l’agence spatiale s’est fendue communiqué officiel afin de démentir tout lien entre ses propres équipes de recherche et ce travail indépendant.

Quant à l’étude, elle n’a aucune portée prophétique et se limite uniquement à la modélisation de données actuelles grâces à l’outil HANDY. Safa Motesharri et ses collègues ont ainsi choisi d’analyser deux scénarios plutôt pessimistes. Le premier s’intéresse au creusement de l’inégalité entre populations pauvres et riches, menant à un chaos politique et social. Le second penche plutôt pour l’épuisement des ressources naturelles de la planète, entraînant l’effondrement de notre industrie moderne et se concluant lui aussi sur un chaos mondial. Le problème de cette étude, comme de toute modélisation, repose sur les données collectées en amont. Or la notion même d’épuisement des ressources fait débat, laissant passer pour fantaisiste toute date arrêtée d’effondrement d’un stock naturel donné. De même, l’évolution des inégalités entre tranches de la population ayant été volontairement suivie selon un scénario des plus pessimistes, il ne s’agit dans les deux cas que de projections sélectionnées parmi l’ensemble des possibles.

Aussi les conclusions de ce papier, diffusée à grand renfort de gros titres médiatiques, n’associent en rien l’agence spatiale américaine et n’ont aucune portée prophétique. Une fois de plus, il est bon de garder à l’esprit qu’une modélisation se base uniquement sur les données préalablement introduites, et n’a nullement pour objectif de rendre l’oracle à la manière d’une Pythie informatisée. Motesharri et ses collègues ont choisi de s’intéresser à des scénarios catastrophiques, ils ne sont pas pour autant les prophètes anti-système que la presse nous dépeint ! Hasard de programmation, France Culture diffusait ce mercredi après-midi une émission sur le système énergétique global et ses grands enjeux en ce début de siècle. Quels sont les différents types d’énergie ? Quels sont les défis qui devront être relevés ? Ou en sommes-nous de la transition énergétique ? Les invités universitaire et le blogueur Benoît Thévard abordaient ces questions cruciales tout en apportant un éclairage critique sur les données énergétiques mondiales actuelles. Une manière bien plus pertinente, me semble-t-il, d’aborder le sujet en comparaison avec les récentes exagérations d’une presse décidément en mal de sensationnaliste.