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C.S.A.: The Confederate States of America – Kevin Willmott (2004)

En bonne place parmi les uchronies les plus populaires, les alternatives à la Guerre de Sécession américaine (1861-1865) n’ont de cesse d’attirer la curiosité de tout amateur d’histoire. Cet épisode majeur de l’édification de la nation américaine, aussi traumatisant que fondateur de cette civilisation moderne, a inspiré de nombreuses fictions uchroniques chez les auteurs anglo-saxons. Même Winston Churchill proposa ses réflexions sur le sujet dans un texte resté célèbre. Dans ces conditions, rien d’étonnant que Kevin Willmott, auteur d’un scénario sur l’abolitionniste John Brown, décida d’y consacrer un faux documentaire. Mêlant récits alternatifs historiques, bulletins d’information fictionnels et fausses annonces publicitaires, Kevin Willmott propose, durant 89 minutes, une révision complète des 160 dernières années de l’histoire américaine en nous racontant la genèse des Etats Confédérés d’Amérique (CSA). Mais au-delà de l’humour grinçant qui se dégage de ce faux documentaire, le réalisateur ne se borne pas à un simple exercice d’histoire alternative. Il s’évertue à faire ressortir, derrière la parodie de nation confédérée, le racisme latent qui n’a jamais vraiment cessé aux USA.

L’originalité de ce faux documentaire ne tient pas que dans ses séquences fictionnelles et son humour noir. Deux avis d’experts, bien que fictionnels, viennent éclairer le téléspectateur et donner une neutralité nécessaire à l’exercice uchronique : le premier se présente en la personne d’un historien confédéré contemporain, et le second en une historienne afro-américaine canadienne. Mais sur quels points de divergence se base justement Kevin Willmot ? Dans ce faux documentaire, la guerre de sécession éclate alors que les états du nord cherchent à s’approprier les richesses des états du sud. La position abolitionniste de Lincoln reste donc ici anecdotique (historiquement, ce fut son élection sur ce programme qui mit le feu aux poudres). La rivalité économique entre états, autre moteur de division politique au début des années 1860, devient clairement le seul casus belli. Dans ce faux documentaire, le Sud triomphant idéalise le conflit passé comme une lutte pour sa liberté et son droit à la propriété. Durant cette guerre, la Confédération réussit également ses tentatives diplomatiques outre-Atlantique et reçoit le soutien militaire des français et des anglais, permettant au général Lee de gagner la bataille de Gettysburg (1863) puis de prendre Washington. En 1864, la reddition du Général Grant marque la fin du conflit alternatif. Lincoln, en fuite, est capturé et emprisonné, avant d’être exilé au Canada.

Si la question de l’esclavage perd de son importance dans ce conflit, elle reste toujours un principe fondateur des Etats Confédérés d’Amérique. Le racisme envers les afro-américains peut alors s’y développer ouvertement. Le CSA s’enfonce sans aucun remord dans la spirale de la ségrégation et de l’apartheid envers tout individu non-WASP. L’Eglise, intimement liée à l’Etat, impose également une répression contre les cultes non-chrétiens et justifie un esclavage de « droit divin ». Avec une nation confédérée aussi fondamentalement raciste, la révision de la seconde guerre mondiale marque un second temps fort de ce faux documentaire tragi-comique. D’abord sympathisant envers l’Allemagne nazie, le CSA préfère conserver une attitude neutre lorsque la Solution Finale lui est dévoilée. La guerre n’éclate donc qu’avec le Japon, le « péril jaune » à abattre. Comme dans notre réalité le conflit est gagné suite à l’usage de l’arme nucléaire. Les Etats Confédérés d’Amérique exportent également leur modèle économique esclavagiste au reste du continent américain, en menant une politique expansionniste contre les nations mexicaines, les Caraïbes et l’Amérique du Sud. Le rêve d’un « Empire Tropical » des Confédérés voit ainsi le jour dans cette uchronie. On ne peut pas imaginer pire république bananière. Le Canada et l’Alaska russe restent quant à eux indépendants, mais sont perçus comme des territoires ennemis. La peur des Communistes et des Abolitionnistes bat son plein dans les années 50 : on construit même un rideau de fer pour séparer le Canada « rouge » du CSA. Nos états confédérés se présentent donc comme une nation d’extrême droite esclavagiste, traditionaliste et réactionnaire. A l’opposé, le Canada est dépeint comme un pays progressiste et socialiste. Une contre-culture ne tarde pas d’ailleurs à s’y développer : des intellectuels et des artistes persécutés comme Elvis Presley y trouveront refuge.

Mais ce faux documentaire incite aussi le spectateur à dépasser le cadre purement fictionnel. Au fur et à mesure que Willmot nous présente l’histoire récente des CSA, il apparaît une mise en abîme de plus en plus troublante avec les USA réels. L’idée est progressivement introduite par des parodies et clins d’œil : les marques utilisant l’imagerie raciste du nègre au siècle dernier perdurent toujours, « Gone with the Wind » devient « A Nothern Wind », le sitcom « Beulah » est rebaptisé « Leave It to Beulah », l’affaire Lewinsky concerne cette fois-ci une histoire de coucherie inter-ethnique, les Guerres du Golfe et les interventions en Afghanistan sont clairement orientées contre l’Islam (et non pas le terrorisme religieux) – le pétrole restant tout de même un trophée de guerre acquis lors de ces « croisades » modernes… La barrière entre fiction et réalité devient particulièrement ténue. L’humour disparaît au profit de mises en scène choquantes : présentation d’une population noire reléguée à l’état d’objet de labeur, violence lissée d’une société WASP raciste et patriarcale, politique étrangère xénophobe et impérialiste… Rien ne nous est épargné. Après avoir visionné la fictive visite du Chancelier Hitler à Washington, une publicité nous vente les mérites d’une pilule psychotrope pour esclaves récalcitrants. Un flash d’information passe à l’écran suite à des émeutes raciales, que déjà un télé-achat d’esclaves nous invite à acheter de nouveaux serviteurs…. Et ainsi de suite.

Au-delà de l’exercice uchronique, Willmot s’évertue à recycler les caricatures racistes du XXème siècle dans son faux documentaire, et suscite ainsi le malaise auprès de ses spectateurs. Car si le Nord a gagné la guerre de sécession, quelque chose de ce CSA fictionnel a perduré dans la société américaine. Pas seulement en raison des agissements revanchards du K.K.K. après-guerre : une atmosphère malsaine, tenue pour romanesque par certains auteurs, peine à se dissiper. Et Willmot s’évertue à dénoncer, par le jeu de l’uchronie, cette question raciale qui ne cesse de se poser aux USA depuis la victoire de l’Union.


Devil Girl from Mars – David MacDonald (1954)

L’arrivée de vieux films de science-fiction dans le domaine public s’accélère depuis quelques années, et de véritables pépites sont désormais accessibles sur google video pour qui veut bien y jeter un œil. Alors, comment ne pas succomber aux charmes de Devil Girl from Mars, film britannique de David MacDonald, avec ses effets spéciaux à faible budget, ses dialogues simplistes et son scénario trivial ? Réchauffez le pop-corn, sortez le cola du réfrigérateur, et installez-vous bien confortablement dans votre canapé, car la séance va débuter.

Nous sommes dans un pub campagnard, perdu dans la lande écossaise. Mrs. Jamieson est une hôtesse réputée, et son mari alcoolique ne manque pas de rajouter une touche de charme écossais à son coquet établissement. La nuit est tombée depuis plusieurs heures lorsqu’une voiture se gare dans la cour. Un journaliste américain, Michael Carter, accompagne le Pr. Arnold Hennessey à la recherche d’un météore tombé non loin de là. Leurs investigations ne sont guère chanceuses, et les deux hommes se sont perdus en chemin. Ils décident de passer la nuit dans notre auberge écossaise et de reprendre leur route le lendemain matin, lorsqu’un éclair éblouit la campagne environnante. Une soucoupe volante vient de faire son apparition, et sous les regards médusés des clients et aubergistes, se pose à quelques mètres de l’établissement.

Intrigués par cet insolite objet volant, nos observateurs se perdent en conjectures sur la nature du vaisseau lorsque surgit dans l’auberge une grande femme brune, entièrement vêtue d’un costume moulant et d’une longue cape de vinyl. La Commandante Nyah, aussi sexy soit-elle, n’en reste pas moins une femme dangereuse qui manie avec dextérité son pistolet désintégrateur. Imposant son autorité aux occupants de l’auberge, elle leur révèle faire partie de l’avant-garde martienne, venue capturer des hommes sur Terre. Car après la terrible guerre des sexes qui ravagea la planète Mars, les femmes ont pris le pouvoir et castré leurs adversaires masculins. Ce qui provoqua malheureusement une catastrophique baisse de la natalité martienne. Notre émissaire sexy est donc venue capturer un vigoureux terrien, et compte bien se servir dans cette auberge écossaise. Nos valeureux terriens ne l’entendent pas de cette oreille, et tentent à plusieurs reprises de tuer la maîtresse Nyah. Mais comment stopper une femme que ni les balles, ni l’électricité ne peut vaincre ? Nos pauvres otages découvrent également que Nyah radio-commande un robot humanoïde désintégrateur, et que leurs chances de salut sont bien maigres… Lasse de leurs vaines tentatives de rébellion, Nyah finit par poser un ultimatum. Qu’un terrien la suive de son plein gré jusqu’à Mars, et il aura la vie sauve. L’auberge et ses habitants, quant à eux, seront désintégrés. Devant ce mauvais coup du sort, le flegme britannique et la fougue américaine parviendront-ils à triompher du sado-masochisme martien ?

Descendu en flèche par la critique lors de sa sortie, Devil Girl from Mars possède pourtant deux arguments de poids : une martienne aussi sexy qu’une maîtresse S.M. de donjon, et une soucoupe volante d’un kitch extrême. L’ambiance terrifiante est suggérée par les incessantes visites de Nyah à l’auberge, qui manquant à toutes les règles élémentaires de courtoisie, ne consomme jamais rien au bar et prend un malin plaisir à désintégrer, hypnotiser, séquestrer et menacer les gens. Cette femme est démoniaque, et d’ailleurs ne faut-il pas l’être pour se vêtir d’une mini-jupe en simili cuir et d’une longue robe en vinyl ? L’habit fait le martien, c’est bien connu. Pour un film N&B de 76 minutes, le baromètre du kitch atteint donc des sommets et la séance vous offrira un réel moment culte. Sans vraiment savoir si David MacDonald cherche à parodier les films de SF américaine de la même époque ou s’il croit très sérieusement en sa production, Devil Girl from Mars est un régal pour tout amateur de « flying saucer low budget ». Et de femmes fatales en simili cuir, cela va de soit.


V pour Vendetta – James McTeigue (2006)

Nous sommes en 2038. Le monde a connu une vague de guerres majeures et d’attaques bioterroristes sans précédents. Le Royaume-Uni est désormais dirigé par un régime fasciste, mené d’une main de fer par son « Haut Chancelier » Adam Sutler. La vie londonienne est devenue difficile pour ses citoyens : couvre-feu, tickets de rationnement, surveillance policière des individus, censure de l’art et des médias… Depuis les studios de la British Television Network (BTN), seule chaîne télévisuelle autorisée, les sbires du Parti crachent leur haine des nations étrangères, des immigrés et d’une longue liste de « déviants » religieux, sexuels ou politiques.

Le soir du 4 novembre, un homme masqué tout vêtu de noir fait sauter l’Old Bailey (l’une des Cours criminelles centrales de l’Angleterre), saturant de manière synchronisée les hauts-parleurs publics du Parti avec l’Ouverture solennelle 1812 de Tchaïkovski. Les journalistes de BTN, sous ordre du Gouvernement, tentent de faire croire à la population qu’il s’agissait d’un événement programmé de longue date par les autorités. Mais au même moment, l’homme prend le contrôle de la chaîne nationale et diffuse un message prioritaire dans lequel il dénonce le Parti et appelle la population à se soulever d’ici un an, le 5 novembre prochain, pour célébrer la nuit de Guy Fawkes et assister à la destruction du Palais de Westminster.

Le « terroriste V » est immédiatement pris en chasse par la police. Mais comment attraper un fantôme ? Seule piste potentielle, la liste des assassinats politiques commis par « V », que l’inspecteur Finch ne tarde pas à relier avec le projet top-secret du centre pénitentiaire de Larkhill. Le justicier « V » est-il un ancien détenu de ce centre ? Veut-il abattre le régime ou plus simplement exercer sa vengeance contre ses anciens tortionnaires ? Evey Hammond se pose elle aussi des questions sur les véritables desseins de « V ». Après avoir aidé le justicier à s’enfuir des locaux de BTN, la voilà réfugiée dans son repère secret. « V » ne tarde pas à se servir d’elle pour parvenir à ses fins, et la jeune femme prend peur. Elle décide de s’enfuir, mais l’ombre de « V » l’obsède et la rattrape. Le lieutenant Finch, quant à lui, remonte une piste obscure, lui dévoilant peu à peu les pires secrets du Parti, et le faisant douter de sa loyauté. Qui de Finch, d’Evey ou du peuple londonien découvrira le réel visage de « V » ? Et jusqu’où ira-t-il pour accomplir sa vendetta ? Tel est le mystère de ce justicier masqué, en guerre contre le Parti et contre son propre passé.

J’étais jusqu’à présent passé à côté de cette adaptation du célèbre roman graphique d’Alan Moore et de David Lloyd, mais la récupération massive du masque de Guy Fawkes par les Anonymous et les Indignés du monde entier (c’est la Warner qui doit se frotter les mains !) m’a donné particulièrement envie de découvrir ce film d’anticipation politique, porté aux nues par les militant sus-cités. Mon visionnage m’a donc plongé dans cette ambiance étouffante, détestable, d’une Angleterre écrasée par la botte fasciste. Le contexte post-thatchérien de la bande-dessinée a été revisité par les frères Wachowski, co-scénaristes de cette adaptation, pour laisser place à un climat ultra-sécuritaire bâti autour de la « Peur». Une identification géopolitique bien plus proche des années 2000 que du background de la bande-dessinée.

V pour Vendetta joue avec délectation la carte de la dictature à abattre. Tous les poncifs du genre se retrouvent incarnés dans ce film : 1984, le fascisme des années 30-40, la montée du nazisme, l’extrême droite moderne, la dérive ultra-sécuritaire à la Big Brother, l’homophobie, le terrorisme politique… Même la fameuse Coalition of the Willing et les Sex Pistols y sont cités. Impossible de ne pas sentir un dégoût profond pour le « Haut Chancelier » et son gouvernement. Ce politicien charismatique et arriviste, dont le seul talent fut de sentir poindre la peur de ses concitoyens et de l’attiser jusqu’à ce qu’il soit élu à la tête du pays, est représenté lors de ses répliques sur écran géant, filmé en direct depuis sa résidence ultra-sécurisée dans laquelle il se terre. Chacune de ses interventions est mise en scène par des gros plans sur sa dentition, gâtée et désordonnée. De quoi débecter le spectateur. Le « Haut Chancelier » est aussi puant physiquement que retors. C’est lui qui a créé toute une conspiration pour générer des attaques bioterroristes sur le pays, permettant à la filiale pharmaceutique du Parti d’engranger un juteux bénéfice et à sa doctrine sécuritaire d’être plus facilement acceptée par les électeurs. C’est lui encore qui fait régner la terreur sur le pays, et il n’hésite pas à recourir à la force (rafles, milices, exécutions d’opposants) pour asseoir son régime tyrannique. « V » rappelle qu’un peuple ne devrait pas craindre son gouvernement, mais que les dirigeants devraient craindre le peuple. Le Haut Chancelier Sutler personnifie à lui seul cette définition de la dictature.

Ne perdons pas de vue que V pour Vendetta est avant tout l’adaptation d’un comic. Et qui dit comic dit super-héros, en l’occurrence ce fameux personnage de « V ». Situé quelque part entre Fantômas et Edmond Dantès, « V » mène sa vendetta dans un univers assez interchangeable. Le contexte politico-social de l’adaptation est assez travaillé pour donner l’illusion que V pour Vendetta est un film politique ou militant, mais en réalité, V pour Vendetta ne se concentre pas beaucoup sur l’idéologie politique. « V » se dresse face à une injustice personnelle, infligée par une autorité qui bafoue ses droits, et combat cette infamie sous les traits d’un justicier masqué. Le prologue du film nous rappelle très brièvement les évènements de la Conspiration des Poudres, tandis les paroles d’Evey Hammond nous invitent à nous concentrer sur la force de l’idéologie qui sublime le personnage de Guy Fawkes. Et pourtant, c’est le personnage de Guy Fawkes qui intrigue. Serviteur d’une cause, qui était-il ? Que savons-nous de lui ? Avec le personnage de « V », le spectateur a de nouveau une chance de combler ces lacunes, en suivant les traces de ce nouveau Guy Fawkes. Alors qu’importe l’époque et le contexte, et qu’importe aussi que l’intrigue ait choisi « V » comme avatar de Guy Fawkes pour combattre cette injustice. Notre héros pourrait tout aussi bien être l’avatar moderne des révoltes de Boadicée, de Jacquou le Croquant, de William Wallace ou des combats de Jean Valjean. Car ce film n’est pas bâti autour d’une cause particulière, mais autour du justicier qui la sert.

 « V » lui-même avoue à Evey son admiration pour Edmond Dantès et le Comte de Monte-Cristo dans son adaptation cinématographique de 1934. Des extraits de ce film sont d’ailleurs fréquemment insérés dans des scènes de l’intrigue. Tout comme Edmond Dantès, « V » a été injustement emprisonné dans un cachot. Tout comme son héros, il est parvenu à s’enfuir et cherche désormais à se venger de ceux qui l’ont précipité dans l’abîme. Cette épreuve du cachot l’a d’ailleurs transformé, Dantès également. Certes, les expériences médicales menées sur « V » durant son emprisonnement en font un super-héros, mais l’immense fortune d’Edmond Dantès provenant de son malheureux compagnon de cellule, l’abbé Faria, ne fait-elle pas du héros de Dumas un personnage surpuissant ? La résistance sur-humaine de « V » tout comme la fortune de Dantès sont bien les outils de leurs vengeances. La similitude entre les deux héros ne s’arrête d’ailleurs pas là. « V » est implacable dans sa vengeance, sacrifie tout à sa cause, à tel point que son combat politique apparaît le plus souvent comme un prétexte. L’ascension sociale d’Edmond Dantès prend les mêmes aspects, n’étant justifiés que par un désir de justice. Qu’il lutte contre le régime ou qu’il se serve du système, le justicier ne suit que ses propres intérêts.

« V » et Edmond Dantès sont d’ailleurs tous deux des personnages ambigus, victimes de leurs obsessions. Dans le Comte de Monte-Cristo, Dantès fait preuve de bonté en sauvant Morrel de la faillite. Et pourtant, il met à l’épreuve la cupidité de Caderousse avec une certaine cruauté. « V » agit de la même manière avec Evey, qu’il sauve d’abord de la milice et de la police à deux reprises, et qu’il souhaite ensuite protéger dans son domaine. Puis, lorsque cette dernière prend peur et se défie de lui, il kidnappe la jeune femme et la soumet à une insupportable torture psychologique dans le seul but de mettre à l’épreuve sa loyauté. Curieuses attitudes ambiguës des deux personnages, qu’ils justifient à chaque fois comme un acte de bonté ou de justice, c’est selon.

En conclusion, V pour Vendetta est-il un bon film d’anticipation ou une banale mise en scène d’un comic ? L’adaptation respecte-t-elle ou trahit-elle la bande-dessinée ? Inutile de poser la question à Alan Moore, qui a pris en grippe le projet de long métrage dès le départ. Pour ma part, j’éluderai également la question. Chacun gardera sous le coude sa réponse. Les axes de visionnage, et les interprétations données à ce film m’intéressent plus. Je reste à ce sujet assez sceptique quant à la récupération alter-mondialiste du personnage de « V », qui n’est pas le révolutionnaire irréprochable tant idéalisé par la conclusion de ce film. « V » reste en premier lieu un sombre Edmond Dantès, ivre de vengeance, manipulateur, prêt à tout pour atteindre ses objectifs. Une chance que ses desseins personnels coïncident avec un combat politique ! Mais dans le fond, « V » nous dupe-t-il tous ? Nous manipule-t-il pour faire des citoyens ses propres couteaux ? Et quelle cible cherche-t-il en définitive à frapper ? Celle qui nous prive de nos libertés ou celle qui l’a si injustement brisé ? Combat personnel et combat politique s’entremêlent bien dangereusement dans V pour Vendetta. Au point que le combat politique devient rapidement un prétexte. Amusant, donc, de noter que c’est pourtant ce combat politique de « V » qui est récupéré par les mouvements de protestation actuels. Et intriguant phénomène. En pleine contestation de notre société ultra-libérale, pourquoi revêtir le masque d’un personnage sous licence de la Warner ?

La révolutionTM, déjà une marchandise ?

Le masque de "V" succès commercial pour la Warner.


Le mystère des Oiseaux d’Hitchcock résolu !

Les Oiseaux d’Alfred Hitchcock (1963) ont profondément marqué l’histoire du cinéma et l’imaginaire populaire. Pourtant, peu de gens savent que cette fiction angoissante est en partie basée sur des faits réels :

Durant l’été 1961, des centaines d’oiseaux agressent les habitants de Capitola et de Santa Cruz, en Californie. La plupart sont des Puffins fuligineux, une espèce pélagique d’habitude assez éloignée des côtes. L’incident défraye la chronique, et interpelle un certain Alfred Hitchcock. Ce dernier ne manque pas de faire le rapprochement avec la nouvelle « Les Oiseaux » de la romancière Daphné du Maurier qu’il souhaite adapter à l’écran, et bâtit rapidement avec Evan Hunter un scénario de film à partir de ces coupures de presse. Pendant plus d’un quart de siècle, la mystérieuse vague d’agression de Capitola et de Santa Cruz resta inexpliquée, renforçant encore plus la saisissante angoisse du film d’Hitchcock.

Mais en 1987, une crise alimentaire à Prince Edward Island (Canada) allait relancer l’affaire. Des moules bleues contaminées par une neurotoxine, l’acide domoïque, intoxiquèrent des consommateurs, provoquant 107 cas d’hospitalisation d’urgence. Les patients souffraient de violentes douleurs abdominales, diarrhées, désorientations, amnésies partielles, et trois cas de comas avant décès furent rapportés. L’acide domoïque était déjà connu des pharmaciens japonais comme un puissant vermifuge, mais n’avait jusqu’alors jamais été impliqué dans des intoxications alimentaires. Après une intense investigation sanitaire, il s’avéra que l’agent biologique responsable de cette contamination n’était autre qu’une diatomée, Pseudo-nitzschia multiseries, ayant proliféré dans les parcs à moules contaminés. Nouvelle surprise dans cette affaire, puisque aucune diatomée n’était alors considérée toxique pour l’homme.

Cette première crise canadienne incita les réseaux de surveillances internationaux à inclure l’acide domoïque dans leurs programmes de veille sanitaire. Le risque est désormais suivi sous l’acronyme ASP (pour Amnesic Shellfish Poisoning). Lorsqu’une nouvelle vague d’animaux marins au comportement agressif fut rapportée en Californie, en 1991, les biologistes identifièrent l’acide domoïque comme la toxine responsable de ce phénomène. Cette nouvelle crise sanitaire provoqua une forte mortalité de Pélicans bruns, Cormorans et Otaries, intoxiqués suite à la consommation de poissons contaminés. La toxine remonte ainsi la chaîne alimentaire, s’accumulant dans les tissus des herbivores (poissons et coquillages) jusqu’à empoisonner leurs prédateurs (oiseaux, mammifères marins, êtres humains). La toxine provoque ensuite une neurodégénérescence des neurones et l’apparition de lésions cérébrales.

Il est très fortement probable que le mystère de Capitola ait été provoqué par une prolifération de diatomées du genre Pseudo-nitzschia. Depuis le début des années 90, ces crises sanitaires sont récurrentes dans certaines baies californiennes et les médias locaux rapportent fréquemment des cas de Pélicans désorientés venus s’écraser sur les pare-brises d’automobilistes. En 2011, des océanographes américains ont analysé des prélèvements zooplanctoniques récoltés en 1961 dans les environs de Santa Cruz. Grâce à ces précieux échantillons, les chercheurs ont pu retracer indirectement la flore planctonique de cette année et ont retrouvé 79% de micro-algues appartenant au genre Pseudo-nitzschia spp. Désormais mieux compris, le phénomène a perdu de son mystère angoissant. Mais il nous reste heureusement tout le talent d’Hitchcock pour frissonner devant l’un des plus grands chefs d’œuvre du cinéma.

The Santa Cruz Sentinel (18 août 1961)

Note bibliographique : ce billet s’inspire originellement d’un article paru en 2008 dans la revue Nature, et a été complété à partir de mes propres travaux de thèse portant sur la production d’acide domoïque par les diatomées du genre Pseudo-nitzschia spp.


Jeanne d’Arc – Luc Besson (1999)

Il m’a pris l’idée folle, la semaine dernière, de visionner un film d’histoire de Luc Besson. D’habitude peu réceptif aux longs-métrages de ce réalisateur français, j’ai profité de la redécouverte miraculeuse du DVD de Jeanne d’Arc parmi ma pile de pochettes. Miraculeux, c’est bien le mot, puisque notre chère Jeanne n’est pas seulement une statue parisienne servant de ralliement pour les partisans du vieux borgne. C’est aussi une célèbre paysanne française, qui touchée par la grâce divine, engagea le royaume de France dans un match retour gagnant contre le royaume d’Angleterre durant l’interminable guerre de cent ans.

Je ne vous apprendrais rien en écrivant que Jeanne d’Arc fait partie des icônes françaises les plus célèbres, et ce depuis près de six siècles déjà. Adaptée au cinéma dès 1898 avec le court-métrage muet de Georges Hatot, Jeanne d’Arc peut se venter d’une longue carrière sur l’écran comme en philatélie. Canonisée puis béatifiée au début du XXème siècle, elle reste également une sorte d’épine dans le pied de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, elle qui les rassemblait autour de sa bannière.

Adapter Jeanne d’Arc à l’écran, c’est s’inscrire dans une longue série de fictions interprétatives du mythe de Jeanne la « bonne Lorraine », la Pucelle, puis la Martyre. Car en ce début de XVème siècle, Jeanne redonna la fougue nécessaire aux français pour enfin botter les fesses des anglais et de leurs alliés bourguignons, et couronner le dauphin Charles à Reims. Ajoutez à cela la nature divine des visions de Jeanne, et vous obtenez une sainte guerrière à même d’enflammer l’imagination pour des siècles et des siècles, amen. Mais le problème avec Jeanne d’Arc, ce sont ces lacunes dans sa biographie. On ne sait quasiment rien de son enfance, ni de sa rencontre avec le dauphin Charles, et ne parlons pas de la nature de ses visions. L’histoire retient surtout de la Pucelle la victoire d’Orléans, le couronnement du dauphin à Reims et son martyr à Rouen. Dans ces conditions, la caméra a le champ libre entre improviser ou rester le plus possible fidèle à la légende. Luc Besson a rapidement tranché ce choix cornélien, en sautant à pieds joints dans la grosse fiction qui tâche.

Son scénario ne s’embête pas de considérations réalistes. On ne connaît pas vraiment la jeunesse de Jeanne ? Qu’importe, Besson lui invente toute une maisonnée avec parents, sœur, oncle et tante (et un cousin ado boutonneux). La petite Jeanne, grenouille de bénitier avant l’âge, aime raconter au curé du coin ses visions, sur lesquelles ce dernier se montre assez sceptique. Une enfant dérangée est chose plus commune qu’une envoyée de Dieu. Mais qu’importe, les confessions de Jeanne sont pour le moment bien inoffensives. Vien alors un drame affreux : le pillage du village natal et le viol nécrophile de sa sœur aînée, tout cela sous les yeux de la pauvre Jeanne. Sur le coup, Besson n’y va pas de main morte, comme si la guerre de Cent Ans n’était pas à son goût déjà assez dure à vivre pour les paysans lorrains. Bref ceci ne manque pas de chambouler la pauvre enfant, qui cette fois-ci s’enfonce définitivement dans son monde angélique.

Second grand mystère de la rencontre entre le dauphin Charles et Jeanne, leur entrevue de deux heures, dont l’histoire n’a pu en rapporter le moindre mot. Besson enfonce la porte des appartements du dauphin avec sa caméra et filme la confession intime de la pauvre Jeanne, jeune femme visiblement un peu dérangée, dans une scène que n’aurait pas renié Endémol. Le dauphin est convaincu, d’autant plus que sa mère Bene Gesserit (oui, le costume est certainement tiré du Dune de David Lynch) l’avait prévenu : si cette fille est l’envoyée de Dieu, elle ne saurait mentir. D’ailleurs, comment identifier à coup sûr une messagère divine ? Facile. Le dauphin a échangé sa place avec un noble désargenté, et s’est caché dans la foule de ses courtisans. Etant donné que dans tout ce beau monde, c’est le seul à trembler comme une feuille lorsque Jeanne s’en approche, notre héroïne le reconnaît sans peine. Dès lors, le spectateur comprend que ce n’est pas gagné, non.

S’en suit le parcours de Jeanne la Guerrière. Des scènes de grand spectacle et des dialogues quasi humoristiques s’enchaînent entre Jeanne, La Hire, Jean Dunois, le Duc d’Alençon ou encore Gilles de Rais. Rien de bien passionnant si ce n’est les crises d’hystérie fanatique d’une Jeanne qui réalise que la guerre, ce n’est pas ouvrir les portes du Paradis à grand coup de trompettes dorées. Madness ? No, this is Orléannns ! Pour un temps, on remerciera Besson de ce réalisme cynique, même si l’image de Jeanne en devient sérieusement écorchée. Pourtant, nous n’en sommes pas encore arrivés au procès. Alors laissons cette seconde partie du film s’achever dans la joie et l’allégresse autour du sacre de Charles, et profitons de la belle scène costumée à la Goldman. Fin de la grande Histoire, de ses batailles et de ses nobles capitaines revisités version Besson-hollywoodien. On range au placard tout ce petit monde aux dialogues anachroniques et on entame la dernière partie : le procès et le martyr de Jeanne.

Car curieusement, le seul intérêt du film de Luc Besson, pour l’instant assez médiocre, repose dans ce procès. Non je ne parle pas les mauvaises scènes du procès officiel, aussi mal joué que monté en mascarade, mais des nombreux dialogues entre Jeanne et cette « conscience » (Dustin Hoffman) qui ne cesse de la hanter. Son véritable procès se déroule dans les geôles où Jeanne est retenue prisonnière, dans l’attente de son exécution. La « conscience », dont on ignore s’il s’agit d’une invention de l’esprit de Jeanne ou d’un véritable envoyé divin, joue à merveille le rôle du sceptique. Non sans humour, la « conscience » utilise de nombreuses méthodes de zététisme, dont le fameux rasoir d’Ockham dans la fameuse scène de l’épée. Le scepticisme rationnel provient donc ici d’un personnage fantastique. Amusant retournement de situation, et probablement le seul intérêt que l’on puisse apporter à cette bessonnerie historique.

La Jeanne d’Arc de Besson nous apparaît donc comme un personnage psychiquement fragile, peut-être victime de crises d’épilepsie, mais en aucune manière comme un personnage inspiré ou une quelconque messagère divine. Le traitement rationaliste aurait cependant pu être meilleur si Besson n’en avait pas fait trop : Jeanne devient sur la pellicule une sorte de bête de foire hystérique. Ce traitement la rabaisse considérablement, et maltraite tellement le contexte historique qu’il n’en ressort qu’une fanatique, une berzerk hollywoodienne entourée de ses capitaines potaches dans une vision simpliste d’un épisode particulièrement obscur de l’histoire de France. Au final, Jeanne d’Arc ne décrypte pas le mythe, il le piétine totalement avec un scénario bien trop médiocre. Comme l’écrivit un critique de l’époque : « Luc Besson a réussi à faire ce à quoi les Anglais ne sont pas parvenus en cinq cents ans : faire passer Jeanne d’Arc pour folle ». Je le savais, Besson est un vil traître anglois ! Sus à l’anglois !

Ma note : 11/20