avril 2014
L Ma Me J V S D
« mar   mai »
 123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
282930  

La Maison de la Sorcière – H.P. Lovecraft

lovecraft_bouquins_1La seule limite tangible entre la science et le fantastique se situe dans la compréhension que tout être humain possède de l’univers. Mais notre perception du réel, elle-même limitée par nos propres sens, ne nous permet pas d’en appréhender toute la complexité. Aussi, ce que nous jugerions paranormal ne relève pas obligatoirement du fantastique mais plutôt d’un savoir inconnu. Avec le développement de son Mythe de Cthulhu, Lovecraft explore cet aspect terrifiant de notre cosmos. Cet homme cultivé, passionné de sciences, fut le spectateur de la naissance d’une physique moderne basée sur la dualité entre relativité et quantique, deux domaines théoriques se refusant encore à leur unification finale. Pour Lovecraft, ces percées scientifiques ne sont qu’un saut de puce. Soulevant plus de questions qu’elles n’en résolvent, ces nouvelles théories font définitivement chuter l’homme de son piédestal anthropocentriste. Et il suffit d’introduire quelques révélations supplémentaires effrayantes pour que ce savoir progressiste se transforme en horreur absolue. Au début des années 30, Lovecraft rédige plusieurs nouvelles résolument empruntes de cette science-fiction d’horreur. Tous ses récits gravitent alors autour d’éléments devenus incontournables de son œuvre : le Nécronomicon, l’Université de Miskatonic située à Arkham, et les fameux Grands Anciens hantant les moindres recoins de l’espace-temps. « La Maison de la Sorcière », rédigée en 1932 et publiée en juillet 1933 dans Weird Tales, partage ces mêmes sources d’inspiration.

Contrairement à ce que Derleth prétendit ultérieurement, Lovecraft ne cherchait pas à fonder les bases d’une cosmogonie religieuse. Le mythe de Cthulhu et ses terrifiants Grands Anciens ne renvoient donc pas à un panthéon de divinités impies, cette interprétation étant plutôt le propre des auteurs post-lovecraftiens. Le Maître de Providence avait pour sa part développé à travers son cosmicisme une vision matérialiste de l’univers dans laquelle l’humanité est renvoyée à sa propre insignifiance. Si Lovecraft s’inspira d’auteurs occultes tels qu’Arthur Machen, il conserva cependant une vision athée du monde et s’inspira à chaque occasion de sa grande culture scientifique. Dans « Celui qui chuchotait dans les ténèbres », Lovecraft reprenait à son compte le débat encore vif sur la théorie de la relativité d’Einstein. Avec « La maison de la sorcière », il s’inspira cette fois-ci d’un article de Willem de Sitter, « The Size of the Universe », publié par l’Astronomical Society of the Pacific en 1932. de Sitter, mathématicien et astrophysicien hollandais, fut l’un des premiers scientifiques à poursuivre les travaux d’Einstein en évoquant, dès 1917, la possibilité d’un univers en expansion. La collaboration entre les deux savant s’avéra fructueuse, de Sitter ayant développé une solution aux équations de la relativité générale à travers le modèle de « l’univers de de Sitter ». En 1932, Einstein et de Sitter publièrent un article dans lequel ils conjecturaient l’existence d’une grande quantité de matière n’émettant pas de lumière. C’est la naissance du concept de matière sombre. Lovecraft suivait certainement d’assez près les débats et travaux menés autour de la toute jeune théorie de la relativité, comme en atteste sa lecture de l’article de de Sitter ou encore son intérêt pour l’essai de l’astrophysicien Sir Arthur S. Eddington : The Nature of the Physical World (1928). Eddington est considéré comme le « diffuseur » des théories d’Einstein dans la communauté scientifique anglophone : alors que les travaux des savants allemands étaient boudés en raison de la première guerre mondiale, Eddington fut l’un des rares physiciens à s’y intéresser. Il réalisa également l’une des toutes premières expérimentations de la relativité générale au cours de l’éclipse solaire totale de 1919, événement astronomique qui lui permit d’obtenir des mesures d’observations (malgré quelques inexactitudes) en accord avec les travaux d’Einstein.

Lovecraft, en amateur éclairé, semblait pourtant exprimer dans « Celui qui chuchotait dans les ténèbres » quelques réserves sur la relativité générale. Son opinion évolua sans doute, puisqu’il se montre dans « la Maison de la Sorcière » bien plus sensible à cette nouvelle théorie physique. Dans cette nouvelle, Lovecraft témoigne d’un vif intérêt pour les modèles cosmologiques et les dimensions multiples. Eddington travailla sur les premiers modèles cosmologiques de la relativité générale, tandis que de Sitter fut à l’origine de « l’espace de Sitter », un modèle mathématique de l’espace-temps analogue à l’espace de Minkowski et abordant un univers à quatre dimensions dans la géométrie euclidienne. Au fait de ces réflexions mathématiques sur la physique moderne, Lovecraft s’inspira de ces lectures pour nourrir sa propre vision cosmiciste de l’univers. Eddington, dans The Nature of the Physical World, discute des outils géométriques permettant de relier les univers à multiples dimensions. Voici une excellente occasion de relier les récentes avancées de la relativité générale aux vieilles légendes de sorcières de Salem. Lovecraft développa alors le postulat suivant : les sabbats et pratiques magiques des sorcières sont en vérité une connaissance empirique de connaissances mathématiques avancés, grâce auxquelles il est possible d’ouvrir des portes entre les mondes et dimensions de l’espace-temps. Il illustre son postulat en inventant la légende de Keziah Mason, une sorcière d’Arkham arrêtée et condamnée en 1692. Selon les témoignages d’époque, la sorcière échappa à sa condamnation lors d’une évasion spectaculaire. Nulle effraction de sa cellule, mais des « courbes et angles barbouillés sur la pierre grise des murs avec un liquide visqueux » [1]. Walter Gilman, étudiant en mathématiques à l’Université de Miskatonic, est fasciné par le folklore et les légendes fantastiques de la Nouvelle-Angleterre. Peu de temps après son inscription universitaire, il commence à associer ces deux domaines de recherche. Fasciné par la légende de la vieille sorcière Keziah Mason, il loue une chambre miteuse dans son ancienne maison, que l’on prétend hantée. « A mesure que le temps passait, sa fascination grandit pour le mur et le plafond anormaux de sa chambre ; car il commença à lire dans leurs angles étranges une signification mathématique qui semblait offrir de vagues indices concernant leur but. La vieille Keziah, se dit-il, devait avoir une excellente raison d’habiter une pièce aux angles singuliers ; n’était-ce pas grâce à certains angles qu’elle prétendait franchir les limites du monde spatial que nous connaissons ? » [1].

Gilman est d’autant plus persuadé de la véracité de ces légendes que, pour son plus grand malheur, le jeune homme a lu des extraits du Nécronomicon lors de ses recherches universitaires. Notre étudiant ne tarde pas à rêver de voyages étranges, tandis que des apparitions cauchemardesques de la vieille Keziah et de son familier Brown Jenkin semblent l’assaillir nuit et jour. Si Lovecraft dépeint sa sorcière d’une manière fort conventionnelle, son repoussant familier apporte au récit une touche bien plus fantastique. Brown Jenkin est une sorte d’énorme rat, au faciès simiesque et dont les membres antérieurs se terminent par de minuscules mains. La créature hante les murs de la vieille demeure, et accompagne toujours la vieille sorcière. D’où vient ce familier hideux ? Probablement d’autres dimensions, tout comme les curieuses entités que Gilman rencontre lors de ses voyages oniriques : « deux des êtres mouvants les moins déroutants – un assez gros agrégat de bulles iridescentes plus ou moins sphériques et un polyèdre beaucoup plus petit aux couleurs inconnues et dont les angles changeaient à vue d’oeil – semblaient remarquer sa présence ». Mais quiconque voyage dans ces dimensions doit jurer fidélité au maître de l’ultime Chaos. « Il devait, disait-elle, rencontrer l’Homme Noir [Nyarlathotep] et les accompagner tous devant le trône d’Azathoth au cœur de l’ultime Chaos » [1]. Nyarlathotep apparaît des années plus tôt dans une courte nouvelle éponyme de Lovecraft écrite en 1920. La créature y est alors décrite comme un mage égyptien dont les pouvoirs d’illusion transportent les foules dans d’autres mondes parallèles. Quant à Azathoth, si le nom renvoie à une très courte nouvelle éponyme datant de 1922, son ombre ne cesse de planer dans « la Quête onirique de Kadath l’inconnue » (1926). L’entité est clairement mentionnée par la suite dans la nouvelle « Celui qui chuchotait dans les ténèbres » (1931), écrite un an plus tôt. Azathoth tient un rôle central dans l’Univers, et d’après la généalogie proposée par Lovecraft dans ses correspondances, il serait le « père » de Nyarlathotep et l’ancêtre direct des Grands Anciens. Quelle compréhension de l’univers possède Azathoth pour qu’il soit perçu dans le Nécronomicon comme le noyau central du cosmos ? Et quel est le rôle exact des multiples avatars de Nyarlathotep, à tour de rôle ancien pharaon de « la Quête onirique de Kadath l’inconnue », mage démoniaque de « Nyarlathotep » , greffier tenant à jour le livre d’Azathoth et sombre témoin des sabbats infernaux de « la Maison de la Sorcière », ou encore démon ailé de « Celui qui hantait les ténèbres » (1935) ?

Tout le génie de cette nouvelle repose donc dans cette tentative d’interprétation mathématique et cosmologique des pouvoirs magiques des sorcières de Salem. La légende revisitée par Lovecraft se retrouve insérée dans son propre mythe de Cthulhu, et les sorcières deviennent des apprenties éclairées du terrifiant Azathoth. L’horreur est suggérée par les pratiques occultes de la vieille Keziah et l’aspect repoussant de son familier, mais aucun pouvoir ne demeure surnaturel dans cette nouvelle. Les sorcières ont une connaissance empirique du voyage à travers les dimensions, là où Gilman se présente comme le premier humain théoricien de ces mathématiques surprenantes. Comme toujours chez Lovecraft, la jeune et insignifiante espèce humaine se retrouve confrontée à des entités bien plus anciennes et immensément puissantes. Notre éveil à la véritable cosmogonie de l’univers ne peut donc que provoquer notre effroi. Dans les nouvelles du Maître, sortir de la caverne de Platon est à double tranchant. Car si la découverte de la véritable nature de ces ombres permet d’accéder à un immense savoir, les figures ainsi révélées sont bien plus terrifiantes que leurs ombres. Rares sont les occasions où ce savoir maudit mène à une victoire des hommes sur les Grands Anciens. A ce titre, l’ « Abomination de Dunwich » reste une exception remarquable dans la littérature lovecraftienne. Lovecraft soigne la révélation de ce savoir, qui marque le plus souvent le climax de sa tension horrifique. Or si la science permet d’entrevoir cette cosmogonie cachée, l’esprit humain est-il capable de l’accepter ? Il faut croire que pour Lovecraft, l’homme n’est qu’un animal savant d’autant plus insignifiant que sa santé mentale ne peut supporter la cosmogonie cthulhienne. L’homme pétri de suffisance et d’arrogance ne lui inspirerait donc que mépris et dégoût ? C’est en effet avec un certain plaisir que Lovecraft le sort brusquement de sa confortable ignorance. La misanthropie du Maître de Providence représente de toute évidence un ingrédient essentiel de son cosmicisme.

 

[1] H.P. Lovecraft, The Dreams in the Witch-House (1932). Traduit de l’américain par Jacques Papy et Simone Lamblin, éditions Denoël.

 

3 commentaires sur : La Maison de la Sorcière – H.P. Lovecraft

Poster un commentaire

 

 

 

Cliquez sur "Répondre" dans un commentaire si vous souhaitez y répondre en particulier. Utilisez sinon la fenêtre ci-dessous pour poster une nouvelle discussion. Vous pouvez enrichir votre message avec des balises HTML

<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>