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Programme Almaz : lorsque les Soviétiques armaient leurs stations spatiales

Le programme « Guerre des étoiles », lancé le 23 mars 1983 par le président américain Ronald Reagan, est bien connu du grand public. Cet épisode tardif de la guerre froide, qui devait déployer un bouclier spatial contre tout missile intercontinental, a été largement médiatisé, notamment en raison de ses références à la saga Star Wars et les vives protestations de George Lucas à ce sujet. Mais savez-vous que ce programme ne fut pas la seule tentative de militarisation de l’espace ? Encore plus déterminés, les soviétiques placèrent sur orbite au début des années 70 plusieurs stations spatiales militaires opérationnelles. Equipées pour la reconnaissance et l’espionnage, ces stations Almaz disposaient même d’un canon automatique, capable d’abattre en plein vol des capsules Apollo…

Nous sommes en décembre 1962. Le célèbre ingénieur soviétique Sergei Korolev cherche à développer un nouveau modèle de vaisseau spatial : le Soyouz. Conscient du poids financier de son projet, il cherche un soutien auprès du Ministère de la Défense en proposant aux huiles de l’état-major deux futures déclinaisons militaires : un intercepteur et un vaisseau de reconnaissance. Le Ministère se montre intéressé. Mais peu de temps après, Korolev et son bureau OKB-1 reçoivent pour mission de concevoir le programme Voskhod et la fusée N1. Korolev parvient cependant à maintenir une activité de recherche autour du projet Soyouz, et notamment sa déclinaison militaire, le Soyouz-R. Cependant, Vladimir Chelomei, directeur du bureau d’études OKB-52 et grand rival de Korolev, s’attèle également à un programme spatial militaire. En 1964, il reçoit la permission de développer un projet de station spatiale militaire : la station Almaz. A la mort de Korolev, en 1966, Chelomei parvient à faire annuler tout autre programme militaire spatial au seul profit de son projet Almaz. En 1967, un calendrier est même fixé pour le système Almaz/Soyouz 7K-TK, qui doit être testé l’année suivante et mis en service en 1969. Mais le vaisseau Soyouz connaît des échecs lors des premiers tests de vol, et l’échéancier ne cesse d’être repoussé en raison de ces retards techniques. Parallèlement, l’Union Soviétique tente de maintenir son avance spatiale face aux Etats-Unis et vise également la Lune, sans succès. Après l’échec de la fusée lunaire N1 et l’abandon définitif du programme lunaire, Brejnev souhaite placer au plus vite une station spatiale pour réaffirmer la puissance technologique de l’URSS. Il entrevoit alors dans le programme secret Almaz une solution rapide et efficace. Cependant, il est hors de question de révéler publiquement l’existence d’un programme spatial militaire. Aussi le programme Almaz a besoin d’une couverture crédible. Deux types de stations spatiales dérivant du projet sont alors développées dans le cadre du programme « Saliout ». D’un côté, les stations civiles DOS conçues par le bureau OKB-1 et présentées comme la réponse aux Skylabs américains. De l’autre, les stations militaires Almaz-OPS, conçues par le bureau OKB-52 de Vladimir Chelomei et placées secrètement en orbite grâce à ce camouflage médiatique.

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Schéma longitudinal d’une station spatiale Almaz. Credit: Videokosmos

Le 19 avril 1971, une première station Saliout 1 (DOS-1) est mise en orbite avec succès. Sous la couverture d’une mission civile, un premier équipage est lancé le 22 avril à bord de Soyouz 10. Le vaisseau s’arrime à la station spatiale. Mais en raison d’un disfonctionnement électrique du vaisseau Soyouz, l’écoutille ne se déverrouille pas et l’équipage est obligé de revenir sur Terre. Le 6 juin 1971, un nouvel équipage est lancé à bord de Soyouz 11. La mission parvient à pénétrer dans Saliout 1 et à y séjourner 23 jours. Hélas, lors du retour de la capsule sur Terre, une dépressurisation violente tue l’équipage en quelques minutes avant même qu’ils n’entament leur rentrée dans l’atmosphère. Les trois cosmonautes sont retrouvés morts lors de l’atterrissage de leur vaisseau spatial. La mission, qui devait se conclure sur un succès retentissant, s’achève en funérailles nationales : les cendres de ces trois cosmonautes sont d’ailleurs scellées dans les murs du Kremlin. La station spatiale ne fut pas à nouveau occupée, les améliorations nécessaires à la sécurité du vaisseau spatial Soyouz demandant plus de temps que prévu. Ses réserves épuisées, elle fut désorbitée pour s’écraser dans l’Océan Pacifique, après 175 jours dans l’espace. Une seconde station DOS-2 fut alors lancée le 29 juillet 1972, mais la fusée décrocha et la station perdue.

L’écran de fumée médiatique désormais assuré, les soviétiques lancèrent le 4 avril 1973 une première station Almaz, officiellement baptisée Saliout-2 (correspondant en réalité à la station OPS-1). Cependant, durant la mise en orbite, l’étage supérieur du lanceur subit une explosion. Un shrapnel perça la station, et sept jours plus tard un accident inexpliqué provoqua la perte des panneaux solaires. La station fut définitivement perdue lors de sa chute sur Terre en mai 1973. Le même mois, un nouvel échec provoque la perte du module DOS-3 durant son placement en orbite. Détecté par les radars occidentaux, le régime désigne officiellement le vol comme l’énigmatique mission « Cosmos 557 ». L’échec de cette mission Saliout ne sera révélé que bien plus tard. Saliout-3 (OPS-2) fut lancée un an plus tard, le 25 juin 1974. Cette fois-ci, la nouvelle station Almaz est placée en orbite avec succès et opérationnelle. Une seul vaisseau spatial, Soyouz 14, parvint à s’arrimer à la station le 4 juillet suivant, et l’équipage resta à bord pendant 15 jours. Une seconde expédition fut lancée en août 1974 mais ne parvint pas à s’arrimer. La station OPS-2 fut désorbité en janvier 1975. Après le succès de la mission Saliout-4 (DOS-4) qui brilla pour sa longévité et la durée des séjours de ses cosmonautes (63 jours pour l’équipage de Soyouz 18), une troisième station Almaz (Almaz 103) est placée en orbite avec succès le 22 juin 1976. Le régime salue alors la réussite de la mission Saliout 5, et deux équipages y séjourneront (Soyouz 21 et Soyouz 24) avant son désorbitage le 8 août 1977. L’heure n’est alors plus à la présence de cosmonautes soldats dans l’espace. L’état-major militaire préfère se concentrer sur le déploiement de satellites-espions, et les dirigeants soviétiques misent plutôt sur le succès des missions civiles pour le prestige de la nation. Le programme militaire Almaz fut redirigé sur la conception de satellites de reconnaissance, et la station spatiale OPS-4 ne quitta jamais le sol. Le programme Saliout, désormais uniquement consacré à la recherche scientifique, marquera durablement l’histoire des vols habités. Une seconde génération de stations spatiales DOS est alors développée. Les modules DOS-5 et DOS-6, constituant le cœur des stations Saliout 6 et 7, battirent des records de longévité. Leur développement ultérieur aboutit au module central DOS-7 de la station spatiale MIR (1986-2001), tandis que le module DOS-8 (ou module de service Zvezda), actuellement opérationnel, constitue le troisième module chronologiquement assemblé sur l’ISS.

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Le module Almaz OPS-2 (Saliout 3) lors de sa mise en coiffe. Crédit : Dietrich Haeseler

En plus de leur équipement d’espionnage, les stations spatiales Almaz étaient équipées d’un canon automatique anti-aérien Rikhter 23 mm. L’arme dérivait du modèle équipant les bombardiers Tupolev Tu-22, et tirait des munitions de 168 ou 173 grammes à la vitesse de 850 m/s. Placé à l’avant de la station, le canon automatique avait un angle de tir relativement réduit, et en cas d’usage sur une cible réelle, il aurait donc fallu modifier la position de la station avant d’ouvrir le feu. Le seul test de mise à feu fut réalisé avec la station OPS-2 par des opérateurs au sol, en absence d’équipage à bord. En effet, les ingénieurs redoutaient les effets de vibration sur la structure du vaisseau spatial et les nuisances sonores excessives dans l’habitacle. Le tir, effectué sur un satellite-cible, fut couronné de succès. La station Almaz OPS-4 aurait du être équipée de deux missiles « espace-espace » à la place du canon Rikhter 23 mm. Cependant, le système d’armement ne fut jamais monté sur la station et le projet abandonné entre-temps. Le programme Almaz, redirigé vers la conception de satellites de reconnaissance, connut un succès ultérieur relatif. Deux satellites sur les trois Almaz-T conçus furent mis en orbite avec succès et opérationnels. Le dernier d’entre-eux fut désorbité en 1992 et le programme s’acheva la même année, faute de financements. Trente ans d’aventure militaire spatiale russe se concluaient alors, tandis que le Président Clinton s’apprêtait à annuler officiellement le nébuleux programme « Guerre des Etoiles ». Ironie de l’histoire, si l’ambitieux programme de Reagan nous laisse encore aujourd’hui un sulfureux goût d’opéra militaire spatial, l’héritage d’Almaz, quant à lui, équipe désormais la pacifique station spatiale internationale !

 

Pour en savoir plus :

  • « Almaz » – Encyclopedia Astronotica. [En ligne].

 

8 commentaires sur : Programme Almaz : lorsque les Soviétiques armaient leurs stations spatiales

  • Très cool!

    L’histoire de la conquête spatiale est particulièrement barrée, surtout côté soviétique. Ars Technica avait récemment fait un article sur la navette dite « Buran » qui était assez édifiant.

  • Ha oui, la Bourane ! Je me souviens encore de sa venue au salon du Bourget en 1989. J’étais un petit garçon à l’époque. J’aurais pu d’ailleurs en parler, puisque son développement suit justement la crainte d’une utilisation militaire des navettes spatiales américaines.

    Ce qui m’aurait permis de glisser un mot sur le vaisseau spatial Polious, sorte de vaisseau militaire anti-SDI américain, potentiellement module central pour une station spatiale. Le module fut lancé désarmé et équipé pour des missions scientifiques, mais s’abîma lors de sa mise en orbite.

    Tout ça pour dire qu’en effet, l’histoire spatiale soviétique est une aventure passionnante, et au combien exotique !

  • Un article passionnant !
    Aaaah, les grandes heures de la conquête spatiale ! Dommage qu’on ne vive plus ce genres de choses (quoique la guerre froide, les programmes militaires, finalement, je préfère ne pas les avoir vécus…).

  • Je comprends tout à fait ce que tu veux dire, surtout que cette période contemporaine est d’autant plus fascinante que désormais achevée et suivie par une époque relativement pacifique. Mais du peu que j’ai connu de la fin de guerre froide, je préfère tout de même notre époque :)

  • Quelle histoire ! Si seulement on pouvait avoir la vidéo des tirs ! :D Merci pour cet article.

  • benk2000

    Super article !!!
    sinon pour rebondir la dessus, il faut savoir que les militaires américains ont développé un drone spatial ressemblant fortement à la navette, le x37B et pour ceux qui pensent que la période est plutôt pacifique, il va falloir revoir ce jugement rapidement …
    Bon il faut un lanceur pour rejoindre l’orbite mais il se pose comme la navette. Dernier vol, 469 jour dans l’espace … et c’est pas un fake …
    http://alliancegeostrategique.org/2012/03/21/drone-spatial-le-x-37b-extravagant-tout-simplement/

  • Une mine d’informations, merci.

    Je vais faire ma blonde, mais comment pourrait marcher ce canon dans l’espace ? Dans mon félin cerveau, il faut un peu d’O2 pour faire péter une douille et qu’elle puisse partir vers le cul d’un satellite américain. A moins que ça ne se fasse en milieu pressurisé, auquel cas nos soviets heroes ne risquent pas de tousser un peu à la longue ?

    Quant à ces cosmonautes, il y a pire comme destin que de mourir à des km d’altitude dans son soyouz : celui de faire 10 fois le tour de la Terre dedans, et atterrir à nouveau en URSS (clin d’oeil Coluche).

  • C’est une bonne remarque, en effet. Mais le canon automatique Rikhter R-23 a quatre chambres de combustion, fonctionnant par injection de gaz pour remplacer la douille et charger la munition suivante. On peut imaginer un système adapté pour assurer suffisamment de pressurisation lors de la percussion. Bien entendu, les détails exacts de l’adaptation de cette arme anti-aérienne sur les modules Almaz ne sont pas disponibles !

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