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Maul – Tricia Sullivan

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Dans un futur proche, les pestes Y ont décimé les populations masculines et les femmes ont pris notre avenir en main. Régissant désormais le monde autour d’une politique scientiste et méritocratique de procréation génétiquement assistée, les gouvernements tentent de contrôler les pestes Y par une régulation drastique des populations masculines. L’ultra-libéralisme a cependant survécu aux épidémies. Les multinationales s’arrachent les spécimens masculins présentant les meilleures résistances immunitaires, tandis que les médias organisent des jeux de télé-réalité autour de la sélection des meilleurs reproducteurs. Dans ce vieux monde qu’il n’a rien perdu de ses défauts, deux scènes sont scrutées à la loupe par Tricia Sullivan. D’un côté, Sun Katz et sa bande de copines. Les adolescentes, en perte de repère, enchaînent un dangereux cocktail de virées dans les grands magasins et de fascination pour les armes à feu. De l’autre, Méniscus. Clone condamné à subir l’assaut de pestes Y génétiquement modifiées, ce jeune cobaye légèrement autiste se retrouve témoin des manigances des scientifiques et techniciennes déléguées à son programme de recherche.

« J’ai attaché le flingue à l’intérieur de ma cuisse avec ma bande Velcro. C’est limite démodé de la porter comme ça, mais les filles qui utilisent des holsters ou des ceintures en cuir sont des amatrices : avec le Velcro, on peut sortir son truc au moment précis où on en a besoin. J’ai une ceinture à munitions rose. Elle est lourde, mais il faut souffrir pour être belle. »

Les choses s’accélèrent lorsqu’une fusillade éclate au centre commercial : Sun Katz et ses filles ouvrent le feu sur une bande rivale. Entre échanges de tirs et bouclage du secteur par la police, la course-poursuite n’en finit pas. Pendant ce temps, un nouveau cobaye rejoint la cage de Méniscus : Starry Eyes. L’homme n’entend pas se laisser faire, et entre en rébellion contre ses gardiennes. Mais quelque chose de beaucoup plus préoccupant se manifeste. Alors que Starry Eyes se révèle immunisé contre toute souche de peste Y au contact de Méniscus, le clone-cobaye dernier amorce une évolution génétique incontrôlable et réparatrice. L’action s’enchaîne à un rythme effréné, Tricia Sullivan marquant le tempo de sa plume crue et acerbe, tout en ne ratant pas une occasion pour nous peindre un portrait au vitriol cette société futuriste. Ce monde consumériste, obnubilée par la sécurité sanitaire et la réussite sociale, dressant un apartheid sexiste au nom de la sacro-sainte sauvegarde de l’espèce, n’a rien d’une société féministe utopique. Entre références au cyberpunk et critique acerbe de l’ultra-libéralisme sécuritaire, Tricia Sullivan ne fait pas dans la demi-mesure, et prend un malin plaisir à étriller les idéologies sexistes. Féministes comme machistes, tout le monde en prend pour son grade :

« Oh, la réponse typique du mâle. Dominer et contrôler, hein ? Ce serait ça, votre programme, si vous étiez au pouvoir. Contrairement aux hommes, nous, les femmes, nous ne sommes pas des violeuses en puissance, Carrera. Quand nous promulguons des lois, c’est pour vous protéger, c’est pour votre propre bien.

- « Nous » ne sommes pas des violeuses ? Quand tu dis « nous », j’espère que t’inclues pas là-dedans ta très chère grand-mère. Je sais parfaitement ce qui t’empêche d’entrer ici. Tu me regardes et tu as peur que je me jette sur toi et que je te jouisse dessus. Mais, t’as pas la moindre idée de ce que c’est, un viol. Moi, j’ai été violé. Pas enculé, mais forcé à me reproduire sans mon accord. On m’a déjà pris mon sperme par la force. Ta chère femmocratie ne veut pas me voir mort, elle veut juste me maîtriser pour mieux m’utiliser. Mais je n’aime pas qu’on se serve de moi, et je préfère de loin être un fugitif qu’une cage dorée. 

- Une cage dorée ? » Le soutien-gorge tomba par terre.

« T’as parfaitement compris.

- D’accord », dit Naomi après une courte pause. « Marché conclu. Votre sperme contre votre liberté.

- Quand ?

- Tout de suite ».

Roman féminin et critique acerbe de notre société, Maul se situe toutefois aux antipodes d’une quelconque idéologie extrémiste. Sous la plume de Tricia Sullivan, point de manichéisme ou de dénonciation convenue du patriarcat. Mais plutôt un retournement de situation pertinent, et une mise en lumière brisant l’image idéalisée d’une société matriarcale raisonnée et progressiste. La femme a, de part la situation d’état d’urgence, remplacé les hommes à la tête de tous organes de la société, mais l’organisme mondial reste tout aussi malade. La gente féminine n’a pas pour autant aboli les vieux démons du sexe opposé. Bien au contraire. Pouvoir, jalousie, corruption, luxure et violence, ils sont tous là, nos vieux démons, bien ancrés dans nos gènes autosomiques. Tricia Sullivan s’amuse à révéler la noirceur de ses personnages féminins avec une telle jubilation qu’un auteur masculin aurait certainement été taxé du machisme le plus ignoble. A croire que l’auteur s’en amuse, et force le lecteur à reconsidérer le ridicule de ses préjugés. En quoi une femme serait meilleure qu’un homme ? En rien. Car tous les genres dépendent, de la même manière, d’une nature humaine commune. Et Tricia Sullivan n’a de cesse de nous rappeler au combien cette nature humaine est laide, bestiale et cruelle.

Maul est donc un roman fort, une œuvre cyberpunk dont la position féministe représente une véritable bouffée d’air frais dans le contexte actuel. Alors que les débats autour de la théorie du genre en viennent à considérer chaque sexe de manière aussi manichéenne que ridicule, Tricia Sullivan explose littéralement ces préjugés modernes. Plus aucun discours moralisateur ne tient encore debout une fois passé sous sa plume. Tricia Sullivan abat les certitudes, raille les idéologies, ridiculise les discours moralisateurs. Il ne reste plus, à la fin de ce roman, qu’une seule certitude. L’homme est sale, la femme est laide. Et pourtant, impossible de rejeter les personnages mis en scène dans Maul. Car, lorsqu’ils en viennent à lutter contre leur propre nature ou cette société déliquescence, ces rares moments d’exception les amènent à s’élever au-dessus de leur nature. En d’autres termes, il n’y a pas de genre meilleur qu’un autre pour Tricia Sullivan. Mais des êtres humains, profondément détestables ou attachant, ayant tous le choix – ou non – de devenir des êtres meilleurs.

 

Maul, Tricia Sullivan (2003). Editions du Diable Vauvert (traduction de Diniz Galhos), 2011, 541 p.

Lire aussi chez : Valunivers.

 

2 commentaires sur : Maul – Tricia Sullivan

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