Bataille juridique pour Space Marines
En décembre dernier, la société Amazon retirait de son catalogue d’e-books l’ouvrage de M.C.A. Hogarth, intitulé « Spots the Space Marine: Defense of the Fiddler » . La raison ? Une réclamation de la société anglaise Games Workshop, détentrice d’une marque déposée pour le terme « space marine » , et se considérant plagiée par la prose numérique d’Hogarth. Il n’en fallait pas plus pour qu’Amazon suspende sur-le-champ la vente de l’e-book, et qu’il s’en suive un rocambolesque échange de courriels entre les trois parties impliquées dans cette affaire.
Sauf que la charge de Games Workshop, firme anglaise éditant figurines et jeux fantastiques, a quelque chose de particulièrement ubuesque, pour ne pas dire ridicule. La série « Spots the Space Marines » d’Hogarth n’a strictement rien à voir avec l’univers Warhammer 40,000 ™, il n’y a donc pas vraiment de détournement de leur propriété intellectuelle. Encore plus ahurissant, le terme même de « space marine » n’est pas une création à proprement parler de la société Games Workshop, puisqu’il apparut pour la première fois des décennies avant la création de la firme anglaise dans les récits de E.E. Smith et Robert Heinlein ! L’affaire, qui ressemble beaucoup à l’historie du pot de terre contre le pot de fer, est relayée dans deux articles parus sur Io9.com le 17 décembre et le 6 février dernier. L’auteur M.C.A. Hogarth y revient également sur son blog, rapportant ses premières démarches juridiques et ses prises de rendez-vous avec des avocats spécialisés. Notre auteur, qui n’entendait pas se laisser faire, explique toutefois que ses faibles moyens financiers risquent d’être un obstacle pour faire valoir ses droits, et que cette charge de Games Workshop dans l’univers du livre numérique ne présageait à son avis rien de bon quant à l’avenir… Bien entendu, les soutiens et messages de sympathie à l’attention d’Hogarth sont nombreux sur le web, même parmi les internautes et joueurs francophones.
Alors que le combat s’annonçait particulièrement difficile pour Hogarth, un coup de théâtre a vu l’affaire rebondir vendredi dernier. Sur son blog, l’auteur signale que son e-book est de nouveau disponible sur Amazon.com. Il semblerait que l’entreprise multinationale de Seattle ait tranché en faveur d’Hogarth, et que la demande de Games Workshop pour violation de marque déposée ait été finalement rejetée. Si l’affaire s’achève ici (et nous ne manquerons pas de le savoir dans les prochains jours), ce sera un dénouement heureux quant à cette appropriation à des fins commerciales d’un terme aussi commun de la science-fiction. Hogarth remercie également Amazon pour cette décision en sa faveur, rappelant que malgré le choc de la suspension de son e-book en décembre dernier, il lui faut mentionner au combien la plate-forme lui est utile en tant qu’auteur pour faire connaître et diffuser son travail.
Quant à Games Workshop, quelle conclusion tirer de cette affaire ? Je suis, pour ma part, un gros consommateur de jeux édités par cette firme britannique. Je joue cinq armées différentes pour Warhammer 40,000 et je chronique bon nombre de romans de sa filiale d’édition, la Black Library (celle-là même qui a certainement déclenché la polémique mentionnée ci-dessus…). Je ne le cache pas, j’ai un budget variable de 50 à 100 euros par mois pour ces jeux et livres de licence. Je suis donc un gros consommateur, même si je ne fréquente que les revendeurs indépendants et ebay. Je ne suis cependant pas naïf, et n’appellerai pas au boycott pour autant. Games Workshop est une société, dont le but premier n’est pas de me satisfaire en tant que simple joueur, mais de gagner le plus d’argent possible. Nous sommes dans un système capitaliste ultra-libéral, il est donc évident qu’une société internationale comme Games Workshop suive cette logique ! Je ne m’attends pas à ce que la firme éditant un de mes wargames préféré se conduise autrement, et j’ai d’ailleurs connu d’autres polémiques tout aussi lamentables à son sujet, entre hausse des prix et réactions épidermiques concernant sa précieuse propriété intellectuelle. Et qu’importe. Il me semble important, dans ce genre d’affaire, de faire la part des choses et de garder à l’esprit cette réalité libérale qui régit le monde. On peut – à juste titre – critiquer le système, vouloir le réformer, le rendre plus humain. Ce sont là de nobles aspirations. Mais on ne peut pas nier la réalité économique de notre époque. Games Workshop joue juste les règles du jeu, cette affaire révèle juste au combien ces règles sont pourries. Pour jouer la carte de la provocation, je me considère d’ailleurs bien plus choqué par le problème de cette appropriation commerciale d’un terme aussi commun que « space marine » que par la démarche de Games Workshop. Car il viendra forcément un jour où une société fera valoir ses droits sur un terme encore plus usuel, et condamnera une foule d’auteurs et d’éditeurs à retirer leurs ouvrages de la distribution. Au nom de la propriété intellectuelle d’entreprise. Que se passera-t-il ce jour-là ? Voilà ce que je crains le plus, la possibilité de pouvoir censurer commercialement des termes du langage commun. Une véritable arme de destruction massive de la culture. Et même si cela m’amène à conclure sur une digression, ce ne sont pas les récentes prises de position de la ministre Filippetti sur le secteur du livre qui vont me rassurer…





Pas d’accord. C’est pas parce que les règles du jeu sont pourries qu’il faut les appliquer à la lettre. surtout quand l’avantage qu’on tire est négligeable. Quel prejudice portait ce petit ebook à GW ?
On est loin des champs de bataille juridiques Apple/Samsung, où il y a des enjeux financiers majeurs.
Je ne vois pas quel avantage ils avaient à attaquer cet e-book. Du moins j’en vois aucun, mais je ne suis pas manager, j’ose supposer qu’ils avaient une raison valable. Les règles du jeu sont ainsi, mais sur cette partie GW semble avoir perdu plus qu’ils n’espéraient gagner.
J’avais lu quelque part (je ne sais plus où, peut-être dans les commentaires de l’article à ce sujet du blog de John Scalzi) que GW n’avait déposé l’expression que pour le domaine des jeux. Donc le retrait du livre de Hogarth était purement et simplement abusif.
(la marque déposée sur un terme qui a servi de titre à plusieurs jeux avant que GW ne l’utilise aussi, d’ailleurs, mais c’est un avis personnel)
@ Imaginos : de part le fait, le dépôt de ce trademark était forcément inadapté au domaine du livre puisque Amazon n’a finalement pas donné raison à GW. C’est à mon sens la meilleure preuve « juridique » dans cette affaire.
Bonsoir,
Excellente analyse. La question mérite d’être posée plus largement, y compris sur la brevetabilité du vivant (voir le scandale du des souches de riz indiennes apr ex).
Même le concept de space marine dérive d’une nouvelle (dont j’ai oublié le nom et l’auteur) des années 70 ou l’on parle de surhommes (et femmes) capable de survivre dans le vide, plus intelligents, résistants et puissant que leurs homologues humains.
ça me fait penser à l’affaire « Murder party » tiens. Là aussi une société avait déposé un terme utilisé (moins utilisé que space marine cependant) et collé en procès tous ceux qui essayaient de continuer à l’utiliser. c’était chez nous et la société s’est fait débouter en justice.
Le plus ironique (j’allais écrire gerbant) c’est que Games Workshop s’approprie un terme déjà usité (et par un Grand Auteur de SF dont l’oeuvre est mondialement connue) et l’iconographie qui va avec (si j’en crois l’image que tu utilises pour illustrer ton billet). C’est choquant oui, là dessus je partage ton avis. Les héritiers d’Heinlein devraient faire un procès à Games Workshop tiens.
et je partage aussi tes craintes…
Ca rappelle l’époque où les termes superhero et super hero et leurs traductions étaient déposés par Marvel et DC. On pouvait raconter des histoires de superhéros mais à condition de ne pas employer le terme ( raison des sup’héros chez Lug pour les SH français entre autre).
Guillaume, votre conclusion me laisse pantois. Vous acceptez de cautionner un système pourri et une attitude non seulement dégueulasse mais dangereuse. Dangereuse non seulement pour l’industrie culturelle, mais aussi pour l’humanité (droit sur le vivant, toussa toussa).
Je ne vous demande pas d’agir, en boycottant par exemple, mais vous voir vous soumettre ainsi, et justifier une attitude de merde pour satisfaire votre petit plaisir ludique, est juste choquant, et honteux.
Heu je n’ai pas l’impression que vous ayez vraiment lu la conclusion de mon billet, ou alors vous écrivez bille en tête ce que vous avez peur d’y lire, là…
Faudrait donc voir à vous calmer un peu avant d’oser me donner des leçons de morale à côté de la plaque…
Pas la première affaire de ce genre avec GW il me semble. Déjà dans les années 90, j’ai le souvenir de quelque chose de similaire dans la fantasy. Ils n’ont pas encore attaqué la Tolkien Estate ?
@Efelle: Bonne idée ça, faudrait le leur suggérer. Et Peter Jackson aussi, qui ose faire des films avec des nains !
@JmZ, faut pas pas en vouloir à Guillaume. Il trouve les justifications qu’il peut pour poursuivre sont addiction aux produits WH40K. C’est un problème commun, qui ne sera pas réglé tant que la maladie ne sera pas reconnue comme telle et le traitement remboursé par la sécu.
@Guillaume, je pense que l’affaire est plutôt une bourde. Un employé trop zélé aura réagi un peu vite. Il faudrait suivre les offres d’emploi chez GW pour voir s’il n’y a pas une place qui s’est libérée au service juridique.
@ Eric : oui, possible, mais même si je ne joue pas qu’à 40k (gros joueur Spartan Games aussi) ce serait un peu idiot de tout revendre parce que GW est une société à la politique critiquable. Je suis au courant de leurs travers, mais mon hobby ce n’est pas l’altermondialisme ou la politique. Je suis investi dans un petit club, je gère un blog de peinture de figurines, et j’y trouve un plaisir ludique, cela me semble au final quand même le plus important !
Ce qui ne m’empêche pas de dénoncer l’affaire dans ce billet, une position que JmZ n’a pas vraiment compris, je le crains.
@ Efelle : ce serait saugrenu, mais après tout ils ont bien déposé le terme Eldar !
Nananan, pas revendre ! Il faut brûler tes figs (ou plutôt les recycler parce que c’est pas bon pour la couche d’ozone) mettre tes livres au pilon et te débarrasser de ton iPhone. Et aussi ne porter que des vêtements en lin issu de l’agriculture biologique et équitable.
Sérieusement, on vit dans un monde trop compliqué pour se passer des choses qui nous plaisent, même si elles sont fabriquées par des connards. Surtout que dans ce cas, pour un avocat qui fait du zèle et cinq financiers qui ne regardent que la colonne des recettes, il y a des dizaines de sculpteurs, de game designers et d’artistes passionnés qui font un très bon boulot. (Même s’ils sont un peu fachos, mais c’est un autre débat
Exactement, et finissons par nous jeter dans le brasier, car l’homme c’est le Mal
Bah pour cette tranche-là faut mieux qu’ils se défoulent sur des figurines ou des jeux plutôt qu’en activisme politique, on va dire !
Je te conseille d’envisager de bruler tes figurines quand tu auras vu un utilisateur d’Apple fracasser son Iphone.
C’est avec ce genre de comportement abusif que Games Workshop baisse petit à petit dans l’estime de ses clients. Tant qu’ils sont en situation de monopole, ça n’a pas peut-être pas trop d’impact sur leur chiffre, mais si un concurrent plus fair play fait son apparition, ça risque de chauffer pour leurs fesses !
Bon on peut toujours rêver ; )
Cette histoire me fait penser à la nouvelle Les Hauts parleurs de Alain Damasio (disponible dans Aucun souvenir assez solide). Il parle d’une société où les grandes entreprises ont privatisé de nombreux éléments de langage…
J’en avais parlé ici :http://www.fant-asie.com/aucun-souvenir-assez-solide-de-alain-damasio/
Je trouve ça également très intéressant que ce soit finalement Amazon qui ait provisoirement tranché le litige…
Comme quoi la réalité rejoint la fiction ! Oui la décision d’Amazon est très intéressante, pour une fois ils servent de garde-fou.
Quant à la décision d’Amazon, elle est juste flippante, quand les sociétés privées deviennent juge à la place de la Justice !
Je parle bien sûr de la 1ère décision tout autant que de la seconde…
Je n’ai conservé que le second message matinal de JmZ, le premier n’ayant aucun intérêt. En effet, cet internaute semble incapable de tolérer des goûts et des loisirs différents des siens… Dans ce cas je ne vois pas l’intérêt de discuter avec lui. Don’t feed the troll.