Seigneur de Lumière – Roger Zelazny
Ils l’ont rappelé à la vie. Lui qui a tant de noms : Mahasamatman, le Bouddha, Tathāgata, Siddhartha, l’Enchaîneur, Kalkin, Manjusri, l’Illuminé, ou plus simplement Sam. Il est revenu, et est bien décidé à marcher contre Brahmâ, Vishnou et Shiva, ces Dieux immortels qui imposent depuis le Paradis leur loi déiste sur cette planète isolée. Car venus de l’ancienne Terre à bord d’un vaisseau spatial, les humains ont bâti sur ce monde une civilisation hindoue, dont les Premiers, d’anciens colons et membres d’équipage, confisquent l’autorité à leurs semblables grâce à une technologie incroyablement supérieure. Sam fait partie de ces Premiers, mais il ne s’accorde pas le titre des divinité. Sa Voie l’a détourné de ce pouvoir cruel, et grâce au Bouddhisme, il espère fomenter au sein du peuple asservi une révolution qui renversera la Trimūrti …
Difficile de chroniquer un ouvrage tel que Seigneur de Lumière, publié en 1967 par l’éditeur Doubleday sous le titre Lord of Light et récompensé d’un Prix Hugo du meilleur roman en 1968. Difficile également d’en apprécier toute la richesse sans être un connaisseur des mythologies hindoues et bouddhiques, ce qui n’est hélas pas mon cas. Mais l’ouvrage reste-t-il pour autant inaccessible au profane que je suis ? La réponse est non, bien au contraire. Car Roger Zelazny est parvenu, non sans un réel talent, à réécrire ces mythologies sous la plume de la SF occidentale, et à tisser à partir de ces légendes indiennes une guerre futuriste sur un monde lointain entre Sam le Bouddha et le Trimūrti (Brahmâ, Vichnou et Shiva). Aussi la lecture, si elle demande parfois quelques recherches parallèles sur les divinités citées, nous narre avant tout une grande fresque de planète opéra.
Car Seigneur de Lumière, c’est aussi le récit de la colonisation tyrannique d’une planète lointaine. Venus depuis la Terre à bord du vaisseau Étoile-de-l’lnde, les Premiers vivent en maîtres absolus depuis le Paradis, ancienne base n°1 devenue lieu de résidence de ces Dieux auto-proclamés. Ces tyrans abusent de leur technologie extrêmement avancée pour prendre une apparence divine auprès du peuple, asservi et condamné à vivre dans un moyen-âge technologique. Les Premiers font pression sur leurs vassaux à l’aide d’un argument de poids : la technologie de la réincarnation, qu’ils ne réservent qu’à leurs fidèles, condamnant tout opposant à mourir de la vraie mort. Les Premiers, au-delà de leur assimilation prétentieuse à des divinités hindoues, ont imposé leur autorité par un odieux chantage. Qui donc souhaiterait se voir refuser la réincarnation ? Qui prendrait le risque de s’opposer au Paradis et de mourir irrémédiablement ? Interdisant toute progression de la science parmi le peuple, les Premiers règnent donc en maîtres absolus, et leur statut divin est assuré par cette mascarade. Face à cette tyrannie, Roger Zelazny fait de Sam son révolutionnaire. Comme certains rares membres d’équipage de l’Étoile-de-l’lnde, les doctrines théologiques des Premiers l’écœure. Partisan d’un mouvement d’opposition, l’accélérationnisme, Sam prend donc les armes contre le Paradis et sème les germes d’une contre-religion parmi le peuple. Ce sera, sous la plume de Zelazny, une retranscription du bouddhisme que Sam enseignera aux hommes.
Mais ce roman ne s’articule pas uniquement en un combat entre partisans et adversaires du Paradis. Il élabore également, au fil des chapitres, le récit d’une longue confrontation entre Sam et Yama, le Dieu de la Mort, à tour de rôle alliés puis ennemis. Yama, scientifique de génie qui s’attache au corps et à l’être, entre constamment en conflit avec Sam, dont le Nirvāṇa tend à le libérer du diktat de l’enveloppe charnelle. Sam trouvera d’ailleurs une illumination en libérant les Démons, ou « êtres-énergies », forme éthérée des vies extra-terrestres qui habitaient cette planète avant l’arrivée des hommes. Contrairement à ces derniers, ces autochtones ont dépassé le stade mortel et vivent éternellement sous forme d’énergie pure. La question du corps et de l’âme se pose au centre du roman, et Zelazny poursuit son investigation jusqu’à créer le personnage de Nirriti le Noir, ancien aumônier chrétien de l’Étoile-de-l’lnde, qui a détourné des appareils de manufacture de corps et de réincarnation pour se constituer une armée de zombies. Dans Seigneur de Lumière, le dernier chrétien est un personnage sombre, appelé « Seigneur des Ténèbres », qui profane le corps humain et blasphème ses croyances dans le seul but de renverser ce pseudo-culte hindou qu’il hait plus que tout au monde. Outre la relecture mythologique, Zelazny pose donc la question du corps humain et de l’âme au cœur de son roman, et s’interroge sans cesse sur leur valeur. Peut-on utiliser le corps humain comme monnaie d’échange contre la mort et comme promesse de fidélité ? Le Nirvāṇa est-il synonyme de séparation du corps et de l’âme ? Et que penser du sombre portrait de Nirriti, l’ancien aumônier qui souille l’unité chrétienne de l’âme et du corps en constituant son armée de zombies ?
Il faut bien reconnaître, cependant, que le livre peut dérouter certains lecteurs. Les chapitres ne suivent pas un ordre chronologique strict, mélangeant plusieurs épisodes de la lutte de Sam contre le Paradis, et cette construction décousue s’ajoutant à l’impressionnante densité du roman risque d’en ennuyer plus d’un. Chose regrettable, car Seigneur de Lumière est un roman magnifique, un tour de force remarquable de Zelazny, qui mérite amplement l’effort d’être lu avec attention afin d’outrepasser ses difficultés. Pour une première lecture de cet auteur américain, j’en ressors séduit et impressionné.
Seigneur de Lumière, Roger Zelazny (1967). Edition Denoël Lunes d’encre (traduction par Claude Saunier révisée et complétée par Thomas Day), 2009. Réédition Folio-SF n°430 (2012), 390 p.




Alerte coquille! Il y a un Robert qui se ballade dans cet article.
Damned ! Ma passion pour les Robert m’a trahi.
Construction décousue ! Mécréant va ! Ce n’est pas un petit flashback de temps en temps qui peut gêner le lecteur. Un superbe roman, point (d’exclamation) !
Je plussoie totalement Efelle, j’ai vraiment adoré !
Mais c’est tout moi ça, dès qu’on met des dieux dans un récit, je suis à fond !
J’ai cru comprendre que ce découpage irrégulier avait perturbé certains lecteurs. Notez que j’ai pas dit « lectrice »
Je lis même pas ta chronique
Par contre je termine ce roman, auquel j’accroche bien, pour faire ma chronique et lire ton avis.
Mon retard? J’ai laissé tombé ce roman pour lire « Vortex » de R.C. Wilson (bah oui je suis trop fan de Wilson)… Mais ce Zelazny est une perle jusque là!
j’ai pleuré en lisant le petit paragraphe sur la construction décousue. Et puis la lumière m’est revenue dans l’Eglise Zelaznienne… (^o^)
Une très bonne critique pour l’un des meilleurs romans du maître (bon, chacun a les siens).
Tout à fait d’accord avec ces grands lecteurs qui ont donné leur avis ci-dessus. Comme je l’avais avoué à Guillaume, il s’agit d’un de mes romans préférés, et il m’avait fait déjà forte impression dans sa première traduction, chez Denoël. Je me souviens avoir couvert un carnet de citations riches de sens. Ca a été aussi mon premier Zelazny et, jusque lors, le meilleur.