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Tau Zéro – Poul Anderson

Quarante deux ans après sa sortie chez l’éditeur Doubleday, le roman Tau Zéro de Poul Anderson paraît enfin dans sa traduction française (par Jean-Daniel Brèque) chez l’éditeur hexagonal Le Bélial’. Pourquoi ce retard ? Il ne serait guère utile de polémiquer quatre décennies plus tard sur le manque de discernement des éditeurs de l’époque qui nous valut cette « censure » de certains auteurs américains. Le choix de publication tardive de l’ouvrage tient d’ailleurs plus, d’une part, à la passion dont fait preuve l’éditeur pour l’œuvre de Poul Anderson, et d’autre part, à son attachement pour la hard SF. Aussi félicitons d’entrée de jeu Le Bélial’ pour avoir contribué à réparer ces erreurs du passé et attachons-nous plutôt au contenu de la première édition francophone de ce classique de la SF.

Tau zéro est d’autant plus important dans la bibliographie de Poul Anderson qu’il demeurait, aux dires de l’auteur, son ouvrage préféré. Roman majeur du courant hard SF, Tau Zéro tient une place importante dans la science-fiction anglophone. Même si l’ouvrage ne fut que nominé au Prix Hugo 1971 du Meilleur Roman, sans pour autant décrocher la prestigieuse récompense (remise lors de cette édition à l’Anneau-Monde de Larry Niven). Tau Zéro fait partie de ces romans de pure spéculation scientifique, qui partant d’une hypothèse savante, proposent une expérience imaginaire pour explorer les limites de ce « sense of wonder ». Poul Anderson base ainsi son roman sur les voyages relativistes, en imaginant un vaisseau spatial capable de rallier les étoiles à des vitesses proches de la lumière. De part les principes de la relativité, les passagers du Leonora Christina sont soumis à un changement de référentiel par rapport à un observateur resté sur Terre, qui les conduit à subir une dilatation du temps à mesure que leur vaisseau file dans le cosmos. Résultat, le temps s’écoule beaucoup plus vite sur Terre qu’à bord du Leonora Christina, selon un facteur de Lorentz égal à γ = 1/√(1-β²) où β = v/c. C’est le fameux « paradoxe des Jumeaux » que la physique relativiste explique par la formule de la dilatation du temps selon la transformation de Lorentz : Δt’ = Δt/√(1- β²) = γ. Δt . Dans ces conditions, les voyageurs d’un vaisseau spatial filant à v = 0,9c évoluent dans un référentiel où le temps s’écoule 2,3 fois plus lentement que pour un observateur terrestre. Et ce rapport augmente au fur et à mesure que le vaisseau accélère sa vitesse !

Comme substitut à ce facteur de Lorentz, Poul Anderson nous propose tout au long du roman la relation inverse, 1/ γ = √(1-β²), qu’il définit comme le facteur tau (τ) . Plus v → c , plus τ → 0. Ainsi utilise-t-il ce facteur τ pour donner une indication relative de la vitesse du vaisseau spatial, ou encore pour discuter l’augmentation de sa masse inerte ou de son énergie totale. Poul Anderson imagine que le Leonora Christina, fleuron de la technologie du XXIIIème siècle, est lancé en direction de l’étoile Beta Virginis, dont le système semble abriter une exo-planète habitable. Situé à 32 années-lumière de la Terre, cet objectif équivaut presque à un voyage sans retour, puisque si l’équipage mixte de 50 passagers mettra 5 ans pour rallier le système de Beta Virginis, il se sera écoulé plus d’un demi-siècle lors de son retour sur Terre… Autant dire que nos voyageurs seront des étrangers dans leur propre demeure en revenant au bercail. Le voyage débute donc avec un brin de vague à l’âme à bord. La première partie du voyage se déroule sans encombre, lorsque le vaisseau entre en collision avec une nébuleuse située sur sa trajectoire. Le système de décélération est mis hors d’usage. Condamné à ne plus pouvoir freiner, l’équipage du Leonora Christina se retrouve devant un terrible problème, dont le seul espoir de salut reste de s’élancer dans une folle course relativiste vers l’avant.

Pour nos cinquante hommes et femmes embarqués à bord du vaisseau spatial, l’incident provoque un puissant traumatisme. Eux qui espéraient débarquer au bout de cinq années de voyage relativiste, les voilà bloqués dans leur vaisseau, pendant que le temps se dilate à l’infini dans un référentiel extérieur ! L’intrigue tourne rapidement au drame psychologique, et Poul Anderson s’efforce de nous restituer la tension dramatique qui écrase de tout son poids ses personnages, menaçant de les faire basculer à tout moment dans la folie. Au fil des pages, nous suivons plus particulièrement le personnage de Reymont, « gendarme » à bord du Leonora Christina. Cet homme à poigne refuse de voir ses co-équipiers abandonner la partie, et s’efforce par tous les moyens de maintenir ordre et discipline dans le vaisseau. Perçu par beaucoup de membres d’équipage comme un tyran, Reymont n’a pourtant d’autre but que de focaliser les efforts de chacun vers un maigre espoir de survie. Arrivera-t-il à maintenir cette cohésion, ou sera-t-il débordé par la panique qui s’installe jour après jour dans l’esprit de ces naufragés relativistes ?

Roman de hard science particulièrement savoureux, drame psychologique haletant, Tau Zéro est un petit chef d’œuvre de science-fiction, un classique du genre dont les lecteurs francophones ont été malheureusement privés pendant plus de quarante ans. Puisque cette injustice est enfin réparée, il faut à nouveau en remercier Le Bélial’, qui accompagne cette publication d’une préface du traducteur sur l’œuvre et Poul Anderson, ainsi que d’une postface de Roland Lehoucq. Cet éclairage scientifique que le célèbre physicien nous propose avec son talent habituel de vulgarisateur scientifique devrait permettre au lecteur néophyte de s’y retrouver dans toutes ces notions abordées. Voici donc un ouvrage indispensable pour tout fan de science-fiction qui se respecte, enfin proposé dans sa traduction française. Un grand moment de « scientifiction », assurément.

Poul Anderson (2012). Tau Zéro. Editions Le Bélial’. 

Lire aussi chez : GromovarEfelleLorhkanNebal

 

14 commentaires sur : Tau Zéro – Poul Anderson

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