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Une princesse de Mars – Edgar R. Burroughs

Lorsque Edgar R. Burroughs publie en 1912 les premières aventures de Tarzan dans revue All Stories, il débute alors une grande et longue carrière littéraire d’auteur d’aventures. Et pourtant, Burroughs est venu un peu par hasard à l’écriture des récits pulp : âgé d’une trentaine d’années, il n’a jusqu’à présent enchaîné que de petits métiers, sans vraiment trouver sa voie dans cette société américaine du début XXème. Parcourant d’un œil amusé les revues pulp tirées sur du papier bon marché, il s’étonne que de tels récits puissent connaître un aussi grand succès et décide à son tour de profiter de cet engouement. Il lui vient l’idée de proposer d’autres récits que les éternelles chevauchées western et visites grandiloquentes d’étoiles lointaines. Dès l’été 1911, le personnage de John Carter naît dans son esprit. A la même période, il imagine également le personnage de Tarzan, sorte de Mowgli de Kipling pour un public plus adulte. Ces aventures exotiques d’un sauvage blanc en pleine jungle africaine et d’un authentique américain sur la planète Mars parues à partir de 1912 séduisent les lecteurs d’All Stories. Mais Burroughs reste encore craintif vis à vis de sa réputation d’auteur, et signe ses récits sous le pseudonyme de Normal Bean. Une précaution que l’on retrouve dans le All Stories de février 1912 à la parution de « Sous les Lunes de Mars ». Cependant, face au succès de ses nouvelles, l’éditeur A.C. McClurg & Company lui propose en 1914 une republication de ses premiers feuilletons sous forme de romans, qui aboutira à la publication en 1917 du premier tome du Cycle de Barsoom, connu sous le titre Une princesse de Mars et cette fois-ci signé sous son véritable nom !

Ces deux univers, tout comme les autres cycles de l’auteur, développent le même schéma de personnage principal : un héros musclé, d’allure sauvage mais gentleman, attentionné et intelligent. Une sorte de sauvage civilisé plongé dans un monde exotique et dangereux. John Carter comme Tarzan se battent tous deux à l’arme blanche, et évoluent sur des terres lointaines peuplées de redoutables guerriers, de créatures merveilleuses, et de toutes sortes de mystères et de sorcelleries. Nous sommes donc en présence d’univers pulps précurseurs de la fantasy, tels que nous les retrouvons par exemple dans l’œuvre d’Howard les décennies suivantes, peu avant l’apparition moderne du terme de « fantasy ».

All story 1912 John CarterLe Cycle de Mars diffère cependant par son mélange d’exotisme, de cape et d’épées et d’éléments propres à la science-fiction. Bien que le terme ne soit pas encore apparu, John Carter s’y rattache déjà en évoluant dans une planète Mars dérivée des maigres connaissances et fantasmes astronomiques de l’époque. Burroughs s’inspire notamment des travaux de Percival Lowell (1855-1916), astronome amateur américain resté célèbre pour ses observations controversées de canaux martiens. La planète rouge est donc un monde à l’agonie, sillonné de larges canaux, et habité par une faune excentrique. Les Hommes Verts au long corps étriqué, dotés de six membres, de défenses proéminentes et d’yeux pédonculés manipulent des épées aussi bien que des fusils à radium. Les Hommes Rouges, humains à la peau ocre, pilotent de petits planeurs à antigravité mus par une énergie (le huitième rayon) inconnue sur Terre. La planète Mars elle-même (appelée Barsoom par ses habitants) survit grâce à une usine géante à atmosphère, tirant son énergie de l’énigmatique neuvième rayon. John Carter, enfin, bénéficie de performances athlétiques prodigieuses en raison de sa musculature terrestre, soumise à une gravité moindre sur Mars. Il peut ainsi effectuer des bonds démesurés et décupler sa force, mais doit apprendre à garder la mesure de ses pas s’il veut adopter une démarche normale.

Pour renforcer l’intérêt du lecteur, Edgar Burroughs use de la même ruse que pour Tarzan en proclamant dès la préface de son récit que toute cette histoire est un témoignage de première main, qu’il se fait un devoir de nous livrer par ce présent ouvrage. Burroughs entend donc nous présenter Une princesse de Mars comme le récit de son oncle imaginaire, John Carter, ancien capitaine de cavalerie sudiste, qui doit son immense fortune à sa reconversion réussie après guerre en chercheur d’or dans le grand ouest américain. Cet oncle richissime, gentleman fougueux qui ne semble pas vieillir au fil du temps, finit cependant par quitter ce monde en 1886, et son neveu se retrouve en charge de ses affaires comme de la dépouille de son cher oncle.

Les instruction de l’excentrique oncle Carter auraient de quoi désarçonner plus d’un exécuteur testamentaire, mais le neveu Burroughs est un grand admirateur de son aîné, aussi met-il un point d’honneur à ce que son défunt oncle repose bien dans un cercueil ouvert, placé dans un mausolée ne se fermant que de l’intérieur. Ces funérailles excentriques passées, le jeune Burroughs découvre dans les documents laissés à son attention un manuscrit scellé, qu’il doit lire puis publier selon un calendrier précis s’étalant sur un quart de siècle. Le jeune Burroughs, à l’esprit curieux et rêveur, respectera à la lettre ces consignes, et accordera du crédit au fabuleux écrits que son oncle lui lègue à titre posthume. Car ce manuscrit n’est rien d’autre que le récit du voyage du Capitaine John Carter sur la planète Mars, des combats qu’il y livra et de la sublime princesse qu’il y épousa ! Voilà bien un étrange récit que nous livre Edgar Burroughs, une fois cette préface de l’auteur achevée. Car les mémoires de John Carter, aussi fantaisistes soient-elles, sont d’une si grande précision et teintées d’un tel souffle épique que le lecteur ne pourra que s’émerveiller de ce récit.

L’intrigue d’Une princesse de Mars révèle la construction par strates successives d’un univers détaillé, auquel Burroughs prend de plus en plus goût alors qu’il enchaîne la rédaction de ces pages. Passée la rencontre des peuplades nomades d’Hommes Verts, John Carter se retrouve donc confronté à la découverte d’une Barsoom plus complexe que de prime abord. L’exotisme débridé de cet univers donne carte blanche à l’imagination de Burroughs, là où le cadre africain de Tarzan demande une toute autre rigueur. Burroughs n’abandonnera donc pas John Carter au bout de ce premier récit, et poursuivra avec un plaisir renouvelé ces aventures dans le Cycle de Mars, une série devenue au fil du temps autonome dans son œuvre.

L’écriture des aventures de John Carter suit plus ou moins le même schéma. Une suite d’actions bien rythmées, des descriptions fantastiques enflammant l’imaginaire du lecteur, des combats épiques, des personnages attachants et un mélange de romance et de sensualité grâce à la princesse Dejah Thoris (toujours décrite quasi-dénudée). Le style enchaîne donc chaque scène avec rapidité, à la manière d’un « page turner », tout en se limitant à une qualité d’écriture simple mais suffisante. Car le niveau pulp du récit reste bien entendu la première consigne de l’auteur. Burroughs campe fermement son héros dans le rôle de l’aventurier gentleman américain de ce début de siècle. Et forcément, un siècle plus tard, cela peut dérouter plus d’un lecteur. John Carter triomphe des « lâches Apaches » avant de se retrouver subitement expédié sur Mars, et n’en finit pas de juger avec condescendance les Hommes Verts de Barsoom. Autre trait typique du héros américain de ce début de siècle, John Carter affiche une foi absolue dans la technologie et s’émerveille des prouesses martiennes en ce domaine. Enfin, en ancien capitaine de cavalerie sudiste, notre héros apprécie les engagements militaires et respecte ses adversaires, même s’il ne peut s’empêcher de critiquer la moindre coutume martiale contraire à ses valeurs d’américain.

Infatigable combattant, John Carter profite cependant de la moindre occasion pour aider la Princesse d’Hélium, Dejah Thoris, dont il est tombé éperdument amoureux. Leur rencontre s’effectue alors que tous deux sont prisonniers des guerriers du chef thark Tars Tarkas. Celui-ci doit les livrer au Jeddak Tal Hajus, le Roi des Tharks, comme butins de guerre. Rapidement, John Carter et Dejah Thoris entrent dans un jeu de séduction et décident de s’évader ensemble. Tout au long du récit, la Princesse Dejah Thoris va se retrouver prisonnière d’infâmes ennemis tandis John Carter la libérera de ses geôliers. Notre héros sera à chaque fois épaulé de Sola, une Femme Verte rejetant les cruelles coutumes de son peuple, de Woola, fidèle chien martien, et même plus tard de Tars Tarkas, qui dans un nouveau coup de théâtre se révèlera d’une nature bien plus civilisée que ses semblables ! Les aventures de John Carter évoluent donc en suivant le même fil rouge : apporter son soutien à « sa princesse » Dejah Thoris et ainsi servir les intérêts de la cité d’Hélium, présentée comme un modèle de sagesse et de paix sur Mars. John Carter, c’est de la Sword and Princess martienne.

Avec une telle avalanche d’action et de rebondissements, l’adaptation cinématographique du Cycle de Mars semblait plutôt difficile. Le projet, initialement porté dès les années 50 par les studios Disney fut longtemps repoussé. Ce qui n’empêcha pas les scénaristes de piller allègrement l’œuvre de Burroughs pour meubler leurs propres intrigues. Et c’est ainsi que les chevaliers Jedi sauvant les princesses Leila ou Padmé ont un peu du sang de John Carter dans leurs veines. De quoi faire paraître John Carter bien fade pour les néophytes, alors qu’ils ont devant eux le modèle original ! La première tentative d’adaptation du héros de Burroughs, en 2009, fut un échec. Les médiocres Chroniques de Mars (Princess of Mars) sortirent discrètement en DVD, tandis que Disney annonçait la sortie de sa propre adaptation, John Carter (2012), actuellement diffusée dans les salles de cinéma. Andrew Stanton y signe une adaptation convaincante d’Une Princesse de Mars, avec dans le rôle de John Carter l’acteur Taylor Kitsch. Le scénario rend hommage au livre, et empiète pour les besoins de l’intrigue sur Les Dieux de Mars. Beaucoup d’éléments ont été transformés pour mieux séduire un public moderne, cent ans après la première publication des aventures de John Carter. Il n’y apparaît plus comme un gentleman sudiste raciste mais comme un ancien soldat rebelle brisé trouvant sur Barsoom la paix intérieure. Quelques arrangements avec l’intrigue sont également effectués : la secte des serviteurs de la Déesse n’est pas présente dans Une Princesse de Mars, mais elle se substitue à une conclusion du roman un peu trop abrupte qui aurait certainement plombé le film. Les rapports familiaux secrets entre Sola et Tars Tarkas sont également tirés du livre, et ne sont donc pas une invention Disney. Seule concession certainement imposée par la firme, Dejah Thoris y est décemment habillée. Nous y perdons, croyez-moi !

Que ce soit en roman ou à travers son adaptation cinématographique, Le Cycle de Mars constitue un de ces grands classiques de l’imaginaire. Cent ans après sa première publication dans le magazine All Story, l’œuvre conserve tout son souffle épique et sait encore accrocher le lecteur, à condition de ne pas se formaliser du style pulp ou des clichés sociétaux propres à l’époque. Le Cycle de Mars constitue, très certainement, une de mes plus belles rencontres avec un grand classique du genre en ce début d’année.

 

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