Journal de bord #23
Une récente chronique d’Elbakin autour de la notation des chroniques – et d’une déconvenue que cette notation leur a attiré – me donne l’occasion de revenir sur l’abandon progressif des notations pour mon propre blog mise en place depuis septembre dernier. Non pas que je fus victime du mécontentement d’un éditeur ou d’un auteur – chose toujours désagréable, et bien que ce genre de déconvenue me soit déjà arrivé cela n’a pas eu la moindre incidence sur ce présent billet – mais en raison d’une réflexion mûrement réfléchie sur les notations en elle-même, que je vous propose de vous raconter dans ce billet.
La note est un élément pratique d’une chronique. Pour le lecteur parcourant distraitement votre prose en diagonale, elle sert en quelque sort d’indice résumant votre billet. Aussi le choix de la notation est particulièrement sensible : faut-il noter sur 5, sur 10 ou sur 20 ? Pour ma part, j’avais tranché en faveur de la note sur 20. Car plus il y a de points, plus on peut s’attendre à des nuances dans sa critique. Idéal pour faire ressortir le ressenti global et les nuances de votre chronique. Mais le piège réside dans la recherche de la note parfaite ! Et je confesse m’être égaré dans des notations allant jusqu’à la décimale (comme des 10,5/20) dont la ridicule précision ne signifie plus grand chose pour le lecteur. Car noter jusqu’à la décimale, quel que soit le système de points retenu, suppose que votre notation suit un barème pré-établi. Utopique ! Et d’ailleurs, que le blogueur ayant pour sa part déjà couché sur le papier un tel barème me jette la première pierre. Aucun projectile en vue ? Je l’aurais parié ! Nous tenons donc là ma première remarque en défaveur de la notation : l’absence de barème justifiant la dite note.
Second point négatif pour la notation, son application homogène à tout type de livre et de genre littéraire. Cet argument m’est venu en chroniquant des livres d’Heinlein. Etant donné que je suis un très grand amateur de cet auteur, il m’est rapidement paru ridicule d’attribuer systématiquement une note de « fan » pointant le 20/20. D’une part parce que tous les romans d’Heinlein ne sont pas des réussites catégoriques, et d’autre part parce que noter aussi subjectivement n’apporterait rien à ma chronique. Progressivement, j’ai élargi cette réflexion aux livres que j’étais tenté de « surnoter » de part mon enthousiasme de lecteur. Une très bonne note avait-elle objectivement toujours le même « poids » ? Peut-on ainsi raisonnablement, avec ou sans barème, noter de la même manière le Cycle de Fondation d’Asimov, A la recherche du temps perdu de Proust, Le gène égoïste de Richard Dawkins ou encore L’Ascension d’Horus de Dan Abnett ? La réponse est non, non, trois fois non ! A moins d’appliquer à chaque genre son propre barème, la comparaison entre notes devient ridicule. Et la remarque s’applique aussi bien aux sous-genres : puis-je décemment noter sur la même base le Seigneur des Anneaux de Tolkien et Wastburg de Cédric Ferrand ? Ne serai-je pas tenté de donner une note d’excellence à Tolkien, qui malgré un style correct mais encore assez loin de mériter un Prix Nobel de Littérature, a su profondément influencer ses contemporains en fondant la « high fantasy » ? Et puis-je sérieusement comparer Tolkien à Cédric Ferrand, deux auteurs suivant des voies radicalement différentes (et je n’oserais même pas opposer Cédric à Asimov par le même jeu des notations, l’exercice deviendrait alors carrément grotesque) ? Vu que comparer les notes de deux ouvrages pris au hasard sur mon blog risque donc de paraître absurde, la notation se retrouve cantonnée à ce qui reste « comparable ». C’est pourquoi je continue à donner une note aux romans de la série « L’Hérésie d’Horus » : s’ils sont écrits par plusieurs auteurs, ils proviennent tous d’un univers commun et se rattachent à la même littérature de licence. Leur comparaison se justifie donc amplement et devient même utile au lecteur pour suivre l’évolution de la « qualité » des tomes au fur et à mesure de leurs parutions.
Si vous n’êtes pas encore convaincus par mon choix d’abandonner toute notation, voici un dernière carte à abattre. Au cours de mes trente-huit mois de blogging, mon opinion de lecteur a su évoluer et s’est adaptée en conséquence. Aussi je ne porterais certainement pas un regard rigoureusement identique sur une œuvre chroniquée il y a deux ou trois ans de cela. Or la notation n’est en rien un indice dynamique, bien au contraire. Elle cristallise dans le temps un avis passé et ne tient plus compte de l’évolution des points de vue. La rédaction d’Elbakin s’est récemment posé la question, en décidant de noter désormais plus durement les bouquins chroniqués et de revenir sur leurs notations passées (travail colossal vu que le site est actif depuis 11 ans !). Une note des débuts de leur site est donc à considérer comme plus « laxiste » qu’une note récente. La notation devient donc hétérogène dans le temps et la comparaison de notes au fil des mois ne tient plus la route. Pour le blogueur voulant revenir en arrière et réviser ses notations passées, deux solutions s’offrent alors à lui : changer la note « à la hussarde » ou réécrire la chronique. Le premier choix a l’avantage d’être rapide, mais devient bancal. Imaginez que vous ayez adoré la bitt-litt dans vos jeunes années, et qu’après avoir ouvert les yeux sur votre candeur adolescente, vous souhaitiez rectifier le tir. Encenser dans votre chronique un bouquin pour le rabaisser au final à un 9/20 fera tâche. Aussi la première option est plutôt risquée, peut-être même faut-il mieux ne rien changer et avouer vos erreurs de jeunesse dans les commentaires. On vous pardonnera. La seconde option, quant à elle, demande plus de travail mais a le mérite, à long terme, d’homogénéiser vos notations. Relire un livre pour lequel votre précédente note vous semble douteuse, réécrire sa chronique et la proposer de nouveau à vos lecteurs devient un bel exercice critique. Je l’ai déjà fait à plusieurs reprises, réécrivant notamment trois fois de suite ma chronique de la Horde du Contrevent de Damasio : m’excusant dans la première version de n’avoir pas aimé un livre « encensé » par mes collègues, j’ai dans un second temps revendiqué ma déception, avant de publier une troisième version de ma chronique dans laquelle je descend carrément le livre (et tant pis pour les fans). A chaque fois, j’ai modifié la note (qui a perdu 5 points en un an tout de même !), m’interrogeant a final sur l’intérêt de conserver cette note. La réécriture de mon billet ne m’avait-elle pas justement permis de me différencier tout d’abord des autres blogueurs, puis de mes autres lectures et enfin de mes autres chroniques ? Au final, n’était-ce pas l’argumentaire de la chronique, et non ma note finale, qui prévalait ?
Voilà donc pourquoi depuis septembre dernier j’expérimente l’abandon progressif des notations en fin de chronique. D’abord pour les ouvrages et les films, puis pour les chroniques musicales. Le résultat force certainement les lecteurs à lire le dernier paragraphe de chaque chronique, cette petite synthèse résumant mon avis et fixant l’appréciation finale, tandis que l’absence de notes laisse le champ libre à chacun pour s’en fixer une. Vous aurez donc compris que pour ma part, l’abandon des notes marque à la fois une progression dans ma réflexion de blogueur et une réponse face aux problèmes que ces indices me posent personnellement. Alors, après un tel réquisitoire, peut-on encore défendre les notes, et dans quels cas de figure la notation peut-elle tout de même se révéler utile ? Je dirais que la notation, en tant qu’indice subjectif, peut permettre une comparaison entre chroniqueurs. C’est ce que font par exemple des sites comme Scifi-Universe ou Nightfall. La moyenne des notations permet ainsi d’obtenir un indice global d’appréciation de l’œuvre par la rédaction, et peut même être comparée à un vote en ligne du public. Mais pour le blogueur, entité subjective solitaire, la notation ne remplit plus ce rôle de comparateur d’opinions personnelles : comment s’auto-comparer sans friser la schizophrénie ? Au contraire, elle force à opposer des genres, des auteurs et des avis passés bien souvent incomparables.
Alors, pourquoi m’embêter encore à noter, si moi-même, je ne m’y retrouve même plus dans mes propres notations ?



De mon côté, je n’ai jamais pratiqué la notation sur mon blog. Je ne me suis même jamais posé cette question : sans doute que noter les élèves me suffit…
Par contre, j’ai dû me mettre à la pratiquer d’une façon dissimulée pour participer au projet de Yaneck (« Les Chroniques de l’Invisible » où l’on recense les chroniques de BD). Yaneck a besoin de notes pour établir son TOP et j’ai donc donné des notes « cachées » (qui n’apparaissent pas sur mon blog) aux BD que je chronique. Je note alors sans barème, au ressenti, et surtout à la fin du mois, quand le souvenir précis de l’album s’est estompé, afin que j’en sois bien sur du ressenti et non plus de l’analyse…
Qui dit note dit barème et je marche au ressenti donc je ne note pas non plus.
La plupart du temps je n’en tiens pas compte chez les copains blogueurs.
Totalement d’accord avec ton abandon. La note ne dit rien sur tes critères d’abord, donc elle est peu informative. Ensuite elle est effectivement homogène ce qui n’a guère de sens (5 au Zarathoustra et 5 au Big Mac mais dans deux catégories différents). De plus ta note aura tendance à osciller entre la qualité absolue de l’oeuvre, la qualité par rapport à l’attendu ou aux handicaps de l’auteur, l’effort que représente l’oeuvre, etc…
Conclusion : c’est tout pourri.
Les profs normaux ont toujours des notes qui s’étalent grosso modo entre 16 et 4 alors que le niveau absolue de leurs élèves varient très fortement d’une classe à l’autre, et par établissement n’en parlons pas. Ce qui fait que dans les filières sélectives, un 15 de ce lycée ne vaut pas un 15 de cet autre.
Très bon article qui mérite un 20/20 (oups !).
Je crois que tu as bien résumé les dilemmes du blogueur, et c’est vrai qu’une petite synthèse remplace aisément la notation.
Pas de notes non plus chez moi. Je m’étais posé la question, mais au final, connaissant mes propres habitudes de lecteur de critiques (qui en voyant une note en bas de page, délaisse un peu le fond de la dite-chronique), j’ai préféré donner plus de poids à la critique.
Et pour cela, pas de secret : pas de notes !
Idem pour moi, les notes sont bien trop subjectives et floues !
@ Anudar : cela rejoint ce que je dis sur le bon usage des notes sur les « sites communautaires ou participatifs »
@ tous : nous sommes bien d’accords, le billet d’Elbakin était pour moi une bonne occasion de revenir en détails sur ce gros changement dans ma rédaction de chroniques.
Pour ma part, depuis le nouveau thème du site, j’ai été encouragé à mettre des notes…
Et autant parler d’un livre est plaisant, autant choisir une note (sur 5) est une énorme prise de tête…
Dans une chronique, il est possible de faire de l’objectif, et également du subjectif et de l’affectif… Je peux très bien avoir aimé un livre alors qu’objectivement son scénario est très faible, etc… Mais je me suis fait embarquer dedans… Tout ceci peut se poser par écrit, s’expliquer et permet au chroniqueur de s’exprimer…
Alors qu’une note…. Et bien je ne sais jamais, ce qui de l’objectivité ou de la subjectivité doit primer…
Et surtout, quand je vois mes différentes notations, je vous certaines livres qui ont la même note pour des raisons complètement différente, et finalement il y a très peu de cohérence entre tout ça…
Mais, je peux comprendre également que c’est un premier point d’encrage pour un lecteur arrivant sur le blog, alors si ça peu pousser à lire le reste, et bien pourquoi pas…
@ Torospatillo : tu commences à douter
@Guillaume : complètement… Au surplus qui suis-je pour noter un livre ou son auteur… Je veux juste partager mes lectures
Il est vrai que noter un livre ou quelque autre œuvre est absolument subjectif et personnel.
Mais j’ai envie de prendre le site jeuxvidéos en exemple, qui eux, notent les jeux sur des caractéristique prédéfinis (bande son, scénario, durée de vie, etc…) avec une note sur 20 pour chacune. Alors que la note finale devrait théoriquement être la moyenne de toutes ces notes, c’est rarement le cas. Mais je trouve que ça reste un bon point de repère et je sais que pour avoir un point de vue le plus objectif possible je devrais lire le test et regarder le jeu « in game ».
Tout ça pour dire qu’avec une bonne chronique, la note n’est qu’un outil de référence parmi d’autres et ne se baser que sur cette dernière c’est un peu naze.
Note ou pas note, peu importe.
Oui s’ils utilisent des critères prédéfinis, c’est qu’ils ont donc mis au point un barème de notation, mais dans le cas d’un jeu vidéo je suppose que c’est certainement plus réalisable que dans le cas d’un livre ou d’un film.
Je n’ai jamais noté sur mon blog, intuitivement j’imagine que mes raisons devaient être les mêmes que celles que tu évoques ici de manière plus réfléchie.
J’ajouterai un élément tout droit sorti de mon côté littéraire (enfoui, vu que je n’ai jamais fait d’études littéraires). Si les notes sur 20 permettent plus de nuances que les notes sur 5 ou 10, un article de 600 à 1500 mots sur une oeuvre permet une finesse d’analyse autrement plus aboutie. Toute la difficulté ensuite est de trouver le mot juste pour décrire tel ou tel aspect. Et cette recherche, moi, je la considère comme une partie fondamentale du travail de blogging. En tous cas pour les critiques d’oeuvres.
Tout à fait.
Je suis plutôt d’accord sur ce qui est dit mais je continue à noter (sur 5) sur mon blog sauf sur certaines oeuvres impossibles à noter.
Je trouve que la note permet une pointe de subjectivité à la fin d’un article qu’il soit construit et argumenté comme le meilleur article du New York Times. C’est un élément rapide qui permet d’exprimer son opinion personnelle et de relâcher son point de vue, son sentiment à un temps donné, dans une échelle donnée.
On sait bien que la note n’est pas intemporelle ni objective, et c’est pourquoi je trouve inutile de renoter des vieux articles, car ou oublie que le fond de l’article n’est pas intemporel non plus ! Même si on est prix Nobel de Littérature : L’auteur a peut-être écrit de nouveaux livres, on a une plus grande connaissance du genre, on a fait l’exégèse de l’auteur … et donc ce serait l’article entier à changer, quoi qu’on fasse, qu’on note ou qu’on note pas…
Bien des fois, malgré que l’auteur écrive bien ou pas, je peut-être surpris par sa note après avoir lu l’article. On a souvent tendance à vouloir être trop objectif, à essayer de comprendre l’oeuvre qu’on esquisse mais on finit souvent par oublier l’essentiel de faire ressentir sa passion. La note a son mérite de conclure après la conclusion : voilà ce que j’ai ressenti malgré tout ce que j’ai dit; point.
Il est vrai que, maintenant, la note devient un instrument mal utilisé et mal compris. ça rappelle l’école d’une part, on fait des classements d’autre part(Regardez les nombreux classements du type les 100 meilleurs films, les 100 livres à lire etc …). Pour moi, une note reste subjective, une note n’est pas un référent pour un classement, elle est valable pour une personne donné, à un temps donné. Alors au final, je dis oui mais il faut guider le lecteur. Je finis souvent par mettre la note de cette manière :
mon cher traqueur subjectivement, cet article vaut -5*(e^ipi)/5
…
alors là chapeau ! mille fois d’accord guillaume. j’ai eu exactement la meme reflexion que toi à la virgule près !!! il y a pas mal d’années lorque je participais activement a un site de chronique de disque ou on attribuait des notes aux dalbums etc . ce que j’ai trouvé tres tres rapidement completement ridicule et abandonné toute notation . l’art ne peux absolument pas etre noté . ex : 15/20 pour picasso , 12/20 pour Dalì , 16/20 magritte … non c’est meme grotesque en fait !