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La vestale du Calix – Anne Larue

Quel crime odieux a donc commis la vestale Anna pour être condamnée à mort ? Trois fois rien, en définitive. Tout juste désacraliser le Calix d’Esclarmonde pour les beaux yeux du chevalier Sergueï. L’innocent amour de la jeune Anna a donc eu raison d’elle, et une vestale n’a si peu d’importance aux yeux de ses professeurs qu’une condamnation à mort n’est qu’une simple formalité dans la vie universitaire du vestaliat. Mais son professeur de runes, le très redouté Pr. Aleister, a d’autres projets pour son élève. Au lieu d’être ébouillantée, comme le veut la tradition, elle servira de cobaye à une étrange expérience de décorporation. Projetée en l’an 4660, dans la région parisienne, la jeune Anna se rend rapidement compte qu’elle n’est pas dans le royaume des morts, mais dans un lieu tout aussi infréquentable. Dans cette société ultra-gérée, elle rencontre Anka, sa co-locatrice, et tisse une amitié complice avec la jeune médiéviste.

Mais que quel moyen-âge parle-t-on ? De l’époque des vingt arrondissements parisiens, bien-sûr ! Du temps rétrograde où les tribus vikings et les mangas se côtoyaient, et où les anciens rendaient un culte aux idoles Auchan, Société Générale, Space invaders et Star Wars. La jeune Anna, devenue costumière, doute désormais de son passé. Certes, elle parle aux chevaux, pratique l’équitation mieux que quiconque et invoque quelques modestes pouvoirs magiques. Mais fut-elle vraiment vestale du Calix ou souffre-t-elle d’amnésie sur sa véritable enfance ? Alors qu’Anna commence à oublier son passé, voilà qu’elle et son amie sont raflées pour avoir déserté la retransmission du match de trimslop ! Les deux jeunes filles profitent d’une miraculeuse panne d’électricité pour s’enfuir du commissariat, mais les événements s’accélèrent. Une cavalière est retrouvée assassinée, et le Pr. Aleister refait surface, en compagne du cheval Holinshed, agent-secret équin en freelance !

Fantasy burlesque à la française, avez-vous dit, cher éditeur L’Atalante ? Voilà une bien curieuse étiquette pour une auteur universitaire à la bibliographie déjà bien étoffée. Mais il y a rire potache et humour grinçant, et Anne Larue, historienne de l’art et présidente de l’association Modernités médiévales, n’écrit pas pour tomber dans ce genre de pièges. Auteur engagée, Anne Larue s’était déjà fait remarquer en 2010 lorsque son ouvrage Fiction, féminisme et post-modernité : les voies subversives du roman contemporain à grand succès avait été censuré, puis redistribué par son éditeur Garnier. Cette passionnée de Démocrite (auquel elle a consacré un ouvrage, aux éditions Talus d’approche) a le rire triste et cynique de son mentor grec. Démocrite se rit du monde et contemple le spectacle affligeant de la nature humaine ? Qu’il en soit donc pareil dans la Vestale du calix. L’univers imaginaire du roman, totalement burlesque, sert donc de cadre à une moquerie en règle. Presque tout y passe : les bobos parisiens, la province, le football et le diktat de ses supporters (le fameux trimslop), le monde universitaire, la sur-consommation et le marketing. Même le féminisme et Simone de Beauvoir se retrouvent embarqués dans cette farce grandiloquente qui ne ménage pas non plus la fantasy, le post-apocalyptique et égratigne son petit monde de l’imaginaire français.

Mais le rire de Démocrite n’est pas la seule chose que lui emprunte le roman. Démocrite considérait la connaissance comme quelque chose de partiellement caché, une vérité qui échappe à l’intellect, malgré tous ses efforts. Retranscrite dans le contexte de l’historien, que donne la pensée de Démocrite ? Une série d’interrogations et de supputations sur notre passé, d’interprétations évasives et de conclusions partiellement faussées par nos sens trompeurs. Et voilà notre vestale du Calix s’attaquer au dilemme de la vérité historique. Sous couvert d’un vestaliat aussi rigide qu’élitiste, les universitaires de ce monde fantastique comme de ce futur an 4660 se targuent d’inventivité et de créativité, louent le génie de leur nouvel âge, et méprisent un obscur « moyen-âge » qu’ils se targuent d’interpréter avec condescendance, comme un adulte jugerait les puérils jeux d’un bambin turbulent. La critique est truculente, et renvoie au formatage des cerveaux universitaires, si prompts à s’enfermer dans des dogmes de recherche désuets. La recherche, parlons-en ! Anna et son demi-poste d’Attachée Temporaire d’Enseignement Runique (ATER) y goûte de plein fouet. La vestale n’a pas pu accéder aux rangs prestigieux d’ingénieure de recherche, mais le succès de l’expérience menée sur sa personne par le Pr. Aleister l’associe à un favoritisme jalousé. Le pastiche se moque du système universitaire et de ses rouages, s’amuse de ses contradictions et donne à l’université l’image d’un vestaliat sadique où l’étudiant est une ressource abondante et méprisée. A quel moment Anne Larue prend-elle le masque d’Anna, jusqu’où va la critique cynique et où cède-t-elle le pas au pastiche de genre ? Tel est le jeu d’écriture mis en place par l’auteur à l’intention du lecteur.

Roman potache ou pamphlet universitaire ? La vestale du Calix réserve bien des surprises à sa lecture, et dresse un portrait grinçant de notre société actuelle – intellectuelle ou non. Anne Larue ne nous fait pas rire pour rien. L’ouvrage, publié dans la collection la Dentelle du cygne, y trouve toute sa place :  « lire c’est rêver, rire, réfléchir, mais aussi réagir, sortir des sentiers battus, renouveler sa vision du monde… » nous explique Alain Kattnig, son co-directeur de collection. Le rire de Démocrite y a donc toute sa place.

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6 commentaires sur : La vestale du Calix – Anne Larue

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