Les déserteurs temporels – Robert Silverberg
Au 25ème siècle, la lutte des classes n’a jamais été aussi exacerbée. Pour les chômeurs de la 14ème classe ou moins, l’avenir semble bien morose dans cette société mondialisée sur-peuplée. L’emploi est devenu une denrée rare, seul moteur de promotion sociale vers un espace de vie plus grand et un forfait mensuel allongé d’oxygénation. Dans cet avenir morose, un dénommé Lanoy vous propose la solution : fuir le 25ème siècle pour repartir à zéro dans le passé ! Et les candidats au départ temporel sont nombreux, comme en témoignent les archives léguées par les services secrets des siècles passés…
Le septième classe Quellen est chargé d’enquêter sur ce réseau clandestin de déserteurs temporels. Alors que ses filatures progressent, le Gouvernement Suprême incarné par l’inaccessible première classe prend peur des paradoxes temporels et bloque ses investigations. Mais Quellen n’est pas homme à se laisse abattre, surtout lorsque sa sœur éplorée vient le voir pour l’alerter que son époux risque à son tour de s’évader dans le passé ! Remonter la filière jusqu’à l’énigmatique Lanoy risque cependant d’être dangereux, et Quellen, loin d’être un flic incorruptible, devra faire un choix entre sauver sa peau ou balancer ce réseau.
Court roman de Robert Silverberg, Les Déserteurs temporels évoque avec beaucoup de cynisme la question du chômage. Bien qu’écrit en 1967, il anticipe avec justesse une des contradictions de notre société moderne : bien des chômeurs ont un métier, mais pas d’emploi. Décrivant non sans cynisme les classes de prolos asphyxiées par le chômage et son inefficace « pôle emploi du futur », Silverberg improvise autour du voyage temporel une manière saugrenue d’échapper à ce cul-de-sac social.
Tout l’intérêt de ce roman repose donc dans cette description d’une société agonisante, hiérarchisée à l’extrême en classes sociales où confort de vie rime avec promotion professionnelle. Les pieds de nez de Silverberg valent encore pour notre société actuelle, surtout en cette période de régression économique… Dommage pourtant que le roman s’égare au bout de quelques pages dans une description éculée d’un gouvernement élitocratique mondial, où l’unique véritable maître du monde conspire, seul et paranoïaque, dans l’ombre de ses appartements souterrains. Il est également à regretter quelques scènes inutiles, comme les pratiques secto-perverses des classes supérieures, fort mal amenées et superflues. Ces idées auraient gagné à être traitées dans un autre roman, plutôt que d’être bâclées dans celui-ci.
Roman aussi court qu’expéditif, Les Déserteurs temporels fait écho aux Prisonniers du Cambrien, écrit dans la même période. Sauf qu’au lieu de bagne temporel politique, Silverberg fait de sa machine à remonter le temps un ticket vers un monde meilleur pour le prolétaire agonisant. On regrettera que Silverberg s’émousse peu à peu au fil du récit, là où il aurait pu garder un sens critique aussi aiguisé qu’anticipateur.
Ma note : 14/20
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En tout cas, le synopsis est assez original et a vraiment une bobine des années 70 dans le côté « fouillis »
Tiens, simple curiosité : qu’en est-il de son traitement des femmes ? J’ai parfois du mal à lire certains auteurs tellement les femmes sont considérés comme des animaux de compagnie (genre K. Dick) :/
@ 317 : pas de soucis de ce côté, des femmes « modernes ». Tu pensais à quels textes de Dick ?
Mouais, pas folichon tout cela. J’ai d’autres Silverberg à lire ou relire.
J’avais « la Loterie Solaire » en tête, principalement.
Je ne me définis pas nécessairement comme un féministe, mais ça m’agace quand la moitié des protagonistes ne servent qu’à être des lots sexuels tout juste bons à se pâmer à la commande. Ça t’a jamais donné cette impression ?
De toute manière j’aime mes femmes comme mon café : corsées à t’en faire péter l’émail et un flingue dans chaque main.
Cela dépend pas mal des textes de Dick, assez hétérogènes sur le sujet ! D’où ma question
C’est vrai ?
Dans ce cas, tu pourrais me conseiller des textes de lui moins sexistes ? Je veux dire, il est considéré comme une légende vivante de la SF, ça vaut le coup de se forcer un peu…
Folio-SF a publié il y a quelques années un recueil baptisé « Paycheck et autres récits » qui permet de lire une sélection intéressante de textes de Dick à moindre frais
Roman qui semble être d’une actualité criante. J’y jetterai certainement plus qu’un œil, merci du conseil.
et côté voyage dans le temps ? est ce qu’il explore bcp la piste des paradoxes temporels ou c’est qu’un détail dans le bouquin ?
(Guillaume> Merci pour le conseil, au fait, je me l’achète de suite !)
Pas mal de réflexions autour du paradoxe temporel, surtout que le temps est considéré comme une dimension linéaire et unique, Silverberg s’interroge sur la possibilité d’une perception de tout paradoxe par les contemporains du 25ème siècle eux-même, ceux-là ne voyageant pas dans le passé.
Autant Silverberg peut avoir des visions anticipatrice at critiques intéressantes, autant il peut digresser sur des choses inutiles au récit, le trainant parfois bêtement en longueur. Le genre de texte qui plus court aurait sans doute fait mieux? Cela dit je ne l’ai pas lu, mais c’est une critique parfois générale sur certains des ses textes. Néanmoins j’aime bien lire du Silverberg.
@ julien : dans le cas de ce bouquin, il est déjà très court : à peine 200 pages !
En tout cas au format nouvelles il excèle assez bien je trouve.