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Les Visiteurs – Jean-Marie Poiré (1993)

En l’an de grâce 1123, le bon roi Louis VI le Gros règne sur le royaume de France. Le comte Godefroy de Montmirail, dit « le Hardi », est récompensé pour avoir sauvé la vie de son roi, qui lui donne en épousaille dame Frénégonde de Pouille. Mais alors que Godefroy approche du château du duc de Pouille, il boit à son insu un breuvage maléfique qui le fait confondre le duc avec un ours sauvage. Ayant abattu son futur beau-père d’un carreau d’arbalète, il perd la main de sa promise et se retrouve dans une situation inconfortable. Godefroy décide alors d’aller quérir l’aide du mage Eusaebius. Ce dernier lui propose de le renvoyer dans les couloirs du temps, et d’ainsi corriger sa faute à temps. Godefroy et son écuyer boivent la potion du mage, et se retrouvent propulsés en l’an 1992 !

Godefroy comprend peu à peu que le mage Eusaebius s’est trompé et qu’ils doivent à tout prix retrouver son grimoire pour rentrer chez eux. Il tombe par chance sur sa descendante, Béatrice Goulard de Montmirail, qui le prend pour son cousin Hubert disparu quelques années auparavant. Godefroy s’insurge contre cette époque qui a renversé les seigneurs et anobli les manants, mais son écuyer Jacquouille la Fripouille s’en accommode très vite, surtout lorsqu’il découvre que son propre descendant, Jacques-Henri Jacquard, est désormais le propriétaire du château de Montmirail !

Comédie française du début des années 90, Les Visiteurs explore le concept de voyage à travers le temps sous le jour d’un incident fantastique. Partant d’un moyen-âge fantasmé, nos deux héros se retrouvent propulsés dans une époque où tous leurs repères sociaux ont été renversés. Le film joue sur ces chocs technologiques et sociétaux pour créer un décalage et provoquer une cascade de sketches, dont les répliques vaudevillesques devinrent cultes durant la décennie 90.

Souvent considéré comme un film léger et commercial, Les Visiteurs ont aussi marqué un tournant regrettable dans la carrière de Christian Clavier, qui ne parvint jamais plus à détacher son image d’acteur de sa double prestation Jacquard/Jacquouille. Cette pitrerie à la De Funès, qui forge une très grande partie de l’aspect comique du film, devint par la suite une des regrettables marques de fabrique de Clavier. A tel point que le trio Réno, Lemercier et Clavier, déjà porté à l’écran par Jean-Marie Poiré dans L’Opération Corned-Beef, souffre de ces pitreries qui surexposent Clavier au détriment des deux autres larrons. Et pourtant, ce ne fut pas Clavier qui reçut le seul César de ce film mais bien Valérie Lemercier !

Le film a, reconnaissons-le, de quoi agacer. Cet univers médiéval d’opérette, où anachronismes et fantasmes se mêlent à un scénario fantastique des plus improbables, piétine allègrement les cours d’histoire les plus élémentaires. Le but humoristique recherché se construit dans ces dialogues, ou fausse langue d’oïl rime avec usage abusif de prononciations médiévales et expressions inventées de toutes pièces. Les us et coutumes sont largement revisitées, le trait forcé et les historiens remerciés. L’accumulation de caricatures a ses défauts, mais il faut lui reconnaître son intérêt : après tout, nous ne sommes que dans une comédie.

Mais revenons au scénario en lui-même. Dans Les Visiteurs, Jean-Marie Poiré ne se focalise pas sur le voyage temporel en lui-même, qu’il expédie d’un coup de formule magique. L’humour potache mais parfois grinçant des Visiteurs repose sur une critique, même superficielle, de la société contemporaine face à la société féodale. Du temps de Louis VI le Gros, les seigneurs étaient les chevaliers, héritiers de leur condition par droit de sang et faits d’arme. Le bas peuple, écrasé au service de ses suzerains, se contentait de couiner en récupérant les restes du partage. En 1992, Godefroy et Jacquouille découvrent une société où la noblesse a été abattue, la propriété acquise pour chacun et les valeurs piétinées. Mais derrière les beaux discours d’égalité et de citoyenneté prônés par la Révolution, c’est l’argent, et non plus l’épée, qui divise désormais la société en catégories. C’est ainsi que Jacquouille, en retrouvant mille ans plus tard le fruit de ses rapines, se retrouve propulsé dans les plus hautes sphères de la société alors que Godefroy, son maître, a droit à la bastonade des CRS avant d’être « reconnu » par Béatrice.

Dans cette nouvelle société, les anciens nobles essayent de faire encore bonne figure, à l’image de cette Béa versaillaise guidée et bigotte, tandis que les nouveaux riches à la Jacquard haïssent ces héritiers qu’ils ont envié des générations durant. En définitive, qu’est-ce qui a tant changé en mille ans ? L’électricité ? Le téléphone ? La « pâte à dent » ? Que des gadgets destinés à alimenter les pitreries de Jacquouille. Le clivage social, le féodalisme de la population, lui, demeure. Sauf qu’à la place du Roi trône désormais l’Argent.

Comédie satirique à l’esprit presque grinçant, Les Visiteurs ont profondément marqué leur époque. Un scénario bien ficelé, une avalanche de gags sans jamais s’essouffler, une musique new-age signée Eric Lévi (créateur du groupe Era), et des répliques restées cultes. A tel point que le film résiste encore à son visionnage comme divertissement léger. On peut difficilement en dire autant de sa suite et de son remake américain. Preuve une fois de plus que les bonnes pitreries ne sont pas appelées à être répétées. Okaaaay ?

Ma note : 14/20

A lire également, la chronique de Nicolinux qui conclue dans le même sens que mon billet, et j’en suis ravi !

 

4 commentaires sur Les Visiteurs – Jean-Marie Poiré (1993)

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