Histoire du Futur III, Révolte en 2100 – Robert Heinlein
Troisième opus de l’édition 2005 d’Histoire du Futur chez Gallimard / Folio SF. Les deux précédents recueils nous avaient introduit dans cette anticipation heinleinienne avec les premiers pas de l’homme sur la Lune et la colonisation du système solaire intérieur. Nous retrouvons dans Révolte en 2100 un monde toujours en mutation, mais également des Etats-Unis soumis à la dictature théologique du Prophète. Entre poursuite de la colonisation du système solaire et vent de révolte sur Terre, ce troisième tome s’annonce particulièrement animé !
Dans « Oiseau de Passage » (The menace from Earth), Heinlein explore les clivages sociaux entre terriens et lunatiques, alors que les colonies lunaires forment désormais une société à part entière. Le tourisme est devenu une source de revenu non négligeable pour l’économie lunaire. Holly Jones, une adolescente de 15 ans, gagne ainsi son argent de poche en jouant les guides touristiques. Elle occupe également ses loisirs en concevant les plans d’un vaisseau spatial avec son meilleur ami, Jeff Hardesty, et rêvent tous deux de leur futur diplôme d’ingénieur. Leur relation se complique lorsqu’une charmante terrienne débarque sur la Lune. Holly, qui doit la guider durant son séjour, la prend immédiatement en grippe, alors que Jeff s’amourache de cette plantureuse touriste. Holly vit les tourments de la jalousie adolescente, alors que ses sentiments envers Jeff restent troubles. Durant ce ménage à trois, l’intrigue prend pour décors les installations urbaines de la Lune, et notamment son immense dôme de voltige, dans lequel les Lunatiques planent à l’aide d’aile artificielles sur les courants d’air chaud des immenses bouches d’aération des installations thermiques de la colonie. Vive la faible gravité sous atmosphère. Cette nouvelle sert à nouveau de decorum lunaire. Outre les amours adolescents de nos deux jeunes héros, Holly reste une jeune femme très libre, émancipée et moderne. Le récit n’a donc pris quasiment aucune ride, si ce n’est le langage de ces adolescents trop soutenu pour notre époque. Mais l’esprit y est déjà.
« Si ça continue… » (If This Goes On… ) nous plonge dans les Etats-Unis de la fin du XXIème siècle. Le Premier Prophète, élu loyalement aux Présidentielles, a emprisonné le pays derrière le rideau de fer d’une théologie totalitaire. Le pouvoir leur appartient, à lui et à son clergé, depuis trois générations. Le Prophète actuel y règne en seigneur d’une religion fanatique depuis sa capitale de New Jerusalem. Sous couvert d’une réputation de pureté irréprochable, il vit dans la débauche et la luxure, partageant sa couche avec son harem de jeunes nones. John Lyle est un Ange du Seigneur, membre de la garde personnelle du Prophète. Le jeune officier tente de sauver Sœur Judith, qui cherche à fuir sa condition de Vierge du Prophète. Rejoignant une Cabale de résistants, Lyle prend peu à peu conscience de la dictature étouffant son pays sous un voile d’obscurantisme. Devenu aide de camp du chef de la résistance, il participe au combat final qui jette à bas le Prophète, tandis que son esprit se libère de la prison bigote du régime.
Cette imposante nouvelle pourrait faire sans problèmes l’objet d’une publication indépendante, si la détacher de la grande fresque de l’Histoire du Futur n’était pas regrettable. Le personnage de John Lyle est en échos avec le pseudonyme d’écriture d’Heinlein, Lyle Monroe, lui-même relié au nom de sa grand-père maternel. La nouvelle en elle-même reste un vibrant hommage à la lutte d’hommes libres contre la tyrannie. Qu’elle soit incarnée par une théologie renvoie également au rejet de l’extrémisme religieux chez Heinlein. Pourtant né dans un milieu très croyant, le jeune Robert Heinlein cherche très tôt à s’évader de cette ambiance pesante en lisant par exemple dès 13 ans l’Origine des Espèces de Darwin en cachette. Mis à part la dimension antireligieuse de la nouvelle, Heinlein y expose les bases stratégiques d’une résistance à grande échelle, jusqu’à la Révolution, en passant par l’utilisation massive de l’arme psychologique. Cette nouvelle préfigure déjà son futur chef-d’œuvre Révolte sur la Lune.
« La Réserve » (Coventry) nous plonge quelques décennies après la Seconde Révolution contre le Prophète. Les Etats-Unis sont à nouveau libres mais gérés par le Pacte, une sorte d’accord psychologique entre l’état et ses citoyens soucieux d’atteindre une harmonie sociale. Les contrevenants ont le choix entre être rééduqués ou exilés dans la Réserve, une zone de non-droit étroitement surveillée. David MacKinnon a été reconnu coupable par un tribunal après une rixe avec un voisin, et a choisi l’exil dans la Réserve. Persuadé d’y trouver une terre d’accueil, il se rend vite compte du chaos régnant dans ce territoire utopique. Trois états contrôlent le territoire restreint de la Réserve : un gouvernement ripoux, une dictature militaire et une théologie de l’Eglise du Prophète. Face à ses désillusions, David MacKinnon va progressivement regretter son choix et tenter de prévenir les Etats-Unis du coup de force que tentent d’organiser contre elle les militaires de la Réserve ! Nouvelle socio-politique difficile à décortiquer, « La Réserve » tire son inspiration des conseils de la seconde épouse d’Heinlein, Leslyn Macdonald, qui l’aida à affuter sa plume d’écrivain professionnel. Leslyn aiguilla Heinlein sur de nombreuses idées propices à la vente de ses nouvelles. Cette étudiante en philosophie, femme de lettre et militante, partageait lectures et opinions politiques avec son mari. Elle le suivit d’ailleurs dans son engagement au sein du parti EPIC. Dans « La Réserve », l’état se veut social et met au-dessus de tout le bien-être et l’équilibre psychique de ses concitoyens. Si durant toute la première partie du récit, le lecteur croit y discerner une dictature déguisée, Heinlein ouvre les yeux de son personnage en redéfinissant cet état comme le garant d’une liberté très étendue du citoyen. Pour la maintenir, l’état veille avant tout à ce que la liberté d’un individu s’arrête là où commence celle de son voisin. Le Pacte vise ainsi à lutter contre toute tyrannie, tandis que son créateur a imposé des garde-fous interdisant toute volonté d’imposer de force la « rééducation » proposée aux récalcitrants. La Réserve alors devient une sorte d’expérience sociologique pour les récalcitrants. Ceux qui rejettent le Pacte se voient proposés de vivre selon leurs principes, et ne tardent pas à découvrir un territoire dystopique à souhaits. Serait-ce là une esquisse d’un modèle libertarien ? Doit-on y voir une réponse à l’escalade des dictatures européennes au cours des années 30 ? « La Réserve » n’est certainement pas qu’une nouvelle innocente, rédigée dans le seul but d’en assurer la vente rapide à un éditeur de pulps.
Enfin, abordons « L’Inadapté » (Misfit), dernière nouvelle de ce recueil. Si cette nouvelle introduit pour la première fois le concept de « space marine » en science-fiction (concept appelé à connaître un certain succès par la suite !), elle ne s’inscrit pas pour autant dans une fiction militaire. Les Marines spatiaux n’embarquent pas pour combattre dans l’espace, mais pour construire une base sur un astéroïde massif. Ces soldats-ouvriers sont sur Terre des « laissés pour compte », des « inadaptés » qui ne parviennent pas à trouver leur place dans la société. L’armée leur offre une chance de repartir de zéro en devenant des citoyens utiles à la Fédération (un discours qui n’est pas sans rappeler le futur roman Etoiles, garde-à-vous). Mais le boulot s’annonce très difficile ! Heinlein équipe ses mécanos militaires de combinaisons spatiales, préfigurant déjà le Vagabond de l’Espace, et les lance dans un complexe assemblage spatial. C’est une fois de plus l’occasion de faire la part belle à l’ingénierie et à l’astronomie. L’astéroïde, une fois colonisé, est déplacé de son orbite pour être placé entre la Terre et Mars. Là, il y jouera le rôle de station-relais.
Mais le véritable héros de cette nouvelle reste le jeune Libby. Cet adolescent est doué d’un talent inné pour les mathématiques, lui qui n’est pourtant presque pas été à l’école. Le voilà capable de résoudre les équations les plus difficiles, et de rivaliser avec le calculateur du vaisseau spatial ! Ce personnage va devenir récurrent dans l’univers de l’Histoire du Futur et le cycle de Lazarus Long, apparaissant dans la nouvelle « Les enfants de Mathusalem » et le roman Le chat passe-muraille.
Ce troisième tome reste plus marqué par l’anticipation socio-politique que par l’anticipation technologique. Le cœur du recueil, en l’occurrence la nouvelle « Si ça continue… », constitue une œuvre-clé de la bibliographie de Robert Heinlein. Reste « Oiseau de Passage » (1957), nouvelle rajoutée dans cette édition qui n’apparaissait ni dans le recueil initial Révolt in 2100 (1953) ni dans sa première édition française (Presse Pocket, 1980). Cette nouvelle « adolescente » écrite plus tardivement s’inscrit cependant dans l’Histoire du Futur et permet de poursuivre la rêverie autour des cités lunaires.
Notice bibliographique du troisième tome :
Heinlein, R.A. Histoire du futur, III. Révolte en 2100. Recueil. Gallimard/Folio SF, 2005. ISBN: 2070317544.
- « The menace from Earth ». In : The Magazine of Fantasy and Science Fiction, Août 1957.
- « If This Goes On… ». In : Astounding Science-Fiction, Février-Mars 1940.
- « Coventry ». In : Astounding Science-Fiction, Juillet 1940.
- « Misfit ». In : Astounding Science-Fiction, Novembre 1939.
Bibliographie consultée :
- Bellagamba, U.; Picholle, E. Solutions non satisfaisantes : une anatomie de Robert A. Heinlein. Editions Les Moutons Electriques, 2007. ISBN : 9782915793376.




La nouvelle qui m’a le plus marqué et emballé est « La réserve ».
Je me souviens bien de « Si ça continue… » mais ne la trouve pas exceptionnelle, elle ne vaut pas « Révolte sur la Lune ».
Je n’ai pas gardé d’autres souvenirs de ce recueil si ce n’est des images du dôme de voltige de la première nouvelle (dont je ne me souviens de rien d’autre même à la lecture de ta chronique).
Sinon très bonne analyse de la Réserve…
Reste plus qu’à attendre ta chronique du dernier recueil.
« Si ça continue… » comme « L’inadapté » préfigurent vraiment de grands romans heinleiniens; Révolte sur la Lune mais aussi Number of the Beast. De même on pourrait voir dans « The menace from Earth » un lien avec beaucoup d’héroïnes de ses romans.
En voila un de commentaire. Tu savais que Stranger in a strange land avait été « adapté » par Iron Maiden ?
http://www.youtube.com/watch?v=ry42FHfz67A
@ gromovar : non malheureusement la chanson est sans rapports avec le roman de Robert A. Heinlein, ça cause d’un explorateur qui se retrouve piégé dans les glaces polaires jusqu’à son dégel et son réveil.
Crap ! On m’aura menti.
@ gromovar : ceux qui t’ont induit en erreur méritent le bûcher, me fait dire Monsieur le Dieu.
[...] billets . Pour ma part, enfin, j’ai publié les chroniques de Histoire du Futur tome 1, 2, et 3, Une Porte sur l’Été, Marionnettes Humaines et de l’essai de Picholle et [...]
J’ai un peu moins apprécié ce volume que les autres à cause de la nouvelle « si ça continue… » qui prend une place trop importante dans le livre. Bien que je l’ai adoré, la longueur a gelé la fresque temporel de l’histoire de l’humanité, décrite par Heinlein, en un point distinct. On ressentait au final beaucoup moins la fuite du temps.
Pour la réserve, ça me rappelle légèrement Le meilleur des mondes de Huxley. Un territoire pour « inadapté ».
D’ailleurs je me demandais si warhammer 40k ne s’est pas inspiré de Heinlein, avec cette théologie dictatorial, les space marines et avec le roman étoile garde à vous … Question pour les connaisseurs.
@ pix : c’est surtout la nouvelle « Misfit » qui a le plus contribué en lançant le terme de « space marines » dans la SF militariste. Pour Warhammer 40K, les influences sont plus à prendre dans les comics du magazine anglais 2000 AD, Alien, Mad Max et le Cycle de Fondation. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le roman Starship Troopers est plutôt une source secondaire, et c’est surtout le film qui dialogue le plus avec l’univers 40k en s’influençant mutuellement, de même que Starcraft.