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Le Monde Vert – Brian Aldiss

Dans un lointain futur, à des millions d’années de notre époque, la Terre se meurt sous la menace du Soleil agonisant. L’astre est devenu une géante rouge flamboyante et menace d’exploser. A la surface de la Terre, une immense jungle recouvre les continents. Le végétal y règne en maître absolu. Des formes de plantes nouvelles y sont apparues, certaines dotées de système nerveux agissant à la manière des prédateurs d’antan. Dans ce monde vert, les hommes et une poignée d’autres espèces sont les derniers représentants du règne animal. Les ultimes descendants de l’humanité tentent de survivre dans cet environnement hostile, sur ce monde qui ne leur appartient plus. Lily-yo est la femme-chef d’un de ces groupes de survivants retournés à l’âge de pierre. Son clan comprend désormais autant d’adultes que d’enfants, et le moment sera bientôt venu de laisser la place à cette nouvelle génération. Les hommes sont devenus rares parmi les derniers humains. Ils sont choyés par les femmes autant comme une richesse du clan que le sésame indispensable à la reproduction. Lorsque le clan se sépare, Lily-yo et ses pairs entament une dangereuse ascension vers la cime de la forêt. Là-haut, les gigantesques travertoises ont capturé la Lune dans leurs toiles d’araignées végétales. C’est sur notre satellite, rendu habitable par ces végétaux, que Lily-yo et ses compagnons effectueront leur propre voie initiatique. Sur Terre, la génération livrée à elle-même tente de survivre tout en protégeant ses précieux enfants-hommes. Gren, l’un d’entre-eux, échappe peu à peu à l’autorité de Toy, la nouvelle femme-chef, et suit un parcours initiatique semé d’embûches, au bout duquel il découvrira certains des secrets perdus de ce monde agonisant.

Le Monde Vert est à la première approche assez déroutant. Son scénario met en scène une Terre post-apocalyptique, dans un futur extrêmement lointain. Par bribes, Aldiss révèle que la chute d’une civilisation avancée (post-humaine ?) dominant le monde a été provoquée par l’agonie du soleil. L’activité de notre astre a profondément changé au cours des millions d’années écoulées, et son processus d’agonie en géante rouge s’est amorcé. Ces modifications de l’héliosphère ont provoqué de profonds changements sur notre biosphère : conditions climatiques perturbées et augmentation des radiations solaires balayant notre planète. Ce dangereux cocktail a provoqué de rapides mutations et la destruction du monde civilisé. Parallèlement au déclin des sociétés humaines, le règne végétal a connu un développement évolutif spectaculaire, notamment suite au succès invasif d’espèces arboricoles et à l’apparition dans leurs tissus de systèmes équivalents à un réseau neuronal.

Tout le charme de cet univers lointain repose donc sur ce surprenant monde végétal, rempli d’analogies à la biologie et l’écologie des espèces tropicales actuelles. Cette forêt inhospitalière crée un environnement particulièrement dur pour les post-humains, réduits à l’état d’hommes préhistoriques. Si Aldiss s’évertue à décrire l’ethnologie de ces lointains descendants, son bestiaire manque cependant de crédibilité scientifique. Aldiss ne s’attache pas à anticiper une biologie rigoureuse. Il fait avant tout appel à la rêverie du lecteur dans cette curieuse flore fantastique. Cet enfer végétal, où les plantes mobiles s’entre-tuent dans le plus grand silence, est une peinture étouffante du dernier soubresaut d’une biosphère pleine de vie avant le rideau final et la destruction de la Terre.

L’originalité du Monde Vert repose dans cette perte volontaire de repères scientifiques, qui amène le récit vers un glissement de genre. Les acteurs de cette transformation progressive ne sont autre que les personnages de Gren et de Lily-yo. Leurs aventures dans ce monde vert s’articule rapidement en une quête initiatique, un combat quotidien contre tout un bestiaire fantastique. Cette quête est d’autant plus mise en valeur par les choix qu’entreprennent plus ou moins délibérément ces héros. Le Monde Vert utilise ainsi dans sa trame narrative les ficelles du roman d’ heroic-fantasy. A ces premiers indices s’ajoutent la faible présence de magie, mais un recours au spiritisme pour expliquer ce monde changeant, irréel. Les êtres intelligents sont rares et dotés de pouvoirs parapsychiques surprenants. Leurs intentions sont obscures. Difficile pour nos héros de trancher entre êtres bénéfiques ou démoniaques. Lily-yo ou Gren, armés de leur seul coutelas pour lutter dans ce monde hostile, se retrouvent bien souvent en prise avec ces puissances mystiques. Impossible de ne pas y voir, une fois de plus, une transposition des canons de la sword and sorceress dans ce récit !

L’écriture New Wave du récit renforce certainement l’exercice de transformation stylistique. Alors que s’annonce l’imminente destruction finale de la Terre, nos personnages sont bien démunis face aux révélations troublantes de leurs quêtes initiatiques. Qu’est-ce que l’homme ? Qui fut-il ? Qu’est-ce qu’un homme aujourd’hui ? Possède-t-il encore son libre arbitre ou est-il désormais la proie d’êtres à l’intelligence supérieure ? Le savoir lui-même est à la fois pouvoir et poison. Pouvoir pour asservir la créature stupide, poison car ses mensonges habilement ficelés sont des cages dorées pour les malheureux hôtes de ces parasites pensants. L’attrait du sense of wonder semble avoir atteint Aldiss dans son écriture. Mais l’effet recherché est-il pour autant au rendez-vous ?

Car près de cinquante ans après sa publication, ce roman, couronné d’un Prix Hugo en 1962, a mal vieilli. Sa narration répétitive dans une projection temporelle beaucoup trop lointaine et fantasque finit par lasser le lecteur. Le glissement de genre en souffre considérablement, et l’exercice pourrait alors apparaître comme un échec aux yeux du lecteur. Pourtant, nous n’atteignons pas avec Le Monde Vert les limites du style d’Aldiss. Ce roman déroutant et probablement trop fantasque préfigure déjà le cycle d’Helliconia, une imposante saga de planet-opéra dans laquelle la dimension scientifique est reprise avec plus de sérieux et d’accomplissement.

Ma note : 13/20

Lire aussi chez : cafard cosmique, Yozone, Viinz, naufragés volontaires, Calenwen, le cercle d’Atuan, tortoise, Spocky, Brize, Nébal, Noosfere, Dino bleu, RSF Blog,

 

20 commentaires sur Le Monde Vert – Brian Aldiss

  • tout à fait d’accord avec toi :)

  • [...] d’autres avis : Culture SF, Yozone, Viinz, Scifi-Universe, KWS!, Traqueur Stellaire – la préface de Gérard Klein (édition Livre de Poche de novembre [...]

  • Avis partagé par pas mal de gens semble-t-il.

    C’est un 1er billet pour le challenge post-apo ^^

  • @ Tigger Lilly : rendez-vous la semaine prochaine pour le second ;)

  • [...] This post was mentioned on Twitter by Tigger Lilly, Traqueur Stellaire. Traqueur Stellaire said: Le Monde Vert – Brian Aldiss: Dans un lointain futur, à des millions d’années de notre époque, la Terre se meurt… http://bit.ly/fWL45n [...]

  • Je l’ai lu avec les potes du Cercle d’Atuan mais n’ai pas pu le finir. Je n’ai jamais publié de chronique sans doute pour ne pas me montrer méchant.

  • J’ai vu que le Cercle d’Atuan l’avait proposé en lecture commune. C’était quand même un choix très risqué, à mon humble avis ce livre n’est pas vraiment fait pour ce genre d’exercice collectif.

  • J’ai souvent eu envie de lire ce livre (ayant adoré le cycle d’helliconia) mais ta critique m’a bien refroidi…

  • @ Muad Dib : si vraiment tu veux t’intéresser plus en détails à l’œuvre d’Aldiss il est intéressant de le lire, mais sinon c’est dispensable.

  • J’ai lu ton article avec intérêt car il cerne avec beaucoup de justesse tout ce qui m’a déçue dans ce roman. Et ce que tu dis en conclusion m’inciterait à revenir vers cet auteur, ce que cette première approche ne m’avait pas incitée à faire.

  • [...] lectures, j’ai bouclé ma participation au défi post-apocalyptique de Tigger Lilly avec Le monde vert, Le monde aveugle et La route. Côté planet-opéra militaire, un petit passage dans le monde de [...]

  • je l’ai critique aussi )

    Par contre j’ai pas du tout aimé, c’est même le livre que j’ai le moins aimé de ces 6 derniers mois.
    Intéressant l’analogie avec la fantasy en effet. Sinon en quoi c’est de la new wave (à part l’auteur catalogué comme tel) ?!

  • Disons, pour faire simple, que la New Wave marque un tournant dans l’écriture SF; elle a été menée par des auteurs voulant se dégager du style technophile de l’Age d’Or de la SF pour s’intéresser à des spéculations plus littéraires ou teintées de sciences humaines et sociales.

  • oh… ah oui d’accord, ma vision de la new wave n’est pas exactement celle là, les deux auteurs que j’ai pu lire étant Spinrad (bleue comme une orange) et Silverberg… Donc c’est plutôt une sf « adulte » qui se lâche avec le sexe et traite des problèmes économiques et sociaux moderne. m’enfin on va pas chipoter XD

    c’est juste que, ben par exemple heinlein ou asimov sont quand même assez axé sciences humaines et sociales, hors ils sont de l’âge d’or… le contexte est différent parce qu’ils nous projettent dans un futur assez lointain, moins « réaliste » que les visions d’anticipations assez pessimistes de la new wave. Mais voilà la différence elle n’est pas pour moi dans le traitement du social ou non, mais plutôt dans la façon de le voir.
    Jdirais que l’après Hiroshima fait déjà teinter un certain recul et pessimisme -mais le mot est trop fort- dans l’optimisme technophile de l’âge d’or (comme je l’ai sentis dans l’hist du futur 1 ou les cavernes d’acier), mais celui ci reste gagnant et pleins d’espoir pour l’humain; alors que la new wave est assez pessimiste, on est tous foutus vu le bordel social ambiant XD

    J’ai certainement moins lus de livres que toi donc forcément c’est une appréciation globale qui évoluera, mais voilà où j’en suis XD

  • Disons que la new wave coïncide aussi avec une période de libération des mœurs, et que si des auteurs comme Spinrad vont tout de suite prendre le pas avec par exemple Les Solariens, d’autres vont suivre l’évolution, comme R.A. Heinlein, qui avait déjà anticipé l’arrivée du mouvement avec sa speculative fiction.

    Après il ne faut pas confondre les « textes à idées » des auteurs SF édités par Campbell durant l’âge d’or et l’écriture d’auteurs littéraires utilisant la SF pour leurs réflexions durant la New Wave (exemple de P.K. Dick). Asimov par exemple utilise la psychologie et l’histoire pour forger l’idée « scientifique » de la psychohistoire, Dick explore la psychologie dans une quête totalement opposée.

    Honnêtement on ne peut pas considérer la nouvelle « Blowups Happen » (1940) à laquelle tu fais référence comme un recul de l’âge d’or technophile, elle a été écrite en plein dans l’âge d’or justement. Heinlein avait fait des études de physique, il connaissait juste assez son sujet pour explorer la technologie de l’atome et ses risques, à une époque où son application civile comme militaire n’était pas encore possible (première centrale nucléaire civile : 1951). Heinlein a corrigé sa nouvelle après-guerre pour y inclure Hiroshima et mettre un peu à jour son background scientifique mais son combat, alors, était de militer pour un contrôle supra-national des armes nucléaires. Il ne concernait pas l’usage civil du nucléaire. Durant les 20 années suivantes, la société vécut avant tout sous la peur de la bombe.

    L’apparition d’anticipation « technophobe » ou pour mieux dire d’une désillusion de la technophilie apparait dès les années 60 mais surtout avec les années 70; en France par exemple apparaissent durant cette décennie une série d’auteurs influencés par Dick et se réclamant de la « nouvelle SF française » : libertaire, antinucléaire et écologiste. La crainte du nucléaire en tant que menace écologique « globale » date plutôt de cette époque.

  • vi vi… hum non je n’ai pas voulu parler de recul de l’age d’or avec Heinlein, mais justement d’une certaine maturation de l’âge d’or qui tend vers la new wave. Il y a une certaine prise de conscience liée à la bombe mais en restant technophile.
    Mais si tu dis qu’il a anticipé ça me va aussi XD

    Donc en fait la speculative fiction c’est un peu l’intermédiaire entre l’age d’or et la new wave ? c’est toi qui a écris des articles là dessus je crois, va falloir que je m’y mette XD

  • Nessie

    La speculative fiction était même précurtrice de la new wave :)

  • pour en revenir au monde vert, en quoi les plantes sont pas crédibles en fait (en oubliant les autres abbérations du bouquin)? J’veux dire, vu les systèmes de défenses et autres comportements incroyables des végétaux (on en découvre de plus en plus de très étonnants), avec une évolution sur des millénaires… Bon par contre là où c’est ptet pas crédible c’est qu’elles puissent bouger aussi vite ?! En même temps certaines plantes carnivores se referment d’un coup par ex… Je sais pas trop. Disons que je trouve que les comportements décrits sont excessifs, empreint de fureur romantique, mais dans le fond ce sont des évolutions qui me paraissent probable (comme, je sais plus comment il appelle ça, la plante qui a un piège puis digère ses proies).

  • Non ce n’est pas du tout crédible. Aldiss utilise un lexique propre au règne animal pour décrire ses plantes, ce qui souligne qu’au fond, l’incohérence de son monde végétal n’a pas d’importance pour lui. Ce qui compte, c’est de créer un bestiaire fantasque. Il est possible qu’il en fasse beaucoup pour renforcer l’aspect irréel de son monde. Ce bouquin est en plein dans la new wave. Son manque de crédit scientifique passe vraiment très loin au second plan, ce qui importe dedans, c’est la transformation de genre au cours du texte.

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