Histoire du Futur II, Les vertes collines de la Terre – Robert Heinlein
Poursuivons notre lecture de l’édition 2005 de l’Histoire du Futur, parue en collection Gallimard / Folio-SF. Dans mon article précédent, j’avais abordé le premier tome de ce coffret, L’homme qui vendit la Lune. R.A. Heinlein ouvrait alors sa saga sur les premiers pas de l’homme vers l’espace. Ce premier opus, riche en nouvelles marquantes, nous avait laissé sur les premiers pas de l’homme sur la Lune et le chantier de la première station spatiale humaine. Avec les vertes collines de la Terre, nous reprenons notre exploration du futur, alors que l’homme colonise progressivement la Lune, Vénus et Mars.
Le découpage du recueil évolue aussi par rapport au premier tome : les nouvelles sont plus nombreuses au sommaire, mais également plus courtes. Les premiers textes se contentent donc d’apporter une toile de fond, une anecdote à l’histoire initiée dans le tome précédent. Le portrait général a été brossé dans l’homme qui vendit la Lune. Dans l’immédiat, Heinlein s’attarde sur les détails de son tableau. Cette impression est clairement justifiée avec le « Jockey de l’espace », une nouvelle de 31 pages détaillant les vols sidéraux entre la Terre et la Lune et le difficile métier de pilote de ligne spatiale.
« Requiem », tout aussi courte, pourrait donner l’impression d’une simple pastille si la nouvelle ne mettait pas en scène une dernière fois l’entrepreneur Harriman. Le vieil homme y joue son baroud d’honneur : lui qui a tout sacrifié à son rêve, voilà qu’il s’offre à la fin de sa vie ce fameux billet vers la Lune ! Cette nouvelle reste l’occasion d’accentuer une dernière fois la différence entre le visionnaire Harriman et ses confrères financiers, caricaturés comme des spéculateurs avides de bénéfices et incapables de réfléchir au-delà de leurs valeurs boursières. Harriman avait un rêve, il a vendu la Lune non pas aux hommes d’affaire mais à l’humanité toute entière. Cette nouvelle, qui s’ouvre sur le poème épitaphe « Requiem » de Stevenson, permet à Heinlein de rendre hommage à l’un de ses deux grands pionniers de l’Histoire du futur. Le second s’apprête à faire son entrée sur scène.
Dans « La longue veille », les cols blancs en charge d’un silo nucléaire lunaire s’imaginent en cols bruns sur Terre. Alors que ses collègues menacent d’utiliser l’arme atomique pour instaurer une dictature « scientifique », le Dr. Dahlquist se joue des putschistes et entrave leurs plans en sabotant les ogives nucléaires. Qu’importe s’il doit en mourir, victime de la radioactivité saturant le silo. La liberté des hommes vaut bien ce sacrifice. Heinlein monte en martyr son personnage, brillant scientifique et humaniste absolu. Retranscrivant dans cette nouvelle haletante son combat contre la prolifération des armes atomiques, Heinlein fait de son héros l’acteur de ce contrôle supra-national venant préserver le monde du chaos nucléaire.
Légèreté et courage sont au rendez-vous d’ « Asseyez-vous, messieurs ! ». Tout en se jouant de son journaliste prétentieux, Heinlein met en scène un accident dans les galeries lunaire. L’ambiance de fond évoque les mines terrestres et ses pièges mortels. On s’attendrait presque à un coup de grisou, si le froid et la décompression n’étaient pas les réels dangers pour nos personnages coincés dans leur boyau. Sans être d’un grand intérêt, cette nouvelle de 18 pages se contente de meubler l’histoire de cette Lune colonisée.
La Lune, toujours la Lune. Dans « Les puits noirs de la Lune », un groupe de touristes visite la base scientifique sur la face cachée de la Lune lorsqu’un enfant turbulent échappe à la vigilance de ses parents ! Avec « Jockey de l’espace », il s’agit de la deuxième nouvelle ou des bambins donnent de l’urticaire à Heinlein. Dans « C’est bon d’être de retour ! », un couple en proie à la nostalgie terrestre tente de regagner ses anciens pénates. Mais gare à la pesanteur terrestre, six fois supérieure à celle de la Lune, la pollution urbaine, le froid, l’inconfort, et la défiance des terriens. Très vite, nos deux colons lunaires vont regretter d’être redescendus sur Terre ! « Coup de projecteur » sert de pastille pour clore la ballade lunaire. Sauvetage musical d’une pianiste naufragée. Une touche de poésie, très vite lue, mais aussi vite oubliée, hélas.
Dans « Nous promenons aussi les chiens », Heinlein utilise à nouveau le secteur privé comme moteur de l’avancée technologique, mais à des buts bien plus lucratifs. A peine la gravitation est-elle maîtrisée que les brevets sont déposés. Mais la véritable raison de cette avancée, l’évocation d’un gouvernement mondialisé sur Terre et les prémices d’une fédération des races intelligentes du système solaire passe au second plan. Tout est affaire de business chez cette société de services, qui se plie en quatre pour satisfaire l’espace intersidéral tout comme ses actionnaires. La réplique n’est plus donnée aux pionniers de génie comme Harriman. L’espace, c’est aussi beaucoup de fric, une montagne de fric. Et Heinlein ne s’évertue pas à rendre ces entrepreneurs sympathiques, loin de là.
« Vertige spatial » s’intéresse plus particulièrement aux vols spatiaux en gravité simulée, avant la maîtrise de la gravitation, et à la phobie du vide développée par certains pilotes sensibles à l’impesanteur. Sous la forme d’une farce, la «Logique de l’Empire» explore la société vénusienne et ses travers esclavagistes. Derrière ses traits d’explorateur, l’homme colonialiste asservit sans vergogne son prochain. Et nos deux notables engagés par erreur suite à une nuit de beuverie vont bien vite le découvrir à leurs propres dépens…
Il ne reste plus qu’à conclure cette chronique avec « Les vertes collines de la Terre », nouvelle éponyme de ce recueil. Cette biographie du poète spatial Rhysling suit les traces de cet ancien mécanicien de réacteurs, véritable cabot de l’espace. Le long de cette courte nouvelle, Heinlein bascule dans le registre de la poésie et peint un portrait attachant de son ménestrel spatial. La sauce prend rapidement, la nostalgie gagne le lecteur en murmurant ces airs devenus l’hymne des Spatiaux. Il y a en Rhysling quelque chose du poor lonesome cowboy. On s’imaginerait presque Rhysling sous les traits d’un Neil Young accompagné à l’accordéon, instrument de prédilection de notre chansonnier spatial. Rhysling a tout de l’aventurier solitaire du far-west, qui pose ses guêtres dans le premier saloon venu et entame ses balades à la cantonade. Le space western heinleinien est en marche !
Dans ce second tome, Heinlein poursuit son exploration du futur sous forme de cartes-postales. Des tranches de vie se succédant, de Luna City jusqu’aux lunes de Jupiter, alors que l’homme apprivoise peu à peu le système solaire. L’ère des Spatiaux est clairement arrivée, et tous emmènent avec eux le souvenir des Vertes Collines de la Terre. Si les textes perdent inévitablement de leur caractère réaliste au fur et à mesure que le cadre se déplace vers le space opéra, l’écriture d’Heinlein se livre à plus de poésie. On aimerait fredonner, nous aussi, les Vertes Collines de la Terre dans un bar, sur Vénus, Mars ou Luna City, entourés de Spatiaux en escale.
Notice bibliographique du second tome :
Heinlein, R.A. Histoire du futur, II. Les Vertes Collines de la Terre. Recueil. Gallimard/Folio SF, 2005. ISBN: 2070317536.
- « Space Jockey ». In : The Sathurday Evening Post, 26 avril 1947.
- « Requiem ». In : Astounding Science-Fiction, janvier 1940.
- « The Long Watch ». In : The American Legion Magazine, décembre 1949.
- « Gentlement, be Seated ! ». In : Argosy, mai 1948.
- « The Black Pits of Luna ». In : The Sathurday Evening Post, 10 janvier 1948.
- « It’s Great to be Back ! ». In : The Sathurday Evening Post, 26 juillet 1947.
- « Searchlight ». In : Scientific American, août 1962.
- « We Also Walk Dogs ». In : Astounding Science-Fiction, juillet 1941.
- « Ordeal in Space ». In : Town & Country, mai 1948.
- « The Green Hills of Earth ». In : The Sathurday Evening Post, 8 février 1947.
- « Logic of Empire ». In : Astounding Science-Fiction, mars 1941.




La seule nouvelle dont je me souviens est « C’est bon d’être de retour », ça fait vraiment longtemps que je l’ai lu (au moins 7 ans) et c’est pas beau de vieillir…
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@ Efelle : c’est le problème de l’anticipation ancienne !