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2001 : l’odyssée de l’espace – Stanley Kubrick (1968)

Quelque part dans la savane africaine, dans un lointain passé, un groupe de singes préhistoriques est confronté à un monolithe noir. Sous son influence, ces singes découvrent les outils et brandissent des fémurs de bovidés comme armes contre leurs congénères. Plus loin dans le futur, en 1999, le Dr Heywood Floyd doit se rendre sur la base américaine lunaire pour y étudier un curieux monolithe noir, d’une structure géométrique parfaite, et générant une puissante anomalie magnétique. Dix-huit mois plus tard, le vaisseau Discovery One fait route vers Jupiter. A son bord, deux hommes d’équipage et un super-ordinateur HAL veillent sur leurs compagnons plongés en hibernation. L’astronaute Dave Bowman est confronté au super-ordinateur rebelle, et se retrouve seul survivant de l’équipage. Le vaisseau poursuit sa trajectoire, jusqu’à découvrir, en orbite autour de Jupiter, un troisième monolithe. Dave se retrouve alors aspiré dans un couloir à travers l’espace, et s’engage malgré lui dans une odyssée au-delà de toute compréhension humaine.

Kubrick, inspiré par les nouvelles d’Arthur C. Clarke, avait un objectif initial de grande envergure : il désirait créer un film de science-fiction réaliste, de la hard science plausible dans son background technologique et cautionnée par des scientifiques. Kubrick n’avait qu’une crainte : que son film soit accueilli comme une vulgaire œuvre de série B. Il entama avant le tournage un impressionnant travail de documentation, interviewant scientifiques et auteurs de science-fiction pour concevoir un univers le plus crédible possible. Seule intrusion SF dans cette anticipation scientifique, les fameux monolithes dont les mystérieux pouvoirs donnent la dimension fantastique de ce film.

Le résultat est si bluffant de réalisme qu’il créa malgré lui une légende urbaine quelques années plus tard, lorsque les partisans du moon hoax spéculèrent que l’alunissage d’Apollo 11 n’était autre qu’une réalisation studio secrète signée Kubrick. Cette théorie du complot lunaire engendra d’ailleurs une production cinématographique sous la forme du fameux Capricorn One. Une rumeur folle mais assez compréhensible face à l’ampleur des moyens techniques et effets spéciaux mis à la disposition de Kubrick ! Rien que pour réaliser la salle de commande de Discovery One, la production fit construire une centrifugeuse gigantesque pesant près de 30 tonnes, d’un coût de 750 000 $… Le savoir-faire acquis suite à 2001, l’Odyssée de l’espace permit à Douglas Trumbull, technicien des effets spéciaux sur ce film et récompensé d’un Oscar des meilleurs effets spéciaux (1968) pour son travail, de réaliser son propre film de science-fiction en 1972, Silent Running.

Tous ceux qui ont vu 2001, l’Odyssée de l’espace vous le diront. Ce film est déroutant, intriguant, parfois même incompréhensible. Tout ceci est clairement voulu. Arthur C. Clarke, co-scénariste pour ce film, le dit très explicitement: « Si vous dites que vous avez compris 2001, c’est que nous avons échoué, car nous voulions que le film pose plus de questions qu’il ne donne de réponses. ». Le caractère expérimental de 2001 lui vaut d’ailleurs ses lettres de noblesse cinématographique.

Il n’est pas facile de visionner pour la première fois 2001. La lenteur de ce film, quasi-hypnotique, le minimalisme de ses dialogues et le découpage du scénario en actes successifs difficiles à relier dans un schéma cohérent déroute et rebute plus d’un spectateur. Certains crieront tout de suite au génie, d’autres regretteront amèrement leur projection. Il faut donc revenir plusieurs fois sur l’œuvre pour commencer à l’apprécier. Encore que, comme l’avait expliqué Arthur C. Clarke, il subsiste toujours de nouvelles questions après chaque visionnage. Tout au plus peut-on accepter le déroulement du film, mais je doute fortement que quelqu’un puisse prétendre avoir compris totalement l’œuvre, ou du moins avoir une compréhension générale et non une opinion subjective sur 2001.

Tout au long du film, deux thématiques s’affrontent. Tout d’abord les rapports de l’homme avec la technique, ensuite la présence dans l’ombre d’une puissance transcendante, dont la nature même échappe aux personnages humains.

La technologie naît sous les yeux de spectateur dès le premier acte. Bien qu’elle soit découverte sous l’influence du premier monolithe (et vous noterez les interconnexions entre ces deux thématiques majeures), nous découvrons comment ces singes hominidés, poussés par leur besoin de triompher des autres singes et de leur environnement, inventent le concept d’outil sous la forme de massue. Le triomphe du singe hominidé lui promet un avenir radieux, représenté par la fameuse scène de l’os de fémur lancé au-dessus de sa tête vers le ciel, et s’enchaînant brutalement sans aucun effet de fondu-transition par l’orbite d’une station spatiale cylindrique au-dessus de la Terre. La transition est pourtant si logique qu’elle laisse à l’esprit une fausse impression de transition. La scène suivante, montrant une succession de vaisseaux spatiaux sous fond de valse viennoise, montre le triomphe accompli de l’humanité. C’est la promesse désormais accomplie du premier acte.

La seconde rencontre avec le fantastique va cependant se produire, avec ce mystérieux second monolithe noir découvert sur la Lune. D’abord présenté comme un secret d’état, le Dr. Heywood Floyd conçoit peu à peu cette découverte comme une énigme posée à la science humaine. L’esprit scientifique rationnel se heurte au monolithe, et déroute les explorateurs lunaires. La scène de la photographie d’équipe, face au monolithe, sonne comme un coup de tonnerre. Alors que l’homme, armé de sa technologie, renvoie le monolithe d’un air condescendant au statut de « simple curiosité lunaire », un sifflement aigu déchire les tympans des astronautes. Le monolithe vient de se déclencher, et détruit en ce seul sifflement toute la superbe de l’homme. Il n’aura suffit que d’un son pour briser le triomphe humain.

La troisième et dernière rencontre avec un monolithe se déroule en deux phases distinctes. La première scène s’ouvre sur la découverte du vaisseau Discovery One et de son super-ordinateur HAL. A nouveau, la technologie humaine triomphe. Cependant, le super-ordinateur HAL réputé infaillible aurait commis une erreur, et l’équipage, doutant de lui, songe à le déconnecter. HAL se rebelle alors, et tente de tuer tout l’équipage. Cette fois-ci, c’est le coup de grâce porté à la technologie triomphante. Sa plus belle création, l’Intelligence Artificielle, finit par se retourner contre son créateur. La déconvenue est amère et déstabilise profondément Dave, le seul survivant de l’équipage.

En pleine désillusion, doutant de sa propre technologie, l’homme Dave se retrouve face au dernier monolithe. Est-il alors prêt, dépouillé de ses propres attributs, pour accomplir une odyssée fantastique voulue par ces mystérieuses forces transcendantes ? Le dernier acte, avec ses scènes surréalistes et déroutantes, ne répond à aucune question. Elle ne fait que renforcer les interrogations du spectateur.

Il est courant qu’un film laisser la porte ouverte à la réflexion. Mais 2001 va plus loin. Plusieurs sorties sont possibles, mais toutes les portes sont closes. Où sont les clés ? Cette fin déroutante laisse un puissant sentiment de frustration. Ce sentiment provient aussi de ce dernier acte, transcendant, dont les couleurs psychédéliques et les lenteurs volontaires déstabilisent l’attention. Une fois son voyage achevé, Dave se retrouve dans un appartement futuriste au style rococo outrancier. Son vieillissement accéléré est présenté par un curieux jeu de miroir, appelant les brutales phases de sa sénescence. A l’article de sa mort, apparaît à son chevet un monolithe. Impossible d’interpréter clairement cette scène et la transformation de Dave en un fœtus cosmique, propulsé brutalement en orbite autour de la Terre ! Jeu divin ? Puissance dépassant l’entendement humain ? Et surtout, quel est le but de cette métamorphose comme de son retour ? Inutile de dire qu’avec une telle conclusion, ce chef d’œuvre de Kubrick a laissé à plus d’un spectateur l’impression d’un fiasco.

L’image est donc contrôlée à chaque instant. Mais la musique joue également un rôle prépondérant dans ce film. Du retentissant prélude Der Genesende à la sérénité du beau Danuble bleu, le spectateur est bercé dans le triomphe de l’humanité. Le Geyaneh’s Adagio vient instaurer un sentiment de malaise, de doute, alors que HAL s’apprête à trahir l’équipage. Des morceaux comme le Kyrie, l’Atmosphères ou le Lux Aeterna créent une ambiance hypnotique, angoissante et oppressante. L’association de jeux de lumières criardes et de la bande son lors du voyage transcendant de Dave crée un effet psychédélique envoûtant, communiquant une sorte de saturation des sens et un goût de nausée lors du visionnage.

Faut-il voir 2001, l’odyssée de l’espace ? Ma chronique a révélé beaucoup d’éléments-clés de ce film, il est vrai. Cependant, rien ne remplace un visionnage, ne serait-ce que pour admirer le travail de hard science de Kubrick comme le voyage transcendant de Dave. Curieuse œuvre expérimentale que 2001, qui ne laisse certainement pas le spectateur indifférent.

 

11 commentaires sur 2001 : l’odyssée de l’espace – Stanley Kubrick (1968)

  • Mouais, faut quand même reconnaître que Danny Boyle a fait beaucoup mieux avec Sunshine en 2007.

    Pfff, qu’est ce qu’on écrirait pas pour lancer une polémique la veille d’un week-end ! :o )

    Plus sérieusement, en ce qui me concerne il m’est difficile d’analyser 2001 vu que gamin, j’ai lu le roman de Clarke pour comprendre le film. Or il me semble avoir lu que le film et le roman ont été écrits en parallèle et ne relèvent pas de la même démarche.
    Sur l’esthétique, 2001 a profondément marqué le genre, non ?

  • Bonjour,
    2001 reste à ce jour (malgré les années)un de mes films préféré. Excellent article en tout cas.
    A.D.O.

  • @efelle
    Effectivement, le film n’est pas une adaptation du roman mais d’une nouvelle qui s’appelle la sentinelle. Je crois que Clarke a écrit le roman suite à un désaccord avec Kubrick. Il trouvait le film trop ouvert. Enfin peu importe, la force du film c’est qu’il est totalement ouvert. Kubrick n’impose rien. Il pose des questions nous laisse trouver nos réponses. Le roman de Clarke n’est donc en aucune manière l’explication du film. Il est au mieux une explication, celle de Clarke. Moi, je crois qu’il ne faut pas chercher à tout comprendre, à mettre des mots sur tout. 2001 est avant tout un film qui prouve qu’on peut raconter une histoire autrement qu’avec des mots. 2001 est un film qui prouve que le cinéma est un art qui se rapproche plus de la musique que de la littérature. C’est un film que l’on doit ressentir plutôt que comprendre.

  • D’ailleurs, est-ce véritablement un film ?

  • Je viens de lire la chronique… Super intéressante. C’est marrant cette phrase du Clarke sur le sens du film. J’ai toujours entendu dire que Clarke et Kubrick s’étaient fâchés et qu’ils n’avaient pas la même vision, d’où le livre… Mais bon, c’est pas bien grave. Le film est juste magique et pour ceux qui sont équipés, le blu-ray est à pleurer tellement l’image est belle.

  • [...] This post was mentioned on Twitter by Traqueur Stellaire, Ria Mena. Ria Mena said: 2001 : l'odyssée de l'espace – Stanley Kubrick (1968) « Traqueur …: Le savoir-faire acquis suite à 2001, l… http://tinyurl.com/253ta5r [...]

  • @ Armée des ombres : très bonne question, qui soulève le caractère expérimental de l’œuvre !

  • Bonjour,
    je viens de découvrir ton blog à l’instant et tout d’abord bravo pour ces critiques et analyses détaillés.
    J’ai vu 2001 il y a quelques années et le film m’avait profondément ennuyé, très lent j’avais trouvé, trop lent. Mais ton article à réussi à me donner une furieuse envie de le revoir avec plus d’attention pour réviser mon jugement. :)

  • Merci pour ton commentaire ! Je comprends tout à fait lorsqu’un spectateur n’accroche pas à 2001, ce film reste assez difficile d’approche !

  • [...]  http://www.traqueur-stellaire.net/2010/10/2001-odyssee-espace-stanley-kubrick-1968/ 2001 : L’Odyssée de L’espace – Stanley Kubrick (1968). C'est un article écrit par [...]

  • néphaste

    Je l’adore ce film!

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