Axiomatique – Greg Egan
Greg Egan fait partie des auteurs de la nouvelle génération SF. Cet australien, âgé de 49 ans, écrit depuis 1983. Mathématicien diplômé de l’University of Western Australia, il écrit principalement de la hard science-fiction. Son œuvre se fait connaître depuis peu en France. Et pourtant, le romancier de la Cité des Permutants, de L’énigne de l’Univers et de Téranésie est aussi un prolifique nouvelliste.
Axiomatique fait partie, avec Radieux et Océanique (Prix Cafard Cosmique 2010) des trois anthologies actuellement disponibles en français. Riche en thématiques, les nouvelles proposées nous donnent un large éventail des centres d’intérêt de l’auteur. Bien-sûr, technologie et confrontations de multi-dimensions y trouvent une place privilégiée. Certainement une déformation de mathématicien. Mais ces nouvelles ne font pas qu’explorer un futur scientifique. Elles plongent au cœur de l’âme humaine, de sa nature et de son interconnexion avec son enveloppe charnelle.
L’âme et sa nature restent le thème qui m’aura le plus intéressé dans ce recueil. Qu’est-ce que l’âme ? Un état quantique ? Peut-on projeter son âme dans différentes dimensions ? Peut-on interchanger âme et corps ? Est-il possible de transcrire l’âme dans un support physique autre que le cerveau ? En définitive, l’âme aspire-t-elle à voyager hors de son enveloppe périssable; mais est-elle elle-même vraiment immortelle ? Bien-sûr, ces nouvelles n’apportent aucune réponse à ces éternelles questions philosophiques. Elles projettent juste la métaphysique dans un enrobage de hard science-fiction plutôt réussi.
L’âme et sa nature n’est pas la seule réflexion de ce recueil. L’art et l’identité physique viennent aussi compléter la tablette de l’artiste. Son tableau, allégorique et sévère, n’a de cesse de nous interroger sur la nature humaine. L’esthétique de l’art, bien-sûr, mais l’esthétique du corps parfait, du « sur-homme » offert sur un plateau par le génie génétique, hantent ce recueil. La plus grande quête de l’homme ne semble pas être de remporter des défis technologiques, mais de contrôler les aspérités de son corps et de réparer l’ingratitude de la nature. Sa quête de technologie n’est pas vouée à aboutir à un nouveau siècle des Lumières. Elle est intimiste, égoïste.
Bien-sûr, certaines nouvelles m’ont plus marqué que d’autres. Je retiens plus particulièrement Les Axiomatique, La Caresse, En apprenant à être moi. Je me suis plus ennuyé en lisant Les Douves ou La Marche. Le bilan reste donc assez inégal, malgré la qualité du recueil, et nécessite une rapide présentation du sommaire :
- L’assassin infini : un agent spécial doit éliminer une mutante droguée au S, une puissante substance qui permet de mélanger rêves de mondes parallèles et réalité de notre univers.
- Lumière des événements : grâce à une découverte astrophysique, un lien s’établit entre présent et futur, par lequel transitent des informations sur notre avenir. Chaque être humain transmet à son homonyme du passé des informations quotidiennes de telle sorte que l’avenir est connu dès la naissance. Mais sommes-nous encore libres de notre futur ou des pantins de nos doubles ? Et s’ils nous mentaient volontairement sur notre avenir ?
- Eugène : un couple devient millionnaire au loto et décide de s’offrir un bébé sur-humain rendu parfait par génie génétique. Ce texte inédit en français flirte entre Bienvenue à Gattaca et psycho-lien entre présent et futur hypothétique.
- La Caresse : un esthète dépourvu de la moindre éthique est prêt à créer des chimères homme-animal pour reproduire l’œuvre allégorique qui a tant marqué son imaginaire.
- Sœurs de Sang : une réflexion classique mais efficace sur les tests médicaux et les laboratoires pharmaceutiques.
- Le coffre-fort : et si chaque matin, vous vous réveilliez dans le corps d’un nouvel hôte ? L’histoire n’est pas pour autant un doublon de la série « Code Quantum » et garde une bonne originalité. Emprunter le corps d’un autre humain ne change en rien la nature de l’âme, l’habit ne fait pas le moine.
- Les Axiomatiques : sorte d’implants permettant de forcer la biochimie du cerveau, ils permettent d’induire différents savoirs, sensations, résolutions, etc… Un homme espère, grâce à un de ces implants, trouver le courage de venger le meurtre de sa femme.
- Le point de vue du plafond : les expériences de mort imminente et d’esprit flottant au-dessus de son corps, vous en avez entendu parler ? Autant dire que le personnage principal en subit la douloureuse expérience sur la table d’opération, suite à un assassinat manqué. Et si l’âme restait bloquée à l’extérieur ? Ou comment se voir soi-même en face et non derrière son regard.
- L’Enlèvement : les humains peuvent désormais se faire dupliquer sur programme informatique, et vivre numériquement après leur mort. Un financier est contacté par de curieux maîtres chanteurs. Ils retiennent le double de son épouse et demandent une rançon. Problème, sa femme n’a jamais réalisé de duplication numérique de son esprit. Chantage ou anticipation mafieuse ?
- En apprenant à être moi : un cristal apprend à imiter notre conscience au fil de notre vie. Au moment voulu, il est possible de l’activer et de devenir une conscience cristalline immortelle. Mais notre conscience biologique y survit-elle vraiment ou meurt-elle écrasée par cette copie cristalline ?
- Les Douves : un thriller génétique sous fond de réchauffement climatique et de réfugiés écologiques en Australie. Pas une grande réussite mais cette nouvelle se distingue par le travail d’anticipation biotechnologique et la description de techniques en biologie moléculaire. On est clairement dans de la hard SF.
- La Marche : nouvelle dont la trame fait écho à Axiomatique. Mais les dialogues métaphysiques entre le tueur et sa victime sont si ridicules que l’essai est complètement raté.
- Le P’tit mignon : une autre bonne surprise de ce recueil. La grossesse et la maternité devient un acte asexué, et commercial. Donner la vie équivaut à s’acheter une nouvelle voiture, sans autre besoin que d’assouvir un désir de consommation. Le scénario donne la nausée et cette courte nouvelle reste longtemps en tête.
- Vers les ténèbres : nouvelle intelligente, brillante et détonante. Dans un XXIème siècle contemporain, des trous-de-ver ou singularités surgissent aléatoirement à la surface de la Terre. Personne ne sait d’où ils viennent, bien que les physiciens imaginent qu’une civilisation du futur tente de créer des ponts temporaires avec notre époque. Les Coureurs sont des sortes de secouristes chargés de guider les victimes blessées dans la singularité hors des ténèbres. Un métier à haut risque. Un texte particulièrement réussi, de la hard science comme on l’aime.
- Un amour approprié : dans un futur proche, les biotechnologies médicales ont fait des progrès énormes. Un mari accidenté doit subir une greffe d’un nouveau corps. Pendant que son organisme de substitution croît de manière accélérée, la question de la sauvegarde de son cerveau se pose. La police d’assurance des époux propose à sa femme une solution pour le moins surprenante : garder le cerveau dans son utérus, comme s’il s’agissait d’un fœtus. Une nouvelle très originale, mais l’introspection psychologique de cette épouse m’a laissé un petit arrière-goût de caricature, la femme est-elle trop décrite de manière stéréotypée dans ce texte ?
- La morale et le Virologue : haletante histoire de bioterrorisme religieux, né dans l’esprit d’un chercheur fou américain originaire de la Bible Belt. Une fois le plaisir d’avoir lu les prémices de ce qui s’annonce être une apocalypse mondiale, il ne reste pas grand chose de cette nouvelle pop-corn.
- Plus près de toi : le retour des cristaux programmés remplaçant le cerveau humain. Une nouvelle ennuyeuse et décevante.
- Orbites instables dans la sphère des illusions : sorte de métaphore des lobbies religieux et idéologiques anglo-saxon, où l’auteur cultive une certaine liberté de pensée. Se sent-il en marge de la société pour autant ?
En conclusion, Axiomatique est un recueil de hard-science particulièrement bon. Les uns apprécieront la réflexion métaphysique des nouvelles, les autres accrocheront sur les anticipations technologiques que nous dévoile Egan. Mais il ne fait nul doute que la lecture de ces nouvelles intelligentes ne laissera pas le lecteur insensible. Seul regret, le manque de profondeur de certains personnages, décrits parfois d’une manière trop stéréotypée pour les besoins de la mise en scène. Même avec une réflexion philosophique forte, il ne faut pas négliger la psychologie des personnages.
Ma note : 15/20
Lecture commune avec Val, Isleene, Anudar, Guillaume, Cachou, Lelf, Nadège. Lire l’avis de Gromovar, Cafard Cosmique, Efelle,








Bien d’accord avec toi. Mais toi, tu as vraiment bossé
Link si tu veux http://quoideneufsurmapile.blogspot.com/2007/10/axiomatique.html
Posté moi aussi
!
http://grandebibliotheque.blogspot.com/2010/06/axiomatique.html
Lu ton compte-rendu…
Dans l’ensemble, je suis d’accord avec toi. Hormis pour La Morale et le Virologue… Matière à un débat sur Planète SF, peut-être ?
Oui j’ai vu ça. Pourtant cette nouvelle n’a pas grand chose d’original dans le fond, Spinrad a écrit quelque chose de plus abouti avec « Chroniques de l’Age du Fléau » . Celle d’Egan est trop stéréotypée, aux limites du superficiel; c’est du grand spectacle avec un sujet intéressant, certes, mais elle ne l’exploite pas à fond. Peut-être qu’il s’y dégage une trop forte prise de position de l’auteur, qui ne souhaite surtout pas quitter le ton manichéen de sa plume. Il faudrait en effet en discuter à plusieurs lecteurs pour obtenir d’autres avis.
Whaou! et bin… tu as su trouver les mots sur ce que j’ai ressenti de cette lecture… je n’en parle pas aussi bien!
Félicitation à toi! (en plus, grâce à toi, j’ai compris des trucs ^^)
Tu peux venir en discuter ici: http://www.livraddict.com/forum/viewtopic.php?id=2422&p=1
[...] ce que les collègues blogueurs en ont pensé : Lelf, LadyScar, Anudar, Isleene, Charmante Lova, Guillaume et Gromovar ainsi qu’Efelle qui avait déjà lu Axiomatique en [...]
En fait, je ne suis pas très nouvelles, et même si j’ai beaucoup aimé ce recueil, pour plusieurs histoires, je n’ai pas pu m’empêcher de trouver dommage qu’elles ne soient pas devenues des romans. Même si plusieurs récits ont vu leur univers développé par après dans des livres du monsieur. Je suis d’accord avec toi globalement, pour certaines des nouvelles préférées, même si, dans le détail, j’ai du mal à cerné les nouvelles qui t’ont plu ou pas.
[...] livre a été lu en LC, retrouvez les chroniques des autres blogueurs : Guillaume44, Anudar, Valunivers, [...]
Je fais durer Radieux depuis un temps certain, dans l’espoir de faire durer le plaisir. Je picore une petite nouvelle de temps à autre. Les deux autres tomes m’attendent dans la bibliothèque et ce n’est pas ta chronique, loin s’en faut, qui va faire baisser mon optimisme ;o)
@ El JC : il paraît que Océanique est encore meilleur !
J’ai bien aimé la Morale et le Virologue pour son petit côté caustique et la mentalité étriquée du protagoniste.
Que diable, tu as raison…nous n’avons pas ressenti la même chose pour la Morale et le Virologue. Les avis sont très contrastés. Moi, je me suis sacrément bien ennuyée avec une sensation de déjà vue.
Je te rassure Val, tu n’es pas la seule à avoir trouvé la Morale et le Virologue bien fade !
Pour le virologue je rejoins un peu Efelle ^^
Les Douves je l’avais carrément oublié. Je la trouve assez survolée cette nouvelle en fait, alors qu’il y a plein de petites choses qui se cachent derrière mine de rien.
Ce fut une bonne lecture pour tout le monde dans l’ensemble, c’est super. ^^