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Planète SF

L’oiseau d’Amérique – Walter Tevis

Au XXVème siècle, l’humanité sombre progressivement vers son extinction, abrutie par la consommation massive de tranquillisants et de contraceptifs. Le monde repose désormais entre les mains d’un seul robot, Robert Spofforth, androïde de classe 9 doté de la copie tronquée de l’esprit qui l’a conçu. Accomplissement ultime de la technologie humaine, Spofforth n’en reste pas moins tiraillé par sa condition, et souffre terriblement de ne pas pouvoir se suicider.

Dans cette société moribonde où plus aucun enfant ne naît, Paul Bentley, un petit fonctionnaire, découvre par hasard la lecture. S’ouvre alors pour lui un émerveillement insoupçonné en parcourant ces vieux livres jaunis. Il rêve d’enseigner la lecture à l’Université de New-York, mais le Doyen Spofforth le cantonne au visionnage de vieux films muets en noir et blanc. Peu à peu, Bentley cesse de prendre ses tranquillisants quotidiens et s’interroge sur le monde qui l’entoure. Pourquoi avoir banni tout contact humain ? Les gens sont-ils vraiment plus heureux, alors que les suicides de groupe par immolation se multiplient ? Dans un zoo robotisé, Paul rencontre Mary Lou, une jolie rebelle refusant ce monde mécanisé qui tombe en ruine. A eux deux, ils vivent une histoire d’amour passionnée, mais interdite. Lorsque Spofforth finit par les surprendre, il envoie Paul en prison, et garde Mary Lou à ses côtés. S’en suit, pour les deux humains à présent intellectuellement éveillés, un long parcours initiatique. Est-ce le dernier soubresaut de l’humanité ?

L’oiseau d’Amérique apparaît dans l’œuvre de Tevis comme un retour à « une vie sobre et alerte  » . Ce roman dystopique est emprunt d’un double axe de lecture. Tout d’abord, il marque l’évolution personnelle de Tevis. Son précédent roman, l’Homme tombé du ciel (1963), faisait évoluer un héros archétypal, proche de l’auto-portrait, reflétant une peur grandissante de la réalité et le refuge de son auteur dans l’alcool. Pendant les vingt années suivantes, Tevis vit d’ateliers d’écriture et boit beaucoup. Son réveil a lieu dans son retour à l’écriture, avec cet « oiseau moqueur  » (titre anglais d’origine) où l’humanité sombre dans l’auto-destruction à grand coup d’abrutissements et d’idioties. Second axe de lecture, Tevis cherche également à critiquer fermement la société américaine de ces années 70-80. Il n’est pas tant question de lapider la contre-culture mais de pointer du doigt la «  séduction des moyens qu’offre notre société pour éviter de vivre nos vies, les drogues, la télévision et toutes ces incitations à banaliser notre existence  » [1]. Ce constat est particulièrement intemporel et ne concerne que le présent, comme le martèle Tevis. Dans ce futur dystopique, l’homme abruti n’est plus à même de réfléchir à son sort, et étouffe ces pensées illégales dans les drogues et le sexe. « Pas de questions. Relax  » . « Sexe vite fait, sexe bien fait  » . La lecture, bannie depuis longtemps, est pourtant le seul moyen de réveiller l’homme condamné. Lorsque Paul et Mary Lou apprennent à lire, ils cessent de pratiquer le porno-sexe sans amour et de consommer des drogues avilissantes. Leur relation amoureuse, dévorante et consommée sans complexes, est pourtant interdite par la société individualiste de ce monde en décomposition. Mary Lou tombe enceinte, et Paul est envoyé en prison. Pourtant, les livres sont là, partout, du moment que l’on se donne la peine de s’y intéresser. Usant de références nombreuses à la littérature américaine, Tevis fait de Paul et de Mary Lou ses Candides, et de leur aventure initiatique un réveil progressif de l’humanité, qui privée de la lecture a étouffé sa propre âme.

Roman intemporel, la critique socio-médiatique de Tevis nous fait toujours écho. Télé-réalité, pornographie chic et banalisée chez les plus jeunes, fuite de la réalité dans les drogues et l’alcool, la déliquescence de ce monde dystopique apparaît comme un risque d’évolution constant pour nos sociétés occidentales. Et pourtant, la faiblesse est bien humaine, mais le piège est mortel, puisque l’humanité anesthésiée de ce futur sombre a orchestré, sans le vouloir, sa propre euthanasie.

D’une certaine mesure, ce roman prend le contre-pied du cyberpunk, puisqu’il rejette la drogue, le sexe, les réseaux informatiques et la projection de l’homme dans les cyber-médias. Mais il ne cherche pas à bannir pour autant ces éléments. Il ne vise que leurs excès les plus totalitaires, liberticides et destructeurs. Et pourtant, tout comme dans le cyberpunk, Tevis critique la société présente en la projetant dans un futur dystopique. Tevis ne se définissait pas comme un auteur de SF, mais comme un écrivain utilisant la SF comme outil pour discuter du présent. Comment ne pas faire alors de lien avec le cyberpunk ?  S’il utilise à contre-pied les ingrédients les plus classiques de ce sous-genre, il s’inscrit pour autant dans la même démarche. Tevis ne peut donc pas être considéré comme un opposant direct au cyberpunk. Bruce Sterling ne forgera d’ailleurs le terme de « cyberpunk » qu’en 1984, année de décès de Tevis. Mais aussi parce que son intérêt était ailleurs. Au Sense of wonder, Tevis préférait une écriture plus intimiste, à la narration intérieure. Il serait réducteur de cataloguer Tevis comme simple opposant à la contre-culture, à la libération sexuelle, aux hippies, etc… Non. Ce serait chercher des chimères réactionnaires dans son œuvre. Tevis est avant-tout un intimiste. Comme pour ses héros, l’écriture lui sert de catharsis. La critique sociologique ne vient qu’en second lieu. Tout comme elle sert de cadre à sa propre vie.

Ma note : 18/20

[1] Entretien avec Andrew Weiner, The Globe and Mail, 1981, In : L’oiseau d’Amérique (préface), Ruaud A.-F., Ed. Folio-SF, p. 14.


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