Du cyberpunk au biopunk : libérez les biotechs !

GFP Bunny - lapin transgénique fluorescent (2000), par l'artiste de biotech-art brésilien Eduardo Kac
Les années 80 ont vu naître les outils modernes d’informatique et de télécommunication que nous utilisons désormais, alors que les multinationales prenaient de plus en plus le contrôle de l’économie libérale. La science-fiction, loin d’être en reste face à ces mutations de nos sociétés, n’a pas manqué d’anticiper ces bouleversements sociaux et technologiques. Le « cyberpunk », terme né sous la plume de Gardner Dozois pour désigner le style de William Gibson dans Neuromancien, est considéré comme le mouvement contre-culturel issu de ces influences.
L’influence du mouvement punk, qui prophétise avec son fameux « No Future ! » un avenir dystopique, se mêle alors au préfixe cyber situé au carrefour de l’informatique, de l’intelligence artificielle, des multinationales, de l’altermondialisme et des théories du complot. Loin d’être dépassé, le mouvement a su se renouveler encore aujourd’hui.
Dans les années 90, une autre révolution rattrape le grand public. La biologie moléculaire, qui a fait une entrée fracassante dans l’imagerie populaire d’après-guerre avec la publication de la structure 3D de l’ADN et le triomphe du dogme ADN-ARN-Protéine, s’échappe désormais des laboratoires. Les firmes de biotechnologies font parler d’elles dans les médias, alors qu’est lancé le grand projet de séquençage du génome humain. Apparaît en conséquence une nouvelle branche du cyberpunk venant cristalliser les craintes et les espoirs face au développement du génie génétique : le biopunk. Parmi les premier recueils pouvant revendiquer cette étiquette figurent Ribofunk, de Paul Di Filippo (1994), ou encore la trilogie Xenogenesis, d’Octavia Butler (1987-1989). D’autres auteurs ont également marqué la naissance du biopunk, comme les romans Zodiac de Stephenson (1988), Holy Fire de Bruce Sterling (1996) ou le Parc Jurassique de Michael Crichton (1990). Le cinéma a également fait connaître le biopunk grâce à des films mythiques comme La Mouche (1986), Jurassic Park (1993) ou encore Gattaca (1997). Le sous-genre perdure à l’heure actuelle, il n’a d’ailleurs jamais été aussi prolifique : L’Ève Mitochondriale de Greg Egan (1995), Next de Michael Crichton (2006), Les Diables Blancs (2005) et La Guerre Tranquille (2008) de Paul McAuley, La Fille automate de Paolo Bacigalupi (2009) ou encore le Goût de l’Immortalité de Catherine Dufour (2005). Bien-sûr, il serait regrettable de ne pas évoquer d’auteurs précurseurs, comme Aldous Huxley et son Meilleur des Mondes (1932), mais il faut relier ce roman aux propres influences de son temps. Il serait fastidieux de lister de manière exhaustive toutes les œuvres culturelles abordant ou se réclamant du biopunk, car le mouvement ne se limite pas qu’à ces expressions littéraires. Le cinéma est également concerné : Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol (1997) ou encore Splice de Vincenzo Natali (2009) en sont d’excellents exemples. Le jeu vidéo est également concerné avec des licences comme Spore ou Bioshock. Digne fils du cyberpunk, le biopunk englobe donc à son tour des mouvements techno-progressistes militant pour un génie génétique « open-source » et tout un réseau de hobbyistes qui se désignent sous le nom de « biohackers ».
Le biologiste et écrivain Paul McAuley couvrait à New York en 2000, pour la revue Nature, le VirCon 2010, première rencontre du mouvement biopunk. Pendant 24h non-stop, ces « biohackers » échangèrent sur le séquençage, la manipulation de facteurs biologiques et sur le clonage de gènes dans des plasmides, bactéries et virus. Réunis autour de leur passion commune pour la biologie moléculaire, les biohackers brandissent tous le même pavillon : celui d’un open-source génétique, où aucun gène ni génome n’est déposé sous licence mais doit rester libre d’accès pour tout un chacun. Ils piratent dans ce but les banques privées de données génomiques et placent ces données sur des serveurs publics, situés en Finlande ou à Cuba.
Où peuvent bien manipulent ces biohackers ? Dans leurs garages, ainsi que le précise dans son nom le « garage biotech movement ». Sous cette bannière se reconnaissent les groupes de DIYbio (do it yourself bio) qui se réunissent fréquemment dans des grandes villes américaines. En septembre dernier, les biohackers de New York se retrouvaient lors d’une « DNA extraction Party ». Leurs objectifs ? Briser les barrières institutionnelles ou industrielles et rendre la science aux citoyens. Mais comment d’enthousiastes particuliers peuvent-ils lutter face aux firmes de biotechs ? A l’image de Linux versus Windows, les projets open source fleurissent : Kay Aull s’est génotypée elle-même pour savoir si elle portait le gène de l’hémochromatose qui affecte son père. Meredith Patterson, un informaticien, travaille sur un biosenseur détectant la mélamine, le fameux contaminant du lait frelaté chinois en 2008.
L’équipement de ces laboratoires d’appartement n’est même plus un problème : il suffit d’un peu de recherche sur e-bay pour trouver des thermocycleurs pour moins de 60 $ (cet appareil, appelé également machine PCR, permet de copier en grande quantité une séquence d’ADN ou d’ARN). Les mailing-lists électroniques fourmillent d’astuces. Deux équipementiers se sont même lancés dans toute une gamme de produits à destination du mouvement biopunk : Pearl Biotech propose ainsi une boîte à électrophorèse (pour séparer ADN, ARN ou protéines sur gel) à 200 $. Ginko Bioworks commercialise même un kit de clonage innovant recommandé pour le partage libre d’informations génétiques. Vous trouvez cela cher ? Notez qu’un PC portable assez puissant pour jouer aux derniers jeux vidéos à la mode peut facilement atteindre les 1700 euros…
Malgré cela, les biohackers les mieux équipés restent rares, et la revue Nature Biotechnology estime qu’ils ne sont en moyenne qu’une douzaine pour mille amateurs inscrits sur des groupes de discussion électroniques. Les questions bioéthiques ouvertes par ce genre de hobby restent également posées. Jim Collins, Professeur d’ingénierie biomédicale à l’Université de Boston, considère que globalement, le mouvement est une mauvaise idée. Pour ce chercheur, leurs challenges actuels autour de la biologie synthétique échappent à toute régulation de biosécurité, et pourraient provoquer de regrettables incidents sur ces manipulateurs du dimanche comme sur leur entourage. Et si le rêve d’une génétique open source provoquait un cauchemar bio-écologique ?
Sources consultées :
- Biopunk – Wikipedia. http://en.wikipedia.org/wiki/Biopunk
- Paul McAuley. (2000). Danger – hard hack area. Nature 404, 21.
- Laura DeFrancesco. (2009). Biotech in the basement. Nature Biotechnology 27(12), 1077-1078.



Je ne sais pas ce qui a fondamentalement changé dans notre société. Est-ce le partage d’informations?
Je crois que le fondement est là quelque part du côté de la culture et de l’information. Autrefois réservées dans leur grande partie à un cercle restreint, elles se sont massifiées (mais pas forcément pour autant démocratisées).
Que des bio-hackers bricolent dans leur garage, bien. La révolution informatique a commencé ainsi. Mais parfois, cela donne des apprentis sorciers et la reprise en main par les institutions peut être brutale et douloureuse.
C’est certain. J’ai un peu peur pour eux, certains produits utilisables sont très toxiques, comme le BET… J’imagine avec effroi un garage contaminé au BET avec des petites mains en bas âge.
[...] Bienvenue à Gattaca est une anticipation sociale à mi-chemin entre Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley et THX 1138 de George Lucas. Outre l’aspect thriller du film, et le suspens haletant quant à la couverture de Vincent au sein de Gattaca, le film reste une très bonne approche de l’eugénisme et des questions de bioéthique. Il faut replacer ce film dans son contexte. En 1997, la brebis clonée Dolly a un an. Le génome humain est en voie d’être séquencé et la publication des premières séquences brutes arrivera quatre ans plus tard, en 2001. La polémique soulevée par ce projet alors pharaonique (il a fallu près de 11 ans et un budget public de 3 milliards de dollars pour parvenir à ces premiers grands résultats, alors qu’un séquençage privé coûte désormais 4400 dollars pour du bas de gamme…) reposera sur la compétition entre équipes de recherche publique et la fondation privée d’un certain Craig Venter, qui entre en jeu un an plus tard avec son projet de séquençage au profit des firmes pharmaceutiques. Les biotechnologies sont en pleine ébullition. Jusqu’alors limitées aux micro-organismes, elles touchent du doigt les thèmes de science-fiction les plus fous, et de vieux démons surgissent dans la conscience collective. Après le cyberpunk, voici venir le biopunk. [...]
ah ouai quand même. Je pensais pas qu’on en étais à ce point. Et ces gens s’impose tout de même des limites ou pas du tout?
Do you know la série canadienne « Regnesis »? Je n’en connais pas la véracité scientifique mais j’ai bien aimé.
On trouve quelques bases d’éthique, mais dans l’absolu un amateur pourrait se poser aucune limite. Sauf qu’il serait rapidement bloqué par ses moyens techniques et le prix de certains appareillages.
Alors officiellement aucun diplôme n’est nécessaire pour s’adonner à de telles expériences?!
Non, tu peux acheter des kits pour amateurs librement sur le net, il y a même un marché qui vise spécialement ces utilisateurs-là…
oui ça à la limite d’accord. Ce que je veux dire c’est qu’un docteur (tu me reprend si je dis des conneries) est théoriquement limité par le serment d’Hippocrate par exemple. Donc (théoriquement tjrs) si un mec lambda sans aucun diplôme veux cloner un humain, rien ne l’en empêche (légalement, sans parler du financement)???
Légalement, s’il veut se procurer des ovocytes pour faire son clonage, il va devoir demander une autorisation et aura de très fortes chances d’échouer, car les lois sur la bioéthique n’autorisent pas le clonage reproductif. De même pour l’obtention de cellules souches ou de manière générale de biopsies, il devra montrer patte blanche. Après un amateur malhonnête pourrait passer par des trafics ou se monter un bateau-laboratoire pour effectuer ses manipulations dans les eaux internationales, comme Raël, mais bon. Cela commence à demander beaucoup de fonds et de moyens pour notre apprenti savant fou.
Ah ok, donc légalement y a quand des « barrière » (?) même si un richissime frappadingue va pouvoir faire ce que bon lui semble. C’est ce que je voulais savoir, merci.
Entre l’équipement, les locaux, le personnel qualifié et le matériel biologique qui lui serait nécessaires, ce serait très difficile à camoufler, en effet. Même pour les raëliens, il y a de grandes chances pour que leurs annonces soient un coup de bluff.
Tu as vu « Splice »?
Oui, une très bonne première partie frôlant le coup de maître, hélas gâchée par un final de série B assez détestable.
http://www.traqueur-stellaire.net/2010/06/splice-vincenzo-natali-2009/