Citoyen de la Galaxie – Robert Heinlein
Alors qu’il est toujours en contrat avec l’éditeur Scribner’s, Robert Heinlein y publie en 1957 son onzième roman jeunesse : Citizen of the Galaxy. Mêlant une nette influence du Kim de Rudyard Kipling et déjà une certaine nostalgie de son service dans la Navy, cet ouvrage narre les aventures de Thorby, un jeune garçon vendu encore petit enfant comme esclave au mendiant Baslim. Le petit garçon, chétif et affamé, va s’attacher à son maître, qui le traite comme son fils adoptif et finit par l’affranchir. Rapidement, Thorby va découvrir que Baslim n’est pas que le vulgaire mendiant qu’il laisse paraître. Il mène une double vie secrète, et charge très vite le jeune Thorby de délivrer des missives pour lui. Lorsque le vieux Baslim se sent menacé, il confie une ultime mission à Thorby : délivrer un dernier message au capitaine du Sisu lorsque celui-ci débarquerait sur leur monde.
Thorby accepte, et se retrouve à bord du vaisseau-famille Sisu des Libres Marchants. Adopté par la Famille de Sisu, il y découvre une autre forme de société, basée sur le dévouement total de ses membres au vaisseau familial. Rendu perplexe par les codes de vie de cette immense cellule familiale, il parvient pourtant à s’y intégrer – à grand peine. Mais le vieux Baslim avait d’autres projets pour lui, et le capitaine du Sisu finit par le débarquer sur une planète de l’Hégémonie, où Thorby s’enrôle dans la Garde. C’est une nouvelle vie pour le jeune homme, qui en apprend plus sur Baslim et son combat d’agent secret de l’Hégémonie impliqué dans la lutte anti-esclavagistes. Thorby prend à cœur de faire sien ce combat. Lorsque le fichier central lui apprend quelle est sa véritable identité, lui, Thor Bradley Rudbek, héritier d’une grande fortune terrienne ! Mais une fois sur Terre, la main-mise de sa belle famille sur les sociétés interstellaires de ses défunts parents l’inquiète au plus au point. Il découvre rapidement comment son oncle Weemsby a pris les reines de la société familiale et s’est débarrassé de ses parents, avant qu’il ne découvrent ses activités clandestines d’esclavagiste. Il ne reste plus alors à Thorby qu’à reprendre le pouvoir dans l’entreprise familiale et à faire le ménage dans ses employés, terminant ainsi le travail commencé par le vieil espion Baslim.
Citoyen de la Galaxie repose sur un récit de SF relativement classique, vous en conviendrez. Un univers galactique colonisé par l’homme, des esclavagistes et des bandits, des marchants parcourant l’espace interstellaire et des industriels véreux constituent le décors de ce roman. Mais le plus étonnant reste de le trouver initialement publié en littérature jeunesse, tant ce livre nous livre un contenu adulte.
Fil conducteur de ce roman, la liberté est incontournable. Thorby est vendu comme esclave sur la Place de la Liberté. Sa vie passée avec Baslim ne fait que décrire, avec un style proche du roman naturaliste, la dure vie de l’esclave mendiant. Il n’y a pas pire considération sociale, que d’être un homme dépourvu de toute liberté et de toute dignité. Et pourtant, cette position de « ver de terre » est la plus sûre dans cette colonie esclavagiste. Personne ne lui prête d’attention particulière. Baslim y joue également ainsi sa meilleure couverture en tant qu’agent infiltré. Baslim veut affranchir Thorby, mais ce dernier s’y oppose. Dans son esprit, rompre ce lien de servitude équivaut à détruire ce lien affectif qui l’unit à son père adoptif. La famille est alors perçue comme un servage positif.
Mais lorsque Baslim disparaît et que Thorby rejoint Sisu, la perception s’inverse. Le Capitaine de Sisu adopte Thorby pour l’intégrer à la Famille. Le jeune Thorby, récemment affranchi, perd à nouveau cette liberté qu’il ne se représente pas vraiment pour devenir un maillon de la chaîne familiale. Avant cela, le libre passager du Sisu était méprisé en tant que « fraki », moins-que-rien. La liberté d’un étranger extérieur à la Famille est considérée comme le pire déshonneur, à peine lui accorde-t-on le statut d’être humain. Et pourtant, en abandonnant sa liberté pour devenir Libre Marchant de Sisu, il devient un esclave de la Famille. Car seul le vaisseau est libre, du moins va-t-il où le Capitaine (le Père) et l’Officier-chef (la Mère) le décident. Le terme de Libre Marchant est à la fois vrai pour quelqu’un observant Sisu de l’extérieur, mais terriblement ironique pour quiconque observe la Famille de l’intérieur.
Le seul moment de relative liberté pour Thorby reste son incorporation dans la Garde. La nostalgie d’Heinlein pour son service dans la Navy s’y dessine nettement, bien entendu. Et malgré toutes les mésaventures qu’il lui arrivera à bord du vaisseau militaire de l’Hégémonie, Thorby regrettera toujours cette période heureuse au service de la « grande famille » qu’est l’armée.
Lorsque Thorby revient enfin sur Terre, il est confronté à son oncle Weemsby. Il refuse d’être l’esclave « porte-titre » de cet homme, mais se retrouve victime de son ignorance en droit des affaires. Il ne devra son salut qu’en l’aide de sa demi-cousine Léda et d’un avocat assez solide pour s’opposer à Weemsby. Thorby enfin aux commandes de son héritage financier, il se retrouve cette fois-ci l’esclave de son immense patrimoine industriel. Mais en fournissant à l’Hégémonie un support financier et industriel puissant pour lutter contre l’esclavagisme, il se rend compte que se vouer corps et âme à cette cause est le seul moyen de combattre pour cette liberté qui lui est si chère. N’oublions pas que ce livre restait avant tout destiné à la jeunesse. Il faut donc bien présenter un message moral, et quoi de plus noble dans l’Amérique des années 50 que de présenter aux jeunes lecteurs un personnage courageux, loyal et déterminé dans l’adversité ?
Pourtant, si cette dernière partie perd de son attrait (moi personnellement, les débats entre juristes financiers, ce n’est pas trop ma tasse de thé !), Heinlein prend encore le temps de glisser un dernier message : Thorby, face au Mémorial de Lincoln, salue le grand fondateur de l’Amérique. Léda lui apprend qu’il fut aussi un abolitionniste convaincu, ce que Thorby ignorait, sans pour autant y prêter plus d’attention. Il faut dire que si Lincoln est perçu dans la mémoire collective comme le libérateur des esclaves noirs américains, et Heinlein ne souhaite pas planter son ouvrage dans un combat contre l’esclavagisme racial. Il s’agit avant tout d’un livre sur la Liberté, et la critique de toute condition nous en privant, physiquement comme socialement. Heinlein arrive encore à rester dans le cadre imposé par son éditeur jeunesse. Mais on sent déjà qu’il ne parviendra pas à rester aussi consensuel très longtemps. Il publiera encore un livre chez Scribner’s (Le vagabond de l’espace) avant de se voir refuser son manuscrit d’ Etoiles, garde-à-vous !. Il quittera Scribner’s et publiera ce roman chez G. P. Putnam’s Sons. A partir son départ, se sentira libre d’écrire « my own stuff, my own way ».
Ma note : 14/20








Belle présentation Guillaume. Dommage par contre que tu dévoiles tant de la trame.