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Roma Aeterna – Robert Silverberg

roma_aeternaSilverberg est un vieux briscard de la science-fiction américaine. Né à New-York en 1935, cet auteur prolifique a écrit plus de 230 nouvelles, récits courts et romans. Sa dernière œuvre, Roma Aeterna, est une uchronie des plus spéculatives : quelles divergences de l’histoire auraient permis à l’Empire Romain de perdurer et quel serait le monde aujourd’hui ? Dans ce recueil de onze nouvelles, Silverberg se propose de répondre à ses questions en suivant des moments-clés de l’histoire de cette Rome Éternelle.

Le point de rupture avec notre histoire réelle débute pour Silverberg au moment de l’Exode des Hébreux d’Égypte. En rendant cet exode impossible, Silverberg postule à un échec de la religion monothéiste : sans Exode, pas de terre promise pour les Juifs, ni de conflit avec l’Empire Romain en Judée. Et surtout, pas de Messie chrétien à venir. Pour Silverberg, l’absence de religion monothéiste forte prive Rome de son principal adversaire. Lorsque les hordes barbares déferleront sur l’Occident, elles se heurteront à des légions polythéistes et théologiquement tolérantes. Silverberg rejoint en cela l’analyse de l’historien britannique Édouard Gibbon (1737-1794), qui fit scandale de son temps en pointant du doigt le rôle néfaste de la chrétienté sur le Bas Empire.

La prise de position est plutôt audacieuse, puisque la divergence historique entre la réalité et l’uchronie silverbergienne est avant tout religieuse. Durant ce roman, Silverberg ne lâchera pas pour autant son attaque de front des religions. Les Hébreux restent présents tout au long du roman, et malgré leur faible influence sur l’histoire, ils ne cessent d’étonner la Rome polythéiste avec leur Dieu unique. L’attrait du monothéisme revient également avec la rencontre entre un dignitaire romain et le mystique Mahmud, qui rêve d’un Dieu unique à même de chasser la corruption et les mauvaises mœurs de La Mecque. A nouveau, le danger d’un culte monothéiste porté par des fidèles fanatisés se révèle aux yeux du narrateur, qui s’empresse de tuer dans l’œuf cette future menace pour l’Empire. Difficile de ne pas voir dans ce texte une crainte de l’intégrisme musulman actuel, que Silverberg étouffe ici dans l’œuf. Bien plus tard, cependant, la Rome polythéiste est fustigée, alors que les temples se vident, faute d’apporter des réponses spirituelles convaincantes aux romains. Et pourtant les Hébreux, enfin, rêvent à nouveau d’Exode depuis l’Égypte. Mais désormais, la Terre promise est parmi les étoiles, et ils se lancent dans la conquête de l’espace. Est-ce là le premier signe de la future chute de la Rome Éternelle ?

L’intérêt d’une telle uchronie repose dans la description de l’évolution d’un empire romain au-delà de ses limites historiques. Les hordes barbares sont vaincues, Attila et ses Huns ont été annihilés face aux légions romaines. Le Nouveau Monde a été découvert par les Vikings, qui s’empressent de révéler la nouvelle à l’Empereur Romain. Mais l’orgueilleuse Rome ne parviendra pas à dompter ces nouvelles terres, baptisées non sans prétention « Nova Roma ». L’Occident, épuisé, s’enfonce dans une guerre fratricide avec l’Orient byzantin. L’Occident triomphera pourtant, et la réunification des deux Empire aura lieu, symbole supplémentaire de cette Rome Éternelle. Et pourtant, Silverberg effrite progressivement la Pax Romana et l’unité de la nation romaine. L’émergence des peuples « parallèles » à notre Europe actuelle n’a de cesse d’être annoncée. Les langues barbarisées remplacent peu à peu le latin dans les provinces, et les guerres de sécession se succèdent.

La succession de nouvelles permet de focaliser à tour de rôle le roman sur des périodes-clé de cet empire romain uchronique. La datation, restée fidèle à l’an zéro de la fondation de Rome, contribue à décaler encore plus le parallèle romain de notre univers. Côté narration, ce roman reste une accumulation de faits uchroniques et de témoignages successifs. Chaque nouvelle pousse à découvrir de nouveaux personnages, mais aucun d’entre-eux ne parvient véritablement à retenir l’attention, malgré les efforts de l’auteur. C’est d’ailleurs étonnant. Après tout, Silverberg aime travailler ses personnages, mis à part lors de ses textes alimentaires de la première heure, bien entendu. Tout au plus le style s’améliore-t-il sur les dernières nouvelles, avec la nouvelle «  Via Roma  » et cette Rome aux couleurs de steampunk uchronique.

Au final Roma Aeterna est une uchronie à la dimension spéculative bien travaillée, mais dont le style littéraire manque par moments de profondeur. Que ce soit voulu (pour exprimer une période de renaissance romaine éclatante mais dénuée d’une certaine humanité, par exemple) ou pas, cela vient à manquer à la lecture de certaines nouvelles. Dommage, je m’attendais quand même à mieux avec cet ouvrage.

Ma note : 13/20

 

7 commentaires sur Roma Aeterna – Robert Silverberg

  • SBM

    C’est un thème qui plait à Silverberg. Dans « La porte des mondes », il imaginait que l’Amérique n’avait pas été découverte par Colomb et donc que l’empire aztèque avait pu perdurer jusqu’à aujourd’hui. Je l’ai lu il y a un bout de temps, mais il me semble que j’aurais pu conclure exactement avec ton dernier paragraphe !

  • Merci pour cette présentation. J’ai pour ma part hâte de le découvrir. Il est évidemment dans la PAL depuis sa sortie, en attendant son heure sagement !

  • Mais où sont les grandes civilisations précolombiennes ? °)

  • Justement, les légions romaines sont déboutées par les Mayas; mais ces derniers ont à leur tête un ancien Viking qui se fait passer pour un Dieu…

  • je l’ai à la maison et j’avoue que certaines nouvelles sont moins réussies que d’autres.

  • Francky

    Une lecture agréable, notamment pour les amateurs d’histoire romaine dont je fais parti. Une uchronie sur un tel sujet était très tentant!
    Mais force est de constater qu’au final, on ne sait pas exactement où Silverberg veut en venir.
    Et le point de convergence est extrêment contestable, voire même regrettable pour un roman très récent : les écrits de Gibbon sont désormais totalement battus en brèche par les historiens actuels, l’influence du christianisme sur la chute de l’Empire romain étant largement minoré. De même que les fameuses « invasions barbares » ont été largement exagéré et noirci (le terme de migration étant bien plus adéquat). L’Empire Romain s’est avant tout éffondré sur lui-même. Silverberg a une vision très passéiste de Rome, très 19ème siècle, et donc complètement dépassée.
    Cela dit je conseille quand même cette lecture, agréable, j’ai particulièrement apprécié les nouvelles consacrées à la tentative de conquête du Nouveau Monde.

  • [...] A lire les avis de : Lael, Guillaume [...]

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