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Rêve de Fer – Norman Spinrad

spinrad_reve_ferEt si, dans un monde parallèle où la seconde guerre mondiale n’avait pas eu lieu, Adolf Hitler avait été un romancier de science-fiction à succès ? Norman Spinrad prête sa plume à un Hitler improbable, auteur du « Seigneur du Svatiska  » , qu’il couronne du Prix Hugo 1954. Etonnante uchronie que voilà, et parodie grinçante de la montée du nazisme dans l’Allemagne des années 30.

Norman Spinrad est né en 1940 à New York, dans une famille juive. S’il n’appartient pas totalement à la génération du « Baby Boom », il n’en reste pas fortement marqué par la seconde guerre mondiale. Il fait partie des premiers enfants ayant grandi avec la « bombe », la Shoah et la guerre totale contre le nazisme. A quinze ans, il fait partie de ces adolescents baignant dans ce souvenir quasi-permanent de la seconde guerre mondiale (bien avant les « devoirs de mémoire » institutionnalisés par des politiques en mal de repères évidents…). La violence de cet héritage historique omniprésent dans la conscience collective d’alors s’exprimera dans bon nombre de ses premiers romans, jusqu’à « Rêve de Fer  » , en 1972. Nous sommes alors à un tournant de l’œuvre de Norman Spinrad. Ce dernier a toujours considéré la science-fiction comme une littérature engagée, critique face à la société et l’histoire contemporaine. Spinrad s’attaque donc au traumatisme nazi et l’exorcise dans une uchronie, à la fois pamphlet et uchronie noire.

Il serait bien naïf, à l’image d’un journaliste des années 90 qui crut bon de dénoncer Spinrad, de lire cette œuvre au premier degré et de l’assimiler à un ouvrage de propagande nazie, tant les éléments critiques à l’attention du lecteur ne manquent pas. Et pour ceux qui, dans un élan « révisionniste  » , voudraient tant bien que mal exploiter l’ouvrage, la post-face fictive d’un éditeur uchronique achèvera de lever le moindre doûte. Après la défaite de 1918, c’est un Adolf Hitler écœuré qui se détourne des groupuscules extrême-droite et s’exile aux États-Unis. Là, il pénètrera dans les cercles littéraires SF et entamera une carrière tardive de romancier. Son œuvre majeure, « le Seigneur du Svatiska  » , est une œuvre belliqueuse et raciale, dans un univers tourmenté par l’héritage d’un conflit nucléaire dégénérateur. Si le style n’est pas très littéraire et évoque un mauvais roman de fanzine, il reflète dès les premières pages l’idée d’un auteur névrosé, tourmenté par ses idéaux racistes et par ses fantasmes de violence haineuse.

Très vite, le lecteur est emporté dans un flot d’événements, inspirés de l’Allemagne exangue d’après la grande guerre. Heldon, son double fantastique, est une grande république peuplée des derniers hommes purs, les Purhommes. La race humaine a en grande partie dégénéré lorsque le Feu des Anciens ravagea la Terre. A l’ouest, des nations perverties de mutants. A l’est, l’immense Zind et ses Dominateurs, des mutants psys capables d’emprisonner à volonté les esprits faibles. Féric, sorte de héros fantasmé d’un Hitler imaginant son épique montée en puissance, est un digne Purhomme, héritier de l’ancienne lignée royale. Sa famille exilée suite à la Grande Guerre perdue par Heldon, il revient enfin au pays, se réjouissant de quitter les nations fangeuses de l’ouest pour la pure et puissante Heldon. Dès le début du récit, le cadre eugéniste de l’œuvre transparaît dans l’utilisation permanente des termes gènes / purs / purhommes / racial, que Spinrad oppose systématiquement au vocabulaire contraire : mutant / pestilentiel / difforme / putride et toute une liste d’adjectifs décrivant les nombreux phénotypes mutants.

Le roman s’engage peu à peu dans une parodie grinçante de l’émergence du nazisme en Allemagne : les S.A. sont une bande de motards hors-la-loi que Féric rallie à sa cause, lors d’un duel viril contre leur chef. Un groupuscule au discours racial adopte rapidement le héros comme membre, puis comme leader incontesté. Rapidement, motards comme parti politique deviennent des instruments à son service, alors que le svatiska redevient le symbole de ce renouveau racial – un clin d’œil supplémentaire à la symbolique nazie. Le ton devient d’autant plus grinçant qu’une sur-enchère de violence et de fanatisme accompagne le lecteur, dans une sorte de montée orgasmique qui donne la nausée. Tous les éléments de l’histoire allemande des années 30 y sont repris : la création des S.S., l’arrivée au gouvernement et la prise de pouvoir, puis la purge des S.A. ayant comploté avec l’ennemi. A partir de ce tournant du récit, les derniers personnages féminins disparaissent. Finies les élégantes mais discrètes purfemmes. Les esclaves sexuelles de Zind fournies au chef parjure des S.A. sont les derniers personnages féminins, massacrées avec dégoût par les fiers compagnons de Féric. Cette image mise en avant par Spinrad introduit volontairement un dégoût de l’hétérosexualité, restreinte au seul acte de reproduction (réduite au terme de germen – encore un attribut masculin), au profit d’une homosexualité frustrée, déguisée derrière les relations viriles des dirigeants du parti, et leur plaisir jouissif au combat, massacrant les hordes de mutants.

Cette escalade de références sexuelles dans la violence du récit induit une montée en puissance nauséeuse, alors que les armées de Heldon anéantissent les dernières résistances de Zind. La thématique de la guerre froide transparaît l’espace d’un instant, face au feu nucléaire déclenché par les Dominateurs de Zind, et ruinant le précieux « germen » des hommes purs. Les femmes ne sont plus que réduites à engendrer des monstres mutants ! L’abomination hétérosexuelle est cependant vaincue par le génie eugéniste des savant d’Heldon, qui percent les secrets du clonage et génèrent des millions de Purhommes mâles. L’apothéose du roman s’achève dans une explosion de jouissance phallique, avec la métaphore de la fusée « s’élevant pour aller féconder les étoiles ». Il est alors bien difficile pour le lecteur de ne pas ressentir une gêne, voire un soulagement d’avoir achevé la lecture de ce roman.

L’objectif de Spinrad est alors bien atteint : dans cette parodie noire, il livre une analyse psychanalyste de la doctrine nazie, décortiquée avec cynisme et sans complaisance. Mieux encore, il montre comment la terrifiante propagande des années 30 a pu provoquer un lavage de cerveau de la population allemande, flattée par les arguments populistes d’un parti fanatique et prêt à tout pour implanter dans l’esprit de ses victimes les germes d’une haine violente et absolue.

Ma note : 9/10

 

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6 commentaires sur Rêve de Fer – Norman Spinrad

  • Tu m’as donné envie de lire ce bouquin!

  • C’est vrai que pour le moment Spinrad m’a toujours séduit…

  • Je ne sais pas si la 4e de couverture de l’édition que tu présentes est la même que celle de l’édition originale française. Sur lEO il était très drôle de lire les avis autorisés de nombre de grand de la SF sur l’oeuvre.

  • Bonne question; mon troisième paragraphe s’inspire en partie du 4deconv’ de l’édition folio SF actuelle. Sinon le tout est issu de mes réflexions, et de mes lectures, dont la préface de Roland C. Wagner. Sinon aurais-tu le lien vers la page du site IEO dont tu parles ?

  • Oups, y’avait un bug orthographique. Il fallait lire l’EO (pour Edition Originale).
    Le texte de la 4e de couverture chez opta:
     » A propos du Seigneur du Svastika, voici ce qu’ont écrit quelques géants de la science-fiction :
    Philip José Farmer — « L’intensité de la vision d’Adolf Hitler projette littéralement le lecteur dans cet univers parallèle qu’il a créé dans ses moindres détails. On comprend que cette oeuvre énorme ait valu à Hitler un renom légendaire ».
    Harlan Ellison — « Fascinant ! Hallucinant !… On est paralysé par l’émerveillement ! ».
    Harry Harrison — « Si Wagner avait écrit de la science-fiction, il nous aurait peut-être donné le Seigneur du Svastika ».
    Michael Moorcock — « Très certainement, cette oeuvre fait de Hitler l’égal de Tolkien, C.S Lewis et G.K. Chesterton… La quintessence de la littérature épique ».
    A propos de l’auteur :
    Né en Autriche le 20 avril 1889, Adolf Hitler vécut en Allemagne jusqu’en 1919 avant d’émigrer aux Etats-Unis. Il s’installa à New York, au coeur de Greenwich Village. Illustrateur de talent, il collabora au célèbre magazine de SF Amazing Stories et se fit remarquer par ses couvertures aux tons chatoyants, pleins d’action. Au début des années 40, sa parfaite connaissance de la langue anglaise lui permit de se lancer dans la carrière d’auteur et de devenir très vite l’un des grands écrivains de l’Age d’Or avec des oeuvres telles que L’Empereur des astéroïdes, La race de maîtres ou Demain, le monde. Il mourut en 1953 et, l’année suivante, le Hugo International lui fut attribué à titre posthume pour le Seigneur du Svastika. »

  • Merci Ferocias ! Il n’y a pas autant d’éléments dans la version folio SF; voilà qui complète bien mon billet !

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