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Extrême-droite et science-fiction : le cas italien

Les récents événements politiques en Italie montrent un durcissement du régime de Berlusconi, qui à quelques semaines des prochaines élections européennes, cherche à séduire la Ligue du Nord (mouvement d’extrême-droite italien) en confirmant une de ses promesses électorales. L’immigration, selon un nouveau texte de loi, devient un délit passible d’une amende allant jusqu’à 10.000 euros. Ce texte, soumis au parlement italien, a remporté 316 voix contre 258 opposants [1]. Le sénat devrait suivre le vote des députes, et cette nouvelle loi rapidement rentrer en vigueur. « L’Italie vit très mal d’être aux premières loges de l’immigration « , explique Philippe Ridet, correspondant du journal Le Monde en Italie.  » C’est pourquoi l’opinion publique n’est pas hostile dans sa majorité à ce texte sur la sécurité « . Rappelons également que les médecins italiens ont obligation de briser le secret médical et de dénoncer aux autorités tout patient clandestin qu’ils pourraient être appelés à soigner.

italie-parlement_mediumLe parlement italien

Cette actualité n’est pas sans rappeler l’article de Valerio Evangelisti [2] dans le Monde Diplomatique, qui s’inquiétait d’une montée d’extrême droite au gouvernement en 2001. Le ministre des réformes institutionnelles et de la décentralisation de l’époque, M. Umberto Bossi, également dirigeant de la Ligue du Nord, proposait alors de considérer l’immigration clandestine comme un crime. M. Bossi est redevenu avec le gouvernement Berlusconi IV (2008) ministre pour les réformes et pour le fédéralisme, ce qui montre à quel point le gouvernement italien s’oriente vers une politique très conservatrice et influencée par l’extrémisme nationaliste. Si l’Alliance Nationale et la Ligue du Nord sont deux partis connus pour leur xénophobie et leurs provocations nationalistes, les déclarations houleuses de leurs représentants semblent de plus en plus se réaliser. Dernière en date, à titre d’exemple : la semaine passée à Milan, un conseiller municipal de la Ligue du Nord, Matteo Salvini, a provoqué un scandale en proposant que des places de transport en commun soient réservées aux « Italiens de souche ».

Umberto BossiUmberto Bossi

Les chemises vertes sont en marche. A l’initiative du député européen Mario Borghezio, la Ligue du Nord cherche à retrouver sa popularité des années 1990 en ressuscitant ses milices [3]. Les coups d’éclat de ces partis extrémistes sont particulièrement choquants, comme l’opération « propreté ethnique » consistant à asperger de désodorisant des prostituées nigérianes. Acte heureusement puni par condamnation judiciaire.

Evangelisti, dans le contexte déjà particulièrement inquiétant de l’année 2001, s’était intéressé à la progression d’une littérature SF italienne politisée, et promouvant une certaine doctrine « extrémiste ». Il cite ainsi le livre Fantafascismo, de Gianfranco De Turris. Ce recueil, à peine ironique, reste avant tout une compilation de textes fidèles au titre de l’ouvrage. Le livre d’uchronie Occidente, de Mario Farneti, rêve avec regrets d’une Italie où Mussolini aurait triomphé… Evangelisti accuse ainsi l’ultra-droite italienne de s’être servie de la science-fiction, genre alors négligé après guerre, pour revenir en contrebande, sous une forme déguisée. L’association Il Cerchio, qui conjugue fondamentalisme catholique et fascisme traditionnel, a ainsi longtemps organisé des réunions de passionnés de science-fiction.

occidentemariofarneti

La science-fiction sert-elle de passerelle à des mouvances d’extrême-droite en Europe ? L’exemple italien montre en tout cas qu’une propagande idéologique déguisée à travers ce genre littéraire est tout à fait possible, et il serait assez superflu de démontrer que durant tout le demi-siècle passé, les exemples de combats politiques ou idéologiques de tout bord à travers la science-fiction, ou pour mieux dire l’anticipation, l’uchronie, la speculative fiction, ne manquent pas. Si en France, l’exemple extrême le plus récent reste l’islamophobie paranoïaque du romancier Maurice Dantec [4], la situation reste beaucoup moins prononcée qu’en Italie. Ne nous égarons donc pas, même le controversé Ravage de Barjavel est loin d’être identifiable comme une œuvre purement pétainiste. Cependant, il n’est pas rare de croiser, ici ou là, des mouvances « très à droite » réclamant une analyse salvatrice de l’anticipation, genre littéraire devenant le « moteur » de leurs idéologies. Les dérives sont plus subjectives : l’islamisation étant un terme trop provocateur, il sera remplacé par « perte de laïcité ». L’anti-mondialisme sera l’occasion d’y associer un antisémitisme masqué. Et enfin la notion de groupe ethnique servira de porte d’entrée vers des discussions identitaires plus radicales.

La science-fiction n’en a pas fini de refléter les tensions de notre monde réel.

Notes de lecture :

[1] L’Italie se dote d’une politique d’immigration très marquée à droite. Le Monde, 13 Mai 2009. [ En ligne ].

[2] Evangelisti V. L’extrême droite investit la science-fiction (2001). Le Monde Diplomatique. [ En ligne ].

[3] Padovani M. Le retour des « Chemises vertes » (2007). Le Nouvel Observateur. [ En ligne ].

[4] Cafard Cosmique. La révélation Dantec. [ En ligne ].

En complément de lecture :

- Evangelisti V. La science-fiction en prise avec le monde réel (2001). Le Monde Diplomatique. [ En ligne ].

- Ruffin J.C. Réalité en quête de fictions (2004). Le Monde Diplomatique. [ En ligne ].

  • Réponse de Roland C. Wagner à cet article, publiée dans le même journal en novembre 2004.