Étoiles, garde-a-vous ! – Robert Heinlein
Je viens d’achever la lecture du roman « Étoiles, Garde-à-vous ! » de Robert A. Heinlein et je suis assez frappé par l’esprit visionnaire qui anima l’auteur de ce livre de science-fiction. Publié en 1959, le roman relate le parcours de Juan Rico, un jeune homme sorti du lycée et qui va s’engager dans l’Infanterie mobile pour gagner son statut de Citoyen de la Fédération. Dans ce futur assez proche, l’Humanité est unifiée sous la bannière d’un état militaire, et colonise les planètes de la galaxie. La découverte puis l’attaque des « punaises », sortes d’arachnides sociaux de l’espace, provoque une guerre intersidérale dans laquelle se retrouve plongé le narrateur.
Robert Heinlein était un ancien de l’armée américaine, servant dans la Navy avec le grade de lieutenant avant qu’une tuberculose ne le retire du service actif. Dans » Etoiles, Garde-a-vous ! » (titre original : Starship Troopers), qui n’est pas son premier ouvrage, il retranscrit en partie son expérience militaire mais fournit surtout, à travers le personnage de Juan Rico et de son éducation scolaire et militaire, un essai théorique sur la morale, la philosophie et la politique.
Etoiles, Garde-a-vous ! souffre cependant en Europe d’une comparaison avec la guerre du Vietnam. Un parallèle pour le moins difficilement justifiable, puisque le roman fut publié en 1959. A l’inverse, la Guerre Eternelle de Joe Haldeman s’appuie sur son expérience au combat en Indochine. Un chapitre entier de l’histoire américaine contemporaine s’est écoulée entre les deux bouquins.
Dédié « à tous les sergents, n’importe où, qui ont œuvré pour faire de jeunes garçons des hommes » , Starship Troopers est un véritable coup de colère d’Heinlein. Peu de temps avant l’écriture de ce roman, Heinlein se sent de plus en plus frustré par les consignes éditoriales de son éditeur Scribner’s. Toute occasion de rompre son contrat sera bonne. Dans l’Amérique des années 1950, la peur du péril communiste régie la politique intérieure comme internationale. En 1954, les forces militaires françaises se retirent d’Indochine. Cette sale guerre, résultant de l’indépendance de la colonie durant la Seconde Guerre Mondiale, a vu la puissance militaire française vaincue par une guérilla soutenue par la Chine de Mao. Les parachutistes français ont connu leur pire défaite lors de la bataille de Diên Biên Phu. Au lendemain de cette débâcle, les États-Unis envoient à Saïgon leurs « conseillers militaires ». Pour Heinlein, le choc est rude. Il ne reconnaît aucun talent dans ces huiles décorées, dont il fustige avec aigreur le rôle dans la jungle vietnamienne. Pour lui, les États-Unis risquent gros en déclenchant une guerre préventive en Indochine, courant à un désastre stratégique comme logistique. Heinlein n’a plus foi en l’O.N.U. , qui après avoir « laissé faire » durant la guerre de Corée montre son incapacité à constituer un gouvernement mondial. Les états civils se font la guerre par peuples du tiers-monde interposés.
L’un des arguments développé par les professeurs de Juan Rico (et le fameux Mr Dubois, qui apparaît aussi dans l’adaptation cinématographique Paul Verhoeven) reprend avec beaucoup d’aigreur le bilan géopolitique dressé par Heinlein. L’instabilité politique du XXème siècle préfigure la genèse de la Fédération. Il y décrit des états dépourvus de sens moral du devoir, se drapant dans le droit à la liberté et au bonheur pour toute justification militaire de leurs actes. Il y dénonce des rues non sûres, une violence urbaine quasi-permanence et des querelles politiques incessantes, où la promesse des urnes donnait lieu à d’éternelles alternances politiques : « les gens avaient été amenés à croire qu’ils pouvaient simplement voter pour tout ce qu’ils voulaient, et l’avoir sans effort, sans sueur, sans larmes ».
Or, les fondateurs de la Fédération étaient des anciens vétérans de la 3ème guerre mondiale. Leur sens moral du devoir et du mérite s’opposait à la logique interventionniste de leurs dirigeants. Dans Étoiles, Garde-à-vous ! l’Infanterie Mobile est la reine des corps d’armée. A quoi peut ressembler l’Indochine ? Dans le célèbre film Apocalypse Now, nous avons un avant-goût de l’enfer végétal dans lequel évoluent les combattants. C’est chaud, humide, sale, rempli de pièges naturels comme ennemis; ceux d’en face vous guettent dans des embuscades meurtrières et les stratégies conventionnelles de conflits ouverts ne fonctionnent pas. Transposé à la sauce S.F., vous obtenez l’environnement hostile de Klendathu et ses « bugs ». L’Infanterie Mobile y est larguée comme des parachutistes sur une jungle hostile.
Pour Heinlein, une démocratie que ses citoyens ne jugent plus utile de défendre n’a plus de raison d’être. Le fantassin de l’Infanterie Mobile part aux confins de la galaxie afin de se battre dans un conflit sordide, alors que la quasi-totalité des civils de la Fédération n’en ont cure, confortablement installés dans leurs vies quotidiennes. Juan Rico ne s’est pas engagé par idéologie, mais un peu par hasard, peut-être parce que le statut de citoyen offert après le service militaire lui semble plus approprié dans cette société que celui de simple civil. Pourtant, Juan Rico n’est pas un foudre de guerre. Il a les « chocottes » avant chaque largage et malgré sa progression dans l’échelle militaire, il reste assez ignorant des véritables enjeux de ce conflit. Juan Rico est un peu le Candide donnant la réplique aux réflexions d’Heinlein.
Heinlein ne se borne pas à la simple géopolitique, par la voix de Mr. Dubois, il critique beaucoup d’autres aspects de la société américaine. Ses tirades sur le traitement juridique des jeunes délinquants mineurs a un écho encore juste de nos jours. Un crime léger ? Un blâme. Deux ? L’embarras de la police. Trois ? Un séjour en centre de jeunes délinquants, pudiques bâtisses où l’adolescent violent, en perte de repères, y rencontre des réseaux de délinquance encore plus violents. Une fois sorti, il récidive. Et le voilà devenu majeur. Alors l’attend la prison, sale, violente, vétuste, sorte de mouroir pour jeunes que la société n’a pas su gérer, au niveau familial comme civil. Est-ce là une solution décente ?
La société décrite par Heinlein est-elle idéale ? Pour autant non, puisque la Fédération s’est imposée par désespoir, en quelque sorte, en ultime recours face à une crise totale de la société. C’est l’ingérence des gouvernements et la démission des civils qui a poussé les vétérans militaires à reprendre les choses en main. Il s’agit donc d’un échec prophétisé de la démocratie, un camouflet terrible donné par les militaires, ceux-là même que la société civile avait transformé en bons petits pions parachutés sur les champs de bataille du monde entier. Starship Troopers, c’est aussi la révolte désabusée du bidasse. Heinlein expose dans ce roman un avertissement grinçant à l’attention de ses contemporains. La guerre du Vietnam n’a pas encore eu lieu, mais son accomplissement lui semble être le pire acte militaire que le gouvernement américain puisse faire. Sa société militaire ne règle en rien ce problème, reproduisant aveuglément les comportements interventionnistes contre lesquels elle s’était révoltée.
Starship Troopers, roman fort écrit avec sa bile, ne pouvait que s’attirer incompréhension et critiques, encore aujourd’hui. Heinlein propose tout d’abord le manuscrit à Scribner’s, qui le refuse. L’occasion tant recherchée de quitter l’éditeur se présente enfin, et le roman paraît chez l’éditeur Putnam, ravi de récupérer cet auteur à succès. Heinlein se sent alors libéré, les romans futurs qu’il écrira en tireront une puissante réflexion et liberté d’écriture. Lors de la parution de Starship Troopers, les principales critiques ne vont pas à la trame militaire du roman mais au fait que la citoyenneté soit accordée aux seuls civils ayant volontairement fait leur service. Heinlein s’amuse de ces critiques, fustigeant l’idée « consternante » que la citoyenneté doive être accordée à « quiconque a 18 ans et une température corporelle voisine de 37°c » . Heinlein fait surtout preuve d’un patriotisme aigu. Loin de toute idée élitiste ou fasciste de la société, il justifie sa position comme une nécessité à la conservation de la démocratie et de la société américaine : « les démocraties s’effondrent assez vite après que la plèbe découvre qu’elle peut se voter à elle-même du pain et des jeux… Pendant un certain temps » . Pour Heinlein, la conscription n’est pas une solution à la formation de la citoyenneté. Cela ne marche pas. Lui-même se targue d’être issu d’une famille ayant toujours donné des volontaires sous les drapeaux, jamais de conscrits. Et le raisonnement retombe sur ses pattes : une démocratie pour laquelle ses citoyens refusent de se battre, physiquement comme idéologiquement, n’a plus de raison d’exister.
En 1968, les prévisions alarmistes d’Heinlein se sont vérifiées. La guerre du Vietnam enlise les États-Unis. Le monde de la S.F. américaine prend parti. Kate Wilhem fait paraître dans le numéro de juin 68 de Galaxy un appel : « nous nous opposons à la participation des États-Unis à la guerre du Vietnam » . Signent cet appel 82 plumes dont Asimov, Spinrad, Blish, Silverberg, Bradbury, Dick. En réponse, une contre-annonce paraît dans le même numéro : « Nous, les soussignés, croyons que les États- Unis doivent rester au Vietnam pour remplir leurs responsabilités envers le peuple de ce pays » . Suivent 72 noms : Karen et Poul Anderson, Campbell, de Camp, Williamson, et même Heinlein. Ce dernier ne défend pas une politique dont il a prophétisé la ruine. Il se refuse à tout commentaire, critique avec aigreur ceux qui échouent à comprendre « des mots simples ». Pour Heinlein, le pire serait de se retirer brutalement du Vietnam, d’abandonner l’allié sud-vietnamien et de montrer au monde entier l’échec et l’incompétence de la politique américaine. Lorsqu’en 1961, Kennedy signe un engagement de préservation de l’indépendance de l’état sud-vietnamien, Heinlein prophétise avec crainte les conséquences d’une rupture de ce contrat. Ce serait « détruire notre crédibilité » , écrit-il. Or, dans l’équilibre instable de la Guerre Froide, la crédibilité est tout. Si les États-Unis la perdent, l’équilibre sera-t-il rompu ? Serait-ce alors le début d’une guerre mondiale ? Heinlein signe donc cette pétition pro-Vietnam mais sans prendre de position pro-militaire. Sa position est difficile à comprendre alors qu’il critiquait déjà la guerre de Corée et l’ingérence de l’O.N.U. Elle relève une fois de plus du débat américano-américain, dans lequel l’européen se sent vite en manque de repères. L’argument semble donc difficilement tenable de nos points de vue européens, où l’interprétation impérialiste de la situation américaine dans cette guerre au Vietnam domine. Ce numéro de Galaxy aura de sérieuses conséquences outre-Atlantique. Poul Anderson se retrouve censuré par les éditeurs français de gauche, et Heinlein se voit attribué une étiquette fasciste.
La réflexion d’Heinlein échappe facilement à ses contemporains, comme à ses futurs lecteurs. Traité injustement de militariste fasciste, il sera aussi de son vivant traité d’anarchiste avec En Terre Étrangère, autre chef-d’œuvre et prix Hugo. Être traité à la fois de fasciste et d’anarchiste décadent par la critique est d’une ironie exquise, et aurait certainement fait mouche si Heinlein n’avait été qu’un vulgaire provocateur. Mais nous n’avons pas affaire à un Zemmour américain. Auteur difficile mais extrêmement visionnaire, Heinlein, comme tout grand penseur, a reçu autant d’éloges que de volées de bois vert. Dommage, pour un auteur qui voulut mettre en garde ses contemporains du terrible fiasco de la guerre du Vietnam et qui milita pour le contrôle supra-national des armes nucléaires. Les critiques aiguisent toujours leurs couteaux, jamais leur esprit.
Bibliographie et références des citations :
- Bifrost, n°57 – dossier spécial R.A. Heinlein (janvier 2010)
- Ugo Bellagamba & Eric Picholle. Solutions non satisfaisantes, une anatomie de Robert A. Heinlein. (2008). Éds. Les moutons électriques. ISBN : 978-2-915793-37-6




Je suis d’accord avec toi. Heinlein est un excellent écrivain et un véritable visionnaire. Je viens de lire et de critiquer plusieurs de ses livres, tous différents, tous intéressants. Il est étrange de remarquer que très peu d’auteurs de SF ou d’anticipation croient à l’avenir de la démocratie telle que nous la connaissons. Ils nous prédisent presque tous les régimes totalitaires, autoritaires et globalisateurs et des retours au féodalisme et même au tribalisme. Nous en parlerons dans notre prochaine émission.
[...] This post was mentioned on Twitter by Mathias Dufour. Mathias Dufour said: RT @trakr_stellaire Refonte totale de l'article sur le Starship Troopers de #heinlein http://tinyurl.com/38j9kkj // Passionnant !!
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[...] d’autres avis : Claude Ecken, Traqueur Stellaire – prix Hugo, catégorie roman, en 1960 – adapté d’abord en OVA en 1988 par Bandai Visual et [...]
Tiens un excellent article qui m’avait échappé lors du défi 2000 commentaires.
Belle chronique très complète, je ne peux qu’inciter à la lecture du n°57 de Bifrost pour bien appréhender le parcours d’Heinlein.
superbe article que je découvre grâce au lien que Efelle a donné sur son blog.
j’avais entendu parler du monsieur et je connais les films faits à partir des romans mais je ne l’avais jamais lu.
je ne suis pas fan des thèses du monsieur mais cet article est source d’infos très intéressantes, merci beaucoup.
Ah je n’avais pas fait le rapprochement avec la guerre du Vietnam. Ta chronique est sacrément complète !
« Pour Heinlein, une démocratie que ses citoyens ne jugent plus utile de défendre n’a plus de raison d’être. » SI cette phrase pouvait mettre du plomb dans la cervelle de certain !
Merci ! Oui ça explique bien des choses en éclairant ainsi ce roman.
[...] vous invite à lire sur la blogosphère les avis d’Efelle, de Guillaume, de Tigger Lilly et de [...]
Je découvre ton blog ce matin et ça fait plaisir de lire une critique aussi juste!
J’ai particulièrement apprécié ce livre, malgré une écriture un peu daté, et je suis en tout point d’accord avec ton analyse. J’ai d’ailleurs du mal à comprendre qu’il ait autant été mal compris, le message d’Heinlein me parraissant pourtant clair. Un livre qu’il serait bon d’étudier dans les collèges et lycée, avec le recul nécessaire bien sur. Sur bien des points, Heinlein était vraiment visionnaire.
@ Francky : merci à toi !