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The ostracons of Europa – Ken Hinckley

europa_explorationDébut 2013, des planétologues américains rapportaient que l’océan souterrain de la lune jovienne Europe présente une composition chimique proche de nos océans terrestres. En effet, grâce au cryovolcanisme actif à la surface d’Europe, les chercheurs étaient parvenus à effectuer des mesures spectroscopiques infrarouges depuis l’observatoire Keck au sommet du Mauna Kea, sur l’île d’Hawaï. Leurs résultats montraient la présence de sulfates de magnésium heptahydratés, se rajoutant aux détections de sodium et de chlorures mis en évidence lors d’études précédentes. Et ces données d’inspirer à l’un des co-auteurs de cette étude la conclusion suivante rapportée dans la presse : « si vous pouviez nager dans l’océan d’Europe et le goûter, il aurait tout simplement le goût de l’eau de mer normale » .

Si l’océan souterrain fascine autant les scientifiques, ce n’est pas seulement en raison de sa chimie particulière, mais parce que les indices favorables à la présence de vie dans ces eaux lointaines s’accumulent depuis les dernières années. Il n’en fallait pas moins pour inspirer Ken Hinckley, chercheur en informatique au Microsoft Research de Redmond, blogueur scientifique et auteur de science-fiction à ses heures perdues. En juillet 2013, la rubrique « Futures » de la prestigieuse revue Nature se fit l’écho de ses espoirs en publiant une courte nouvelle d’anticipation, « The Ostracons of Europa » . Dans un futur proche, une mission d’exploration habitée rallie la lune Europe et entreprend l’étude de son océan subglaciaire. L’astronaute Ricardo Cuerta effectue seul une plongée sur le plancher océanique. Sa mission est risquée, mais Ricardo est résolu à traquer la preuve de forme de vie alien furtivement entrevue précédemment.

Son exploration va le mener jusqu’à réaliser cette fameuse rencontre du troisième type fantasmée par l’Humanité tout entière. Mais ici, point d’extra-terrestres anthropomorphiques baignant dans les eaux salées d’Europe. Ricardo tombe nez à nez avec un curieux arthropode, tout droit sorti de la faune de Burgess. A la fois fascinante et monstrueuse, la créature semble également surprise de cette rencontre impromptue. Riche découverte pour notre ami Ricardo, mais également intense moment d’émerveillement pour le lecteur revivant cette rencontre par procuration. Ken Hinckley parvient à nous transmettre, le temps d’une pause, le frisson d’excitation tant espéré d’une découverte aussi majeure sur un monde du système solaire. Voilà un bon moyen de rêver à un futur idéal pour la recherche en exobiologie, en attendant que les explorations futures ne viennent confirmer ou infirmer l’imagination des scientifiques du monde entier.

 

« The ostracons of Europa » , Ken Hinckley. Nature 499, 120 (04 juillet 2013). doi:10.1038/499120a. [En ligne].


L’Éducation de Stony Mayhall – Daryl Gregory

edsmdgDans un monde décimé par les épidémies zombies, l’humanité se maintient tant bien que mal. Stony est le frère adopté d’une famille de trois sœurs. Sa mère adoptive, Wanda, l’a recueilli alors qu’il n’était qu’un nourrisson abandonné dans la neige. S’il vit une adolescence presque normale en compagnie de ses sœurs et de Kwang, son copain de toujours, Stony n’en reste pas moins insensible à la douleur, ne respire jamais, ne dort ni ne se nourrit, et son cœur ne bat jamais. Car Stony est un zombie qui s’ignore. Alors qu’il découvre l’étendue de ses pouvoirs et le funeste sort réservé aux morts-vivants, Stony s’interroge : y a-t-il d’autres zombies conscients comme lui ? Pour répondre à cette question, Stony est prêt à tous les sacrifices.

Difficile de développer mon opinion sur ce roman de Daryl Gregory sans risquer de vous en dégoûter. Il serait en effet dommage de vous en détourner si les genres zombiesque et young adult vous passionnent, car dans ce cas vous devriez y trouver un mets de choix. Cependant pour les quelques lecteurs curieux qui tomberaient sur la couverture d’Aurélien Police de retour de vacances chez leur libraire préféré, je suppose que quelques commentaires supplémentaires seront les bienvenus. L’Éducation de Stony Mayhall n’a, contrairement à l’inspiration de son titre, pas grand chose de flaubertien. Nous y retrouvons certes tous les ingrédients du roman de zombies post-apocalyptique désireux d’explorer sous un autre angle cette figure fantastique sur-médiatisé, et les amateurs de Walking Dead en seront certainement ravis. A vrai dire, les élogieux compliments de James Morrow adressés à l’ouvrage et rapportés par l’éditeur auraient même de quoi nous convaincre sans difficultés. Cependant, la flatterie est trompeuse, car au terme de ma lecture, je cherche toujours la « parabole politique mordante » , « l’allégorie religieuse chargée d’ironie » ou encore « l’approche goguenarde de l’altérité » de ce roman. La dernière citation tient à mon avis plus du prétentieux gargarisme littéraire qu’autre chose. Ayant la modeste prétention de me croire, tout comme monsieur Morrow, un lecteur suffisamment intelligent pour aborder un roman de science-fiction, je m’interroge en quoi ce roman plus proche de Warm Bodies et de la série Smallville que de la littérature engagée puisse contenir la moindre critique sur le modèle politique ou social américain sous l’ère Obama. Bien entendu, la notion de minorité rejetée et la question de l’autre, cet étranger clandestin, sont deux sujets largement rabattus tout au long de ce roman. Mais il semblera pour le moins déplacé – si ce n’est de très mauvais goût – de comparer la question de l’immigration à une épidémie zombiesque, quant bien même l’auteur traite l’allégorie avec la meilleure philanthropie possible. Peut-on parler de tout avec des zombies ? Probablement pas, sous peine de transformer le sujet en une bien triste bouffonnerie.

Bref, si la fable de Stony m’a laissé aussi froid que sa température interne, ne doutons pas une seconde que les amateurs de romans young adult y trouveront pour leur part leur bonheur. En effet, cette nouvelle réinterprétation de la figure fantastique du zombie satisfera les convenances d’un public en attente de héros adolescents rejetés par un modèle sociétal étouffant. En tant que lecteur déçu, il serait facile (et contre-productif) de persifler sur la démarche éditoriale du Belial’. La déferlante « zombies » ne semble pas en perte de vitesse et le choix marketing est plutôt évident. Le zombie se vend, l’éditeur se doit de rentabiliser ses publications, c’est là tout le mal que je leur souhaite. Seul bémol, les lecteurs habituels de ces histoires de zombies fréquentant plutôt des éditeurs comme Bragelonne ou Eclipse, il faudra donc attirer leur attention sur les gondoles. Et au vu d’un passage en librairie ce week-end, il semble que les libraires de ma métropole jouent le jeu. Positivons, peut-être est-ce un bon moyen d’attirer de jeunes et nouveaux lecteurs vers d’autres publications du Bélial’ ? je ne saurais le dire. Passée la rentrée littéraire, restera-t-il quelque chose de Stony Mayhall ? Au vu de mon opinion sur l’oeuvre, permettez-moi d’en douter. Mais en l’état actuel de la mode zombiesque, force m’est de reconnaître que ce roman devrait également profiter de la vague sans trop de peine. Gardant tout de même de cet ouvrage un souvenir plutôt mauvais, il me faut en déconseiller la lecture à toute personne allergique aux malheurs de zombies adolescents. Vous voilà prévenus, et si les thèmes de l’immigration clandestine et de la « panne » du melting-pot américain vous intéressent, il n’est pas impossible que vous trouviez votre bonheur ailleurs. Un dernier mot cependant, ayant eu l’occasion de lire quelques semaines auparavant la version originale, il me faut reconnaître que la traduction réalisée par Laurent Philibert-Caillat est tout à fait honorable. Mais est-ce là une raison suffisante pour succomber à l’appel du zombie mélancolique le soir au fond des bois ? Je ne crois pas. Que voulez-vous, quand j’entends le mot zombie, je sors mon fusil à pompe. C’est mon côté Charlton Heston.

 

Daryl Gregory, l’Éducation de Stony Mayhall (Raising Stony Mayhall, 2011). Editions Le Bélial’ (2014, traduction de Laurent Philibert-Caillat), 448 p.


Hammerfall – Hector’s Hymn

Le groupe de power metal Hammerfall revient enfin aux sources avec un nouvel album (r)Evolution ! Après le contestable virage du précédent album Infected (2011) qui avait vu leur fière mascotte Hector mise au placard pour surfer sur la mode des invasions zombies, voici que nos fiers métalleux suédois brandissent de nouveau l’acier des Templiers ! Cette résurrection du style médiéval-fantastique de leur univers s’accompagne d’un hommage musical rendu au fier Hector, le fidèle Templier et gardien des couvertures de leurs albums précédents. Le titre « Hector’s Hymn » enchaîne les riffs d’acier pour célébrer la saga du Templier, dans une débauche de chœurs et de refrains épiques comme on les aime. Jusqu’au clip vidéo qui reprend les peintures des anciennes pochettes pour retracer la légende d’Hector ! Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le groupe met en avant sa mascotte fétiche. Elle avait ainsi fait l’objet d’un comics collector lors de la sortie de l’album Crimson Thunder en 2002. Certes d’une qualité graphique discutable mais l’attention était louable. En grand fan d’Hammerfall (il ne se passe pas un festival de metal sans que je revête mon t-shirt d’Hector …), voilà un clip qui ne peut que me réjouir. Hector n’a fait qu’une bouchée des zombies d’Infected, Hail ! Hail to the Templar !

 


Qui croit encore sérieusement en la théorie de Terre plate ?

FE_lolUn article récemment paru sur le site web Vice a fait découvrir à des lecteurs incrédules l’improbable Flat Earth Society. Cette organisation américaine, qui se veut héritière de l’ouvrage « Zetetic Astronomy: Earth Not a Globe » (1881) de Samuel Rowbotham, promeut une pensée pour le moins incongrue. En effet, ses quelques quatre cent membres sont persuadés qu’un vaste complot mondial organisé par les plus hautes instances gouvernementales cache au monde entier que la Terre est en vérité un vaste disque et non une sphère. Dans ce modèle, le point central du disque correspondrait au pôle nord, tandis que l’Antarctique serait son périmètre. Quant aux innombrables preuves scientifiques de la rotondité de la Terre, elles ne seraient que des sophismes grecs entretenus par des organisations supranationales.

Comment réfutent-ils les démonstrations et preuves scientifiques de la sphéricité de la Terre ? Avec beaucoup d’aplomb, et une bonne dose de notions pour le moins fantasques. Ainsi considèrent-ils qu’un « tourbillon éthérique » perturbe les ondes électromagnétiques, induisant des phénomènes d’illusion optique pour l’observateur terrestre. Ou encore que le Soleil comme la Lune n’ont que 52 km de diamètre. Ces déclarations ont de quoi faire rire : bien avisé l’internaute qui croirait à une parodie digne du Disque-Monde de Pratchett. Et pourtant, cette association fondée en 1956 n’a rien d’un canular. Il s’agit même de la refondation d’une autre organisation, l’Universal Zetetic Society, elle-même créée à la fin du XIXème siècle.

Le plus surprenant reste que la théorie de la Terre plate était déjà considérée comme désuète à l’époque hellénistique (IVème siècle avant J.C.). Platon admettait dans ses écrits la sphéricité de la Terre. En vérité, le dernier grand débat eut lieu dans le monde romain chrétien d’Orient entre l’École théologique nestorienne d’Antioche, partisane de la Terre plate et l’École théologique d’Alexandrie, partisane de la Terre ronde. Cette controverse présente elle-même que peu d’importance puisque après le départ des Nestoriens vers la Perse, l’École jacobite leur succédant prôna un modèle d’univers sphérique. Cette culture hellénique transmise ensuite au monde musulman permit non seulement de conserver une grande part du savoir antique en Orient, mais ancra définitivement le modèle de la Terre ronde auprès des philosophes arabes. Quant à l’Occident, mis à part quelques exceptions comme Lactance (250-325), quasiment aucun autre philosophe ou religieux des derniers siècles de l’Empire Romain ne remit en cause la rotondité de la Terre. Contrairement à ce que qu’écrivit Cyrano de Bergerac (1619-1655), Saint Augustin ne défendit même jamais la théorie de la Terre plate, bien au contraire. Dans la Cité de Dieu (livre XVI, 9), le fameux philosophe et théologien écrivit :

« Quant à leur fabuleuse opinion qu’il y a des antipodes, c’est-à-dire des hommes dont les pieds sont opposés aux nôtres et qui habitent cette partie de la terre où le soleil se lève quand il se couche pour nous, il n’y a aucune raison d’y croire. Aussi ne l’avancent-ils sur le rapport d’aucun témoignage historique, mais sur des conjectures et des raisonnements, parce que, disent-ils, la terre étant ronde, est suspendue entre les deux côtés de la voûte céleste, la partie qui est sous nos pieds, placée dans les mêmes conditions de température, ne peut pas être sans habitants. Mais quand on montrerait que la terre est ronde, il ne s’ensuivrait pas que la partie qui nous est opposée ne fût point couverte d’eau. D’ailleurs, ne le serait-elle pas, quelle nécessité qu’elle fût habitée, puisque, d’un côté, l’Écriture ne peut mentir, et que, de l’autre, il y a trop d’absurdité à dire que des hommes aient traversé l’immensité de l’Océan pour y implanter un rameau détaché de la famille du premier homme » .

Saint Augustin ne remet nullement en cause la rotondité de la Terre mais débat uniquement de l’absence de preuves qu’elle soit habitée aux antipodes ; ce court extrait démontre que la théorie de la Terre plate n’était même plus sérieusement évoquée de son vivant. Il est d’ailleurs amusant de noter que s’il ne doutait pas pour mieux soutenir le dogme des Écritures, Augustin aurait pu faire un brillant zététicien !. La chute de l’Empire Romain ne signifie pas pour autant l’abandon de l’idée d’une Terre ronde. Les penseurs du Haut Moyen-Âge conservent les démonstrations du monde antique, bien que le savoir grec leur reste partiellement inaccessible pendant plusieurs siècles. Aussi l’idée encore véhiculée de nos jours qu’avant Christophe Colomb les intellectuels du Moyen-Âge niaient la rotondité de la Terre est tout simplement fausse ! En définitive, quiconque ayant un peu d’instruction croyait en la Terre ronde, cependant les hommes de lettre craignaient qu’une zone infranchissable ne sépare les deux hémisphères, rejoignant en cela les doutes de Saint Augustin. Le défi relevé par les grands explorateurs ne fut donc jamais de prouver la rotondité de la Terre, mais plutôt de démontrer qu’il était possible de rallier les quatre coins du globe.

Aussi est-il encore plus difficile de croire qu’au XXIème siècle, des hommes et des femmes puissent se déclarer partisans de la théorie de la Terre plate, retardant de 2400 ans en matière de compréhension de notre globe terrestre. Que des internautes puissent ainsi détenir moins de savoir scientifique qu’un lettré romain ou qu’un chevalier en route pour les Croisades a quelque chose de vertigineusement ridicule. Mais peut-être est-ce là un des paradoxes de notre société de l’information immédiate …


Helliconia, l’été – Brian Aldiss

helliconia_eteVoici venir l’été sur Helliconia. Les glaces se sont retirées, les phagors s’affaiblissent, et les humains règnent à nouveau en maîtres absolus sur les trois continents de la planète. Mais alors que la température monte, les peuples querelleurs s’agitent. La guerre fait rage entre les royaumes de Campannlat et leurs voisins nordiques de Sibornal. Poussés par un clergé omniprésent, les rois du grand continent central multiplient les massacres de phagors et de madis. La populace, exsangue par les guerres entre monarques et les raids de bandits, s’enfonce dans la misère. Pire encore, alors que Helliconia approche de sa périhélie lors de son orbite autour de Freyr, la sécheresse ravage les récoltes et la famine menace. Il n’en faut pas plus pour que le peuple craigne un prochain embrasement du monde ! Dans cette chaleur étouffante de l’été d’Helliconia, un drame aux multiples acteurs va se jouer. En Borlien, le roi Jandol Anganol s’apprête à divorcer de la Reine des Reines MyrdemIngala. Renvoyant son chancelier SartoriIrvrash dont il ne tolère plus ses propos athées, le roi cherche dans la foi un refuge face au déclin irréversible de son pouvoir. Mais quelle solution adopter ? Lui faut-il s’allier par un nouveau mariage à la perfide maison du roi Sayren Stund d’Oldorando, ou bien doit-il écouter cet étranger, ce Billish qui prétend venir d’un monde situé dans les étoiles ? Mais plus que tout, le roi redoute ces nouvelles armes venues de Sibornal : des arquebuses contre lesquelles aucune armure ne peut rivaliser.

Brian Aldiss, auteur britannique émérite de science-fiction, voulait créer son propre univers, et dresser un tableau romanesque de l’évolution de notre civilisation. L’idée d’Helliconia lui vint alors : un monde fort semblable au nôtre, à la différence près qu’une année y dure aussi longtemps que l’histoire de l’humanité. Sa première vision exposée à des amis et collègues scientifiques, il transforma ce deux rêve en un univers plus mûr. Helliconia connaîtrait bien des saisons interminables, mais en raison de son système solaire binaire. Son orbite autour de Batalix, une étoile au rayonnement plus faible que celui de notre soleil, dure 490 jours. Mais Batalix orbite elle-même autour d’une étoile géante, Freyr, en une révolution elliptique de 2592 années terriennes. La faible Batalix ne permet pas de réchauffer suffisamment Helliconia, le dégel ne s’opère que lorsque l’étoile se rapproche de Freyr. Le monde d’Helliconia n’a pas toujours connu ces cycles astronomiques majeurs. A l’origine, Batalix était seule, avant d’être capturée dans le champ gravitationnel de Freyr. Les premiers nés, les phagors, parcouraient alors leur monde gelé. L’arrivée de Freyr provoqua de puissantes transformations géologiques et écologiques. De nouvelles espèces évoluèrent en conséquence. Les rares primates présents sur Helliconia donnèrent une race d’humains, s’épanouissant l’été et régressant l’hiver. Depuis ces temps, les phagors et les « fils de Freyr » comme ces derniers appellent les humains sont en compétition constante pour le contrôle de la biosphère helliconienne.

Après l’exploration de l’écosystème original de Helliconia durant le premier tome, Brian Aldiss se concentre dans le second tome sur cette fameuse saison estivale synonyme d’apogée pour l’espèce humaine. Si les royaumes prospèrent tout en craignant que le monde ne se consume en frôlant Freyr, les hommes semblent avoir quasiment oublié l’époque du grand hiver. Et pourtant, après la proche périhélie reviendra l’automne et le regain des phagors. L’hiver vient, mais qui s’en soucie ? Ainsi se joue la comédie humaine, faite de guerres entre seigneurs et de malheurs plus ordinaires. Brian Aldiss choisit de mettre en scène ces drames, dans une longue intrigue mêlant tout un cortège de personnages, humbles ou puissants, hommes ou femmes, athées ou religieux. Or ce sont peut-être eux, plus que quiconque, qui interdisent à l’humanité tout progrès significatif à même d’assurer son salut durant le prochain grand hiver. A l’aube de découvertes fondamentales susceptibles de faire émerger une science helliconienne moderne, le clergé s’efforce d’étouffer la moindre connaissance hérétique. Autant que la folie des hommes, le poison de la religion tient lieu d’assommoir pour cette humanité condamnée à subir les terribles saisons d’Helliconia. Le ton d’Aldiss en devient particulièrement anti-clérical, dépeignant la religion comme une maladie quasiment létale pour cette jeune humanité extra-terrestre. N’est-ce pas à cause d’elle que le roi Jandol Anganol risque de perdre sa couronne ? Mais au-dessus de leurs têtes, une autre religion étouffe les habitants de la station spatiale Arvenus. Celle du scientisme à outrance, qui les condamne siècle après siècle à étudier ce monde d’en bas. Helliconia leur est inaccessible, le virus hélico contenu dans son atmosphère est mortel pour les terriens. La Terre est bien trop lointaine pour être ralliée en l’espace d’une génération. Alors, piégés dans leur station spatiale, leur scientisme devient étouffant. Le vernis de la science terrienne s’effrite. Au final, sur Helliconia comme sur Arvenus, deux obscurantismes règnent en maître, sans espoir qu’une ère des Lumières ne vienne éclore.

Roman-univers passionnant, Helliconia, l’été prolonge la réflexion de Brian Aldiss sur l’évolution des civilisations humaines. S’éloignant de l’aspect « planète-laboratoire » du premier tome, l’auteur britannique n’hésite pas à dresser le portrait d’une Humanité en trois temps – Helliconia, Arvenus, la Terre. Une fable de planet-opera aux ambitions largement atteintes. Si quelques longueurs se ressentent à la lecture de ce roman, la richesse de l’intrigue et de ses personnages n’est pas sans rappeler la saga postérieure qu’est le Trône de Fer. Comme Aldiss dans Helliconia, G.R.R. Martin dépeint une tragédie humaine dont les enjeux éclipsent la menace climatique annoncée. La ressemblance n’est probablement pas si fortuite que cela, il y a définitivement quelque chose d’helliconien à Westeros.

 

Helliconia, l’été, Brian Aldiss (1983). Le Livre de Poche (traduction par Jacques Chambon), n°7108, 510 p.