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Du fond du labo #9 spécial climat

Voici une nouvelle fournée d’actualités scientifiques pour vous occuper en ce mois de juillet à la météo capricieuse ! Puisqu’il n’y a plus de saisons et que le temps menace de nous tomber sur la tête, on se penche depuis le fond du labo sur les sciences climatiques. Bien entendu, été pourri rime avec troll climato-sceptique, et le blog n’a pas manqué de voir éclore ces derniers jours une nouvelle fournée de « climate deniers » toujours aussi velus. Mais la récréation est finie, et il est temps de revenir plus sérieusement sur l’actualité très chargée de la climatologie. Haters gonna hate !

 

NASA_2000_2005

 

Mauvaise nouvelle pour nos amis climato-sceptiques, la « pause climatique » n’en est non seulement pas une, mais le phénomène est désormais expliqué. Il est fort peu probable que cette nouvelle étude, publiée dans la revue Geophysical Research Letters, puisse convaincre les trolls les plus velus. Et pourtant, l’analyse statistique des températures moyennes mesurées directement ou non à la surface de la Terre montre que non seulement le réchauffement climatique n’est pas à l’arrêt, mais que cette accélération est actuellement ralentie par une variation climatique naturelle. En d’autres termes, un refroidissement naturel s’oppose au réchauffement climatique provoqué par l’activité humaine. Cette conclusion apparaissait déjà dans les résultats publiés par Meehl et al. en 2004. L’article proposé par Lovejoy et al. (2014) s’appuie quant à lui sur une autre méthode statistique développée précédemment par la même équipe et publiée en avril dernier dans le journal Climate Dynamics. Lovejoy et ses collègues confirment par la même occasion les précédentes interprétation du phénomène. Avec la confirmation récente dans Nature Climate Change que les modèles climatiques prennent bien en compte le ralentissement climatique observé depuis 1998, le hoax de la « pause climatique » est bon à jeter à la corbeille. Hélas, nos émissions de gaz à effet de serre s’emballant, ce rafraîchissement climatique ne suffit pas à masquer totalement les facteurs anthropiques. Le pire reste même à prévoir lorsque cette fluctuation naturelle viendra à s’inverser … A lire sur Geophys. Res. Lett.

 

Un nouveau satellite chargé de mesurer la teneur atmosphérique en dioxyde de carbone a été lancé avec succès par une fusée Delta-2 au début du mois de juillet depuis l’astroport de Vandenberg, en Californie. Grâce à ce satellite OCO-2, la NASA souhaite apporter un second outil de mesure en renfort de l’observatoire de Mauna Loa, situé à Hawaï. Le satellite OCO-2 est placé sur une orbite polaire à 705 km d’altitude, rejoignant la trajectoire de la constellation de satellites A-train dédiés à l’étude de la Terre. A terme, sept satellites franco-américains occuperont cette orbite. OCO-2 est le successeur de la sonde OCO, perdue lors de l’échec de son lanceur en février 2009. Cinq autres satellites sont déjà en orbite, deux autres les rejoindront dans les années à venir. La mission de OCO-2 ne devrait cependant durer que deux ans, ce qui peut sembler particulièrement court en comparaison du suivi de l’observatoire de Mauna Loa mené depuis 1958. Cependant, OCO-2 devrait avoir le temps de transmettre aux scientifiques de précieuses données sur la répartition et la dynamique des teneurs en dioxyde de carbone. Ces informations permettront de compléter les modèles informatiques du cycle biogéochimique du carbone. Pour rappel, l’observatoire de Mauna Loa rapporte une hausse des teneurs en dioxyde de carbone depuis plus d’un demi-siècle, passant de 315 ppm en 1958 à 401 ppm en avril dernier (voir figure ci-dessous). A lire sur Science².

 

CO2 Mauna Loa

 

Le mois de juin 2014 a marqué un nouveau record mondial de chaleur. L’usage massif des énergies fossiles et la déforestation tropicale ont contribué à l’intensification des émissions de gaz à effet de serre tels que le méthane et le dioxyde de carbone. En conséquence, la NOAA rapporte que le mois passé a été en moyenne le plus chaud depuis plus de 130 ans. Après les records d’avril et de mai, cette année 2014 sera-t-elle la plus chaude jamais rapportée ? Les climatologues ne s’avancent bien évidemment pas encore sur un tel bilan, mais notent que les fluctuations enregistrées dans le Pacifique tropical pourraient bien avoir le dernier mot dans cette histoire. En effet, l’écart moyen des températures mensuelles rapportées le long des côtes Pacifique de l’Amérique du sud est positif, laissant craindre la préparation d’un nouvel épisode El Niño. Tout dépendra donc de l’évolution de ces fluctuations dans le Pacifique tropical. En attendant, Sylvestre Huet s’amuse des habituels discours climato-sceptiques en notant que James Hansen n’est certainement pas responsable de ce record de chaleur. En effet, le patron du GISS (Godard institute for space studies) fait parti de ces « affreux réchauffistes » honnis par les anti-climatologistes en raison des calculs de température rapportés par son équipe toujours supérieurs à ceux d’autres instituts. Seulement voilà, James Hansen est désormais à la retraite et les températures continuent à battre des records. Facétieux Sylvestre Huet !


H.P. Lovecraft : contre le monde, contre la vie – Michel Houellebecq

houellebecq_lovecraftHoward Phillips Lovecraft mourut le 15 mars 1937 d’un cancer métastasique de l’intestin. L’auteur, quasiment inconnu de son vivant, devait finir ses jours dans la pauvreté, son maigre héritage familial presque totalement grignoté. Et pourtant, Lovecraft mort, son œuvre s’éveille enfin. Précieusement conservée par ses amis, publiée deux ans plus tard par August Derleth, elle s’achemina lentement mais sûrement vers l’engouement mondial qui agite aujourd’hui le petit monde de l’imaginaire autour des grands textes du Maître de Providence. Les recueils comme les essais se succèdent, et Lovecraft, gentleman anonyme et désargenté, est devenu après sa mort l’une des figures majeures de la littérature américaine moderne. Son œuvre est suffisamment familière aux lecteurs de ce blog pour que j’arrête là mon introduction. Sa vie reste cependant moins connue, plus énigmatique que ses désormais célèbres Grands Anciens. De nombreux biographes et essayistes se sont déjà attelés à reconstituer le parcours du personnage. Certain d’entre ayant l’originalité de sortir de leurs propres itinéraires littéraires. C’est le cas de Michel Houellebecq. S’il est plus connu de nos contemporains pour ses Particules élémentaires et sa Carte et le territoire, l’auteur publia en 1991 un court essai sur Lovecraft, pompeusement sous-titré « contre le monde, contre la vie ».

Et ce présent essai, même enrichi dans sa réédition de 2005 d’une préface de Stephen King qui ne présente que peu d’intérêt (si ce n’est révéler que le romancier américain connaît et apprécie lui aussi – ô surprise – le Maître de Providence), n’est certainement pas la meilleure référence biographique existante sur Lovecraft. Mais aussi court et subjectif soit-il, cet texte propose tout de même une grille de lecture plutôt intéressante. Biographie incomplète, en effet, puisque Houellebecq retranscrit avant tout les facettes de la vie de Lovecraft qui servent le mieux son argumentation ; l’enfance complexe de l’auteur réduite à une sorte d’apathie nerveuse laisse clairement à désirer ; les relations entre Lovecraft et les sciences sont écartées des pages de cet essai ; son mariage raté avec Sonia Greene insuffisamment développé ; et son matérialisme athée oublié en faveur d’un anti-christianisme mystique. Houellebecq ne manque pas de s’excuser de ces raccourcis et approximations en précisant dès sa préface le caractère bien plus méditatif qu’académique de son ouvrage. Soit. Mais de telles coupes dans la vie de Lovecraft ne peuvent tout de même s’empêcher de briller par leur absence une fois parvenus à la conclusion finale de cet essai.

La grille de lecture proposée par Houellebecq est bien plus intéressante que son analyse parcellaire de la biographie de Lovecraft. Et cela en raison des notions-clés répétés au fil de ses oeuvres : un désintérêt – pour ne pas dire un dégoût – pour l’argent et la sexualité, une obsession pour les architectures écrasantes, et la peur farouche de toute chose étrangère à une conception de la société WASP et conservatrice. En cela, l’analyse de Houellebecq est pertinente, car elle permet de cerner une obsession de Lovecraft contre le progrès et le libéralisme sous toutes ses formes. L’œuvre du Maître de Providence prend pour référence immuable et rassurante le conservatisme d’une Nouvelle-Angleterre déjà révolue et fantasmée par Lovecraft ; lui-même l’avoue dans ses lettres en regrettant de n’être pas né un siècle plus tôt. Houellebecq souligne cette clé de lecture en interprétant ces oeuvres comme un rejet violent du gentleman de Providence face au tourbillon du monde qui l’entoure. Le récit de ses personnages apparaît facilement comme une transposition de sa propre vie contrariée par une époque qu’il rejette en bloc. Rien ne lui permet de s’intégrer dans ce monde : son attitude anachronique de gentleman, son passéisme farouche et ses indifférences vis à vis de la société moderne le mèneront à cumuler les échecs dans sa vie amoureuse comme professionnelle. Mieux encore, Houellebcq décortique le racisme de Lovecraft en trois grandes étapes : partant du jeune homme de bonne famille provinciale, il distingue ensuite le Lovecraft trentenaire désargenté noyé dans la ruche grouillante de New York du Lovecraft vaincu et séparé de son épouse de retour à Providence. Le premier n’avait qu’un racisme de convenance sociale,  le second voit sa haine grossir alors que ses recherches d’emploi se heurtent au refus des recruteurs, le troisième s’est enfermé dans une attitude misanthrope et hautaine. Trois actes pour décrire un racisme conservateur bien plus complexe qu’en apparence, et qui génèreront chez l’auteur un puissant sentiment de haine et de peur prompt à alimenter sa machine créatrice. D’ailleurs, comme le fait remarquer Houellebecq avec raison, ses plus grands textes, marqués du racisme le plus criant, sont tous postérieurs à l’épisode new-yorkais.

Dommage que Houellebecq tente ensuite de mélanger cette composante xénophobe avec une inspiration anti-chrétienne, comme s’il fallait absolument donner une teinte religieuse à l’œuvre de Lovecraft. Mais il n’y a pas d’antéchrist dans le mythe de Cthulhu ; il n’y a que du matérialisme, aucun Dieu n’y est invoqué pour bercer l’humanité d’illusions rassurantes. Subsiste uniquement une effroyable vérité venant brouiller littéralement la raison des personnages de ses nouvelles. Houellebecq perd trop rapidement de vue le cosmicisme de Lovecraft et s’égare à mon sens en résumant son œuvre en un combat manichéen contre un Mal qui ne serait que la « vie » elle-même. Ce n’est certainement pas la « vie » qui est visée, mais plutôt l’imposture d’un monde partiellement révélé. Lovecraft rejetait de toute évidence son époque, et aurait encore moins apprécié les décennies à venir s’il avait survécu à son cancer. S’il rejette manifestement son époque en l’incarnant dans ses créatures fantastiques, l’analyse va bien au-delà de la conclusion de Houellebecq. Puisque le rationalisme lovecraftien le pousse à rechercher la vérité sur la « vie » – aussi effroyable soit-elle – son rejet ne lui inspire pas pour autant ce fracassant « NON ! » que Houellebcq voudrait le voir pousser à la manière de cet homme pris de folie dans le tableau d’Edvard Munch. La conclusion est à mon sens trop facile, car ce grand cri serait le premier pas vers un combat ardent contre ce monde. Or il n’en est rien. Les horreurs du mythe de Chtulhu sont parfois combattues, mais jamais remises en cause. Elles finissent toujours par être acceptées par le narrateur et le lecteur, et ce quoi qu’il leur en coûte. Lovecraft ne nous dresse pas contre ces horreurs, il nous y résigne. Le cauchemar de Lovecraft serait donc non seulement d’avoir compris son échec vis à vis du monde et de la vie, mais d’en accepter la laideur manifeste qu’ils lui inspirent. Il faut bien reconnaître une certaine dose de courage au gentleman de Providence, à moins qu’il s’agisse de flegme, pour nous révéler page après page son imposture dans son propre monde.

 

 

H.P. Lovecraft : contre le monde, contre la vie, Michel Houellebecq (1991). Réédition poche J’ai Lu n°5386, 133 p.


Ch3val de Troi3 – Eric Nieudan

nieudan1Non, mon correcteur d’orthographe ne subit pas un bug, il s’agit bien du titre du dernier Eric Nieudan, publié en format numérique par Bragelonne dans la collection Snark. Pour une novella cyberpunk, le jeu de caractères est plutôt bien trouvé et annonce directement la couleur. Nous voici transportés dans le royaume des hackers, altermondialistes et marginaux des réseaux, qui comme toujours jouent au chat et à la souris avec les filtres gouvernementaux, les fournisseurs d’accès internet et l’arsenal anti-piratage des firmes de sécurité multimilliardaires. Ch3val de Troi3 se déroule donc dans un futur relativement proche, où les crises économiques successives ont suffisamment affaibli les gouvernements ploutocratiques pour que les 99% silencieux dépassent le stade du mouvement #occupy et instaurent une constellation de micro-états alternatifs.

Dans ce monde en pleine mutation sociale, un troisième acteur tente également de tirer son épingle du jeu. Et il s’agit en l’occurrence des grandes multinationales spécialisées dans la finance et la sécurité réseaux. C’est du moins ce que Worg va découvrir à ses dépens au fil de cette novella. Informaticien réseau travaillant en freelance, Worg mène une double vie, participant activement à l’édification du micro-état de Dolf en plein cœur de Dublin. Les relations ont toujours été tendues entre les altermondialistes squatters et le gouvernement, mais la tension est montée d’un cran depuis que le quartier insurgé a officiellement formulé une demande de reconnaissance auprès de l’ONU. La situation prend un tout autre tournant lorsque Worg se retrouve infecté par un cheval de Troie qu’aucune de ses contre-mesures ne semblent pouvoir repousser. Pire encore, la police irlandaise comme des groupes d’intervention paramilitaires s’intéressent d’un peu trop près à sa personne. Pour Worg, il est grand temps de mettre les voiles.

Un bon récit cyberpunk ne doit pas se limiter à un catalogue de termes informatiques. L’auteur un peu trop jargonneur aura tôt fait de perdre son lecteur au beau milieu de l’intrigue ; aussi un roman efficace de ce genre se doit-il de doser correctement la part de jargon indispensable à l’étiquette et la part d’action requise afin de ne pas coaguler. Ch3val de Troi3 propose pour sa part une excellente idée : entre-couper les chapitres de faux dialogues de chat boxes, servis comme des échanges supplémentaires entre personnages ou de simples notes personnelles du personnage principal. Cette formule a un effet positif immédiat dès les premières pages : en instaurant un changement de ton et de police d’écriture dans le récit, ces séquences viennent briser le rythme du récit et captivent l’attention du lecteur. Le résultat est immédiat : les paragraphes intégrant du jargon informatique s’en retrouvent plus digestes et la double lecture permise par ces chat boxes viennent affûter le côté incisif et nerveux du récit.

Insister sur cette originalité d’écriture n’est pas innocent de ma part. Car en réussissant ce délicat mélange de termes informatiques et de thriller digne d’un « page turner » , Ch3val de Troi3 passe avec succès l’examen critique et se présente comme une novella nerveuse, haletante et des plus convaincantes. A la croisée entre critique de la mondialisation, courants altermondialistes et explosion actuelle des réseaux internet, Eric Nieudan nous livre une vision des plus préoccupantes pour nos sociétés occidentales. Et pourtant, impossible de ne pas opiner face aux choix d’anticipation de l’auteur, qui non content de nous plonger dans une Irlande futuriste – terre d’adoption de l’auteur – aussi vivante que convaincante, parvient à concilier anticipation et thriller sans jamais une seule fausse note tout au long du récit. Là où des auteurs à succès auraient dilué leur récit en un interminable pavé littéraire, Eric Nieudan ne perd pas de temps en fioritures, sait rester nerveux et sans détours, fidèle à son plan d’intrigue. Et si au terme de cette novella vient poindre l’envie de prolonger sa lecture, il faut tout de même remercier l’auteur pour n’avoir jamais cédé à cette sale manie de dilution à des teneurs homéopathique de toute intrigue de thriller. Ch3val de Troi3 est comme un nectar de fruit, certes court mais savoureux, le genre de récit qui vous reste longtemps en tête après lecture, pendant que ses saveurs se dissipent lentement dans votre cerveau. Rien à voir avec un jus de best-seller dilué ! Un seul regret, celui de voir cette novella plutôt boudée pour le moment par les prix littéraires. Dommage, et pourtant tellement prévisible : en littérature, les meilleurs crus ne sont pas forcément les plus primés.

 

Ch3val de Troi3, Eric Nieudan (2014). Bragelonne (numérique), collection « Snark », 117 p.


Pixel noir – Jeanne-A Debats

pixel_noirDans un futur proche, le jeune Pixel vit une adolescence difficile, ballotté entre ses deux parents divorcés. Ce crack en informatique mais néanmoins enfant rebelle collectionne les renvois de pensionnats privés. Victime d’un grave accident, son esprit est plongé dans un Virtuel de Repos, le temps que son corps subisse de lourdes interventions chirurgicales qui lui éviteront la tétraplégie. Ce monde virtuel dans lequel les adolescents convalescents évoluent tels des étudiants d’un campus universitaire présente à son arrivée un tout autre aspect. L’université n’est plus qu’un tas de ruines envahies par une jungle luxuriante, et les enfants survivants sont sous la coupe d’un adolescent tyrannique. Mais le pire reste encore à venir. L’environnement virtuel se détraque, comme si le système tout entier luttait contre son inévitable effondrement…  Pour Pixel et ses rares amis rebelle, le temps leur est compté. Ils doivent trouver au plus vite une solution correctrice s’ils ne veulent pas que leurs avatars virtuels se retrouvent définitivement effacés.

La littérature jeunesse ne fait pas partie de mes lectures habituelles. Cependant, ayant un neveu adolescent très porté sur la science-fiction mais peinant encore sur les grands auteurs classiques, je me retrouve investi de la très honorable mission d’enrichir sa bibliothèque d’ouvrages « young adult » susceptibles de cultiver son goût pour la lecture et l’imaginaire. Les ouvrages nominés dans le cadre du Prix Utopiales Européen Jeunesse 2013 avaient déjà fait mouche auprès de ce jeune lecteur, aussi me sembla-t-il judicieux de profiter de l’annonce des nominations 2014 pour commencer à constituer ma prochaine liste de recommandations. Pourquoi avoir débuté plus spécifiquement par Pixel noir ? Le choix n’est pas totalement aléatoire dans cette liste de nominés. Tout d’abord parce que le héros, Pixel, est un adolescent du même âge que mon jeune lecteur ; ensuite, parce que le pitch, orienté vers l’anticipation et le cyberpunk, correspond aussi bien aux goûts du jeune homme qu’à mes propres lectures actuelles. Enfin, parce que cet ouvrage existant en livre numérique, cela me donnait une bonne occasion d’enfin m’investir un peu plus dans ce format.

Je ne ménagerai pas plus longtemps le suspense : Pixel noir est un sympathique roman, et même un très bon livre jeunesse. Développée au fil de quarante cours chapitres facilitant la lecture, l’intrigue se veut linéaire mais progressive, visiblement inspirée des scénarios de jeux vidéo RPG en « open world » . Pixel, notre jeune adolescent, se retrouve projeté dans un monde virtuel dont il ignore toutes les règles, n’en possède aucune carte et n’y connaît aucun allié. Tel un joueur incarnant un personnage plongé dans un monde sauvage, le lecteur découvre à travers Pixel les dures lois de cet environnement virtuel en proie au chaos. Récit initiatique pour notre personnage principal, immersion cyberpunk pour le lecteur, Pixel noir joue sur les deux tableaux avec une aisance remarquable. On attend bien sûr d’un bon roman jeunesse qu’il dépasse le cadre du divertissement pour apporter, entre ses lignes, des éléments de compréhension de notre monde adulte à des adolescents fourmillant d’interrogations. Les thèmes évoluent avec l’âge, et dans ce domaine, Pixel noir emboîte le pas à des sujets loins d’être légers tels que les systèmes politiques, l’homosexualité ou bien encore la mort brutale par accident. La richesse d’approche de ces questions permettra plusieurs relectures afin que l’adolescent puisse à chaque fois interroger le livre selon un thème en particulier. Aussi, s’il mérite le qualificatif de récit initiatique pour son personnage principal, Pixel noir joue également le rôle de livre compagnon pour notre jeune lecteur. Et en cela, l’écriture s’avère particulièrement réussie.

Un de mes reproches personnels vis à vis de la littérature jeunesse concerne la pauvreté de certains romans vis-à-vis d’autres références culturelles plus classiques et pourtant tout aussi indispensables à la formation intellectuelle du jeune lecteur. Sur ce point, Pixel noir a su me prouver le contraire et se présenter comme une bonne surprise. Si l’influence du célèbre roman Sa Majesté des mouches de William Golding vient rapidement à l’esprit du lecteur adulte, le jeune lecteur retrouvera cette référence en un clin d’œil particulièrement malin, puisque l’ouvrage se voit attribué un petit rôle dans l’intrigue sous sa forme virtuelle. Le titre « Tomorrow belongs to me », tirée du film Cabaret de Bob Fosse se retrouve également détournée dans un rôle si crucial que le nota bene rajouté par l’auteure est une agréable invitation lancée au lecteur adolescent pour découvrir la chanson et le film. Même le Nabucco de Verdi résonne dans ce surprenant monde de pixels sauvages ! Ces invitations culturelles, dispersées à la manière de « bonus cachés » dans cet univers virtuel, ont donc toutes les chances de susciter la curiosité de l’adolescent et de le guider vers une découverte culturelle complémentaire au roman.

En conclusion, Pixel noir se présente comme une très bonne surprise. Doté d’une intrigue efficace et de personnages qui ne manqueront pas de toucher le lectorat jeunesse comme adulte, ce roman cyberpunk sait également marier avec intelligence plaisir de lecture, réflexions sociétales et références culturelles. Une excellente idée cadeau pour tout adolescent fondu de science-fiction. Gageons également que ce roman saura séduire le jury du Prix Utopiales Européen Jeunesse tout autant que moi…

 

Pixel noir, Jeanne-A Debats (2014). Editions Syros, 256 p.


Les voies d’Anubis – Tim Powers

Les Voies Anubis Tim PowersQuel meilleur projet pour un professeur de littérature que de rencontrer les auteurs auxquels il consacre sa carrière universitaire ? Et quel rêve encore plus fou lorsque ces derniers vécurent un siècle plus tôt ? C’est pourtant la proposition faite à Brendan Doyle, chercheur californien en littérature comparée et spécialiste du poète William Ashbless. Pourtant, ce n’est pas le poète londonien du XIXème siècle que le milliardaire J. Cochran Darrow lui propose de rencontrer, mais la personne de Samuel Taylor Coleridge, un contemporain d’Ashbless, et qui donna en 1810 une conférence à Londres restée célèbre dans les annales de la littérature anglo-saxonne. Comment, le milliardaire un peu fantasque aurait-il trouvé moyen de voyager dans le temps ? C’est pourtant bien le projet fou qu’a échafaudé le vieux Darrow, président du Groupement de Recherches Inter-Disciplinaires, un organisme privé dont les scientifiques ont enfin percé les secrets du voyage temporel.

Seulement voilà, ces dangereux voyages temporels ne peuvent se faire qu’en empruntant des « tunnels » reliant entre elles des dates précises de l’histoire. Or il se trouve qu’un de ces couloirs relie les années 1810 et 1983. Doyle accepte de devenir le chroniqueur personnel de Darrow et d’assister à cette conférence du poète Coleridge en compagnie des plus grands universitaires contemporains. Mais voilà qu’après la conférence, Doyle est capturé par des gitans aux ordres du Docteur Romany. Ce mystérieux personnage, sorcier de son état, œuvre pour le compte d’une secte égyptienne vénérant le dieu Anubis et oeuvrant pour la restauration du règne des dieux antiques sur le monde. Commence alors une course-poursuite haletante pour notre pauvre professeur Doyle. Se libérant des griffes de Romany, le voilà perdu en plein Londres de 1810 ! Sans cesse traqué, devant survivre par ses propres moyens dans les bas-fonds de la capitale, Doyle n’a qu’un seul objectif en tête : retrouver la Californie de 1983. Seulement tant que le Dr Romany sera en activité, ses chances de sauver sa propre vie seront bien minces, surtout que ce dernier envisage de modifier le passé pour arriver à ses fins ! Doyle se retrouve embarqué dans une aventure magique qui le mènera au plein cœur du Londres de 1685, puis en Egypte, en 1811, luttant aussi bien pour l’avenir du monde que pour revoir sa chère côte ouest !

Publié en 1983, Les voies d’Anubis connaît rapidement un accueil favorable de la critique et des lecteurs, couronné par le prix Philip K. Dick 1984 et le prix Apollo 1987. Présenté comme un jeune auteur prometteur, Tim Powers n’en est alors pas à son premier essai puisqu’il publie des romans depuis 1976, sans pour autant connaître de réel succès. La donne change avec Les voies d’Anubis, et l’émergence d’un genre issu de l’imagination de trois amis, K. W. Jeter, Tim Powers et James Blaylock : le steampunk. Né d’un délire créatif entre jeunes auteurs à l’humour et l’esprit féconds, le genre n’est alors qu’un hommage un peu potache et ironique à la première révolution industrielle. K.W. Jeter publie Morlock Night (1979) et Machines infernales (1987), Powers connaît le succès avec Les voies d’Anubis (1983) et Blaylock rédige Homunculus (1986). En avril 1987, K.W. Jeter répond dans Locus à la chronique de Faren Miller concernant son roman Machines infernales. Dans cette courte note, il revient sur les inévitables débats liés aux fantaisies victoriennes des trois compères et propose, puisqu’il le faut, d’étiqueter leur oeuvre « steampunk » non sans un certain humour, car le terme parodie le cyberpunk tout en conservant une allusion aux machines à vapeur de l’ère victorienne. Ironie du fandom, le terme est pris au sérieux et devient le porte-étendard d’un mouvement artistique largement représenté de nos jours. Avons-nous depuis lors perdu l’esprit mordant et potache de Jeter, Powers et Blaylock ? C’est certainement un autre débat, auquel la lecture des Voies d’Anubis nous permettra cependant d’apporter quelques éléments de réponse.

Tim Powers est un auteur facétieux. Prenant à contre-pied les romans bien trop sérieux de hard-science consacrés voyages temporels, il puise son inspiration dans l’imaginaire fantastique et potache qu’il partage avec ses deux amis. Les clins œil à la révolution industrielle sont entendus, mais un autre élément tiré de ses années d’étudiant va s’introduire dans le récit. Il s’agit du poète fictif William Ashbless, une pure invention issue de l’imagination des compères Blaylock et Powers. Cette blague naît alors qu’ils ne sont encore qu’étudiants en lettres à l’Université de Californie, au début des années 70. En réaction aux médiocres poèmes publiés par le journal de leur université, et peut-être pour montrer l’inculture de leurs camarades, ils soumettent des poèmes en vers libres n’ayant aucun sens sous le pseudonyme d’Ashbless. Le journal, enthousiaste, les accepte, pour le plus grand plaisir de nos deux farceurs. Sans le savoir, Powers et Blaylock poursuivent chacun de leur côté la plaisanterie alors qu’ils sont devenus auteurs; le premier dans les Voies d’Anubis et le second dans The Digging Leviathan. Ils le découvrent lorsque leurs éditeurs respectifs les invitent à se consulter afin de faire concorder leurs références, ce qui ne dut pas manquer de provoquer l’hilarité de nos deux camarades. La plaisanterie se poursuivit d’ailleurs en 1985, lorsqu’ils diffusèrent un prospectus pour un recueil fictif de poèmes d’Ashbless, et perdure encore de manière occasionnelle, les connaisseurs s’amusant ainsi à  retrouver le poète fictif à travers la plume de leurs auteurs favoris.

Cet humour est donc une des clés de lecture des Voies d’Anubis, qui pris au premier degré demeurerait un indigeste roman fantastique des plus farfelus. Et pourtant, l’esprit potache et l’ironie grinçante de Powers en sont les principaux arguments, aussi serait-il dommage de passer à côté de cette aventure rocambolesque où l’absurde reste le maître-mot. Powers marie avec délice la science-fiction, le roman historique, le drame social à la Dickens et la fantasy mâtinée d’éléments mythologiques et fantastiques. Plus que convaincant, le résultat est un véritable plaisir d’ironie et d’aventure, rythmé au fil des chapitres par une succession haletante de courses-poursuites et d’inattendus revers de fortune. Avec les Voies d’Anubis, nous tenons bien des bases de la « fantasy urbaine » . Et pourtant, c’est dans le registre du steampunk que le roman a su s’imposer comme œuvre fondatrice. Comble de l’ironie, peu d’auteurs actuels se réclamant du steampunk savent conserver l’humour potache et la critique sociale de Powers et de ses compères, le genre s’enfermant dans une esthétique désormais bien trop prise au sérieux. Or sans humour et cynisme pour graisser les rouages de ces machines à vapeur, le steampunk ne devient plus qu’un vulgaire tas de boulons et d’engrenages de laiton…

 

Tim Powers, The Anubis Gates, Ace Books, 1983, 480 p. Les Voies d’Anubis, traduction française de Gérard Lebec, éditions J’ai Lu (n° 2011), 1986, 478 p.


Une compétition télévisée pour conquérir la Lune

Il faut croire que le projet Mars One a fait des émules. Seulement cette fois-ci, l’objectif est bien plus modeste. Il n’est plus question d’envoyer des colons pour un aller simple sur la planète rouge, mais d’attendre le premier la surface de la Lune avec une soude robotisée. La compétition, baptisée Google Lunar X Prize, permettra au gagnant d’empocher la somme de 30 millions de dollars. En avril dernier, les chaînes de télévision Science Channel et Discovery Channel ont annoncé qu’elles couvriraient la compétition, des premiers essais techniques jusqu’à l’alunissage du robot vainqueur. Le challenge comprendra non seulement le premier alunissage couvert par la télévision depuis le programme Apollo, mais sera également comme le second projet actuel de divertissement TV ayant pour cadre la conquête de l’espace.

Conquérir la Lune ne fait plus vraiment rêver le grand public. Et pourtant, concevoir une mission lunaire, qu’elle soit habitée ou non, représente un véritable défi scientifique, technologique et humain. De plus, la dernière retransmission d’un alunissage datant de près d’un demi-siècle, peu de téléspectateurs actuels peuvent se venter d’avoir assisté au dernier événement de ce genre. Pour Robert K. Weiss, président du Google Lunar X Prize, le défi n’est donc pas seulement technique. Il s’agit aussi de montrer aux téléspectateurs un spectaculaire projet spatial à même d’inspirer des vocations scientifiques auprès des plus jeunes tout en ravivant la curiosité de leurs aînés. La forme du programme télévisé, si elle n’a pas encore été révélée, pourrait être une émission de TV-réalité montrant les progrès réalisés par chaque équipe concurrente jusqu’à l’alunissage final. Il y a déjà de quoi se réjouir d’un tel programme, qui a contrario des habituels Nabilla et autres « Anges de la téléréalité » , aura l’avantage de vulgariser les sciences et l’intelligence humaine auprès des téléspectateurs.

Actuellement, 33 équipes et firmes se sont déjà engagées dans la compétition, dont les compétiteurs américains Astrobotic, Moon Express, Omega Envoy et le Penn State Lunar Lion. Toutes sont financées par des fonds privés. Afin de remporter les 30 millions de dollars mis en jeu, l’équipe gagnante devra faire alunir sa sonde robotisée en premier et lui faire parcourir cinq cent mètres minimum sur la surface lunaire. Le robot devra également retransmettre des vidéos, des images et des données utiles, sans que la durée de vie de la sonde ou le type d’expériences réalisées ne rentre plus spécifiquement dans les critères du jury. Cependant tout ne sera pas perdu pour les autres groupes, puisque des primes bonus allant jusqu’à un million de dollars récompenseront les meilleures innovations techniques. Des exemples ? Les trois alunissages les plus élégants remporteront le bonus d’un million de dollars, et les quatre caméra embarquées les plus innovantes permettront d’empocher 250,000 dollars à leurs équipes.

Gageons que genre de compétition inspirera certainement bon nombre d’étudiants et d’ingénieurs. Vu qu’il ne reste plus que 18 mois pour se lancer dans la course, il ne semble guère possible de vous lancer à votre tour dans la course. Mais pourquoi pas en organiser d’autres, avec encore plus d’objectifs originaux ? Comme par exemple un concours pour lancer des satellites environnementaux avec un bonus pour les projets réussis à plus faibles impacts carbone ; inventer des nano-satellites scientifiques innovants avec des bonus suivant les coups de cœur du jury pour les programmes d’étude ; ou encore concevoir des sondes d’exploration vers d’autres planètes du système solaire ? Non seulement l’idée est motivante, mais elle permettrait de faire aimer la science auprès du plus jeune public. Espérons cependant qu’à l’inverse, nous n’aurons jamais droit à un « Cauchemar au centre spatial » avec un Philippe Etchebest jouant les gros durs dans les coulisses techniques de Kourou. Quoique, dans un sens, cela pourrait être amusant !

 

google lunar x prize