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Qui croit encore sérieusement en la théorie de Terre plate ?

FE_lolUn article récemment paru sur le site web Vice a fait découvrir à des lecteurs incrédules l’improbable Flat Earth Society. Cette organisation américaine, qui se veut héritière de l’ouvrage « Zetetic Astronomy: Earth Not a Globe » (1881) de Samuel Rowbotham, promeut une pensée pour le moins incongrue. En effet, ses quelques quatre cent membres sont persuadés qu’un vaste complot mondial organisé par les plus hautes instances gouvernementales cache au monde entier que la Terre est en vérité un vaste disque et non une sphère. Dans ce modèle, le point central du disque correspondrait au pôle nord, tandis que l’Antarctique serait son périmètre. Quant aux innombrables preuves scientifiques de la rotondité de la Terre, elles ne seraient que des sophismes grecs entretenus par des organisations supranationales.

Comment réfutent-ils les démonstrations et preuves scientifiques de la sphéricité de la Terre ? Avec beaucoup d’aplomb, et une bonne dose de notions pour le moins fantasques. Ainsi considèrent-ils qu’un « tourbillon éthérique » perturbe les ondes électromagnétiques, induisant des phénomènes d’illusion optique pour l’observateur terrestre. Ou encore que le Soleil comme la Lune n’ont que 52 km de diamètre. Ces déclarations ont de quoi faire rire : bien avisé l’internaute qui croirait à une parodie digne du Disque-Monde de Pratchett. Et pourtant, cette association fondée en 1956 n’a rien d’un canular. Il s’agit même de la refondation d’une autre organisation, l’Universal Zetetic Society, elle-même créée à la fin du XIXème siècle.

Le plus surprenant reste que la théorie de la Terre plate était déjà considérée comme désuète à l’époque hellénistique (IVème siècle avant J.C.). Platon admettait dans ses écrits la sphéricité de la Terre. En vérité, le dernier grand débat eut lieu dans le monde romain chrétien d’Orient entre l’École théologique nestorienne d’Antioche, partisane de la Terre plate et l’École théologique d’Alexandrie, partisane de la Terre ronde. Cette controverse présente elle-même que peu d’importance puisque après le départ des Nestoriens vers la Perse, l’École jacobite leur succédant prôna un modèle d’univers sphérique. Cette culture hellénique transmise ensuite au monde musulman permit non seulement de conserver une grande part du savoir antique en Orient, mais ancra définitivement le modèle de la Terre ronde auprès des philosophes arabes. Quant à l’Occident, mis à part quelques exceptions comme Lactance (250-325), quasiment aucun autre philosophe ou religieux des derniers siècles de l’Empire Romain ne remit en cause la rotondité de la Terre. Contrairement à ce que qu’écrivit Cyrano de Bergerac (1619-1655), Saint Augustin ne défendit même jamais la théorie de la Terre plate, bien au contraire. Dans la Cité de Dieu (livre XVI, 9), le fameux philosophe et théologien écrivit :

« Quant à leur fabuleuse opinion qu’il y a des antipodes, c’est-à-dire des hommes dont les pieds sont opposés aux nôtres et qui habitent cette partie de la terre où le soleil se lève quand il se couche pour nous, il n’y a aucune raison d’y croire. Aussi ne l’avancent-ils sur le rapport d’aucun témoignage historique, mais sur des conjectures et des raisonnements, parce que, disent-ils, la terre étant ronde, est suspendue entre les deux côtés de la voûte céleste, la partie qui est sous nos pieds, placée dans les mêmes conditions de température, ne peut pas être sans habitants. Mais quand on montrerait que la terre est ronde, il ne s’ensuivrait pas que la partie qui nous est opposée ne fût point couverte d’eau. D’ailleurs, ne le serait-elle pas, quelle nécessité qu’elle fût habitée, puisque, d’un côté, l’Écriture ne peut mentir, et que, de l’autre, il y a trop d’absurdité à dire que des hommes aient traversé l’immensité de l’Océan pour y implanter un rameau détaché de la famille du premier homme » .

Saint Augustin ne remet nullement en cause la rotondité de la Terre mais débat uniquement de l’absence de preuves qu’elle soit habitée aux antipodes ; ce court extrait démontre que la théorie de la Terre plate n’était même plus sérieusement évoquée de son vivant. Il est d’ailleurs amusant de noter que s’il ne doutait pas pour mieux soutenir le dogme des Écritures, Augustin aurait pu faire un brillant zététicien !. La chute de l’Empire Romain ne signifie pas pour autant l’abandon de l’idée d’une Terre ronde. Les penseurs du Haut Moyen-Âge conservent les démonstrations du monde antique, bien que le savoir grec leur reste partiellement inaccessible pendant plusieurs siècles. Aussi l’idée encore véhiculée de nos jours qu’avant Christophe Colomb les intellectuels du Moyen-Âge niaient la rotondité de la Terre est tout simplement fausse ! En définitive, quiconque ayant un peu d’instruction croyait en la Terre ronde, cependant les hommes de lettre craignaient qu’une zone infranchissable ne sépare les deux hémisphères, rejoignant en cela les doutes de Saint Augustin. Le défi relevé par les grands explorateurs ne fut donc jamais de prouver la rotondité de la Terre, mais plutôt de démontrer qu’il était possible de rallier les quatre coins du globe.

Aussi est-il encore plus difficile de croire qu’au XXIème siècle, des hommes et des femmes puissent se déclarer partisans de la théorie de la Terre plate, retardant de 2400 ans en matière de compréhension de notre globe terrestre. Que des internautes puissent ainsi détenir moins de savoir scientifique qu’un lettré romain ou qu’un chevalier en route pour les Croisades a quelque chose de vertigineusement ridicule. Mais peut-être est-ce là un des paradoxes de notre société de l’information immédiate …


Helliconia, l’été – Brian Aldiss

helliconia_eteVoici venir l’été sur Helliconia. Les glaces se sont retirées, les phagors s’affaiblissent, et les humains règnent à nouveau en maîtres absolus sur les trois continents de la planète. Mais alors que la température monte, les peuples querelleurs s’agitent. La guerre fait rage entre les royaumes de Campannlat et leurs voisins nordiques de Sibornal. Poussés par un clergé omniprésent, les rois du grand continent central multiplient les massacres de phagors et de madis. La populace, exsangue par les guerres entre monarques et les raids de bandits, s’enfonce dans la misère. Pire encore, alors que Helliconia approche de sa périhélie lors de son orbite autour de Freyr, la sécheresse ravage les récoltes et la famine menace. Il n’en faut pas plus pour que le peuple craigne un prochain embrasement du monde ! Dans cette chaleur étouffante de l’été d’Helliconia, un drame aux multiples acteurs va se jouer. En Borlien, le roi Jandol Anganol s’apprête à divorcer de la Reine des Reines MyrdemIngala. Renvoyant son chancelier SartoriIrvrash dont il ne tolère plus ses propos athées, le roi cherche dans la foi un refuge face au déclin irréversible de son pouvoir. Mais quelle solution adopter ? Lui faut-il s’allier par un nouveau mariage à la perfide maison du roi Sayren Stund d’Oldorando, ou bien doit-il écouter cet étranger, ce Billish qui prétend venir d’un monde situé dans les étoiles ? Mais plus que tout, le roi redoute ces nouvelles armes venues de Sibornal : des arquebuses contre lesquelles aucune armure ne peut rivaliser.

Brian Aldiss, auteur britannique émérite de science-fiction, voulait créer son propre univers, et dresser un tableau romanesque de l’évolution de notre civilisation. L’idée d’Helliconia lui vint alors : un monde fort semblable au nôtre, à la différence près qu’une année y dure aussi longtemps que l’histoire de l’humanité. Sa première vision exposée à des amis et collègues scientifiques, il transforma ce deux rêve en un univers plus mûr. Helliconia connaîtrait bien des saisons interminables, mais en raison de son système solaire binaire. Son orbite autour de Batalix, une étoile au rayonnement plus faible que celui de notre soleil, dure 490 jours. Mais Batalix orbite elle-même autour d’une étoile géante, Freyr, en une révolution elliptique de 2592 années terriennes. La faible Batalix ne permet pas de réchauffer suffisamment Helliconia, le dégel ne s’opère que lorsque l’étoile se rapproche de Freyr. Le monde d’Helliconia n’a pas toujours connu ces cycles astronomiques majeurs. A l’origine, Batalix était seule, avant d’être capturée dans le champ gravitationnel de Freyr. Les premiers nés, les phagors, parcouraient alors leur monde gelé. L’arrivée de Freyr provoqua de puissantes transformations géologiques et écologiques. De nouvelles espèces évoluèrent en conséquence. Les rares primates présents sur Helliconia donnèrent une race d’humains, s’épanouissant l’été et régressant l’hiver. Depuis ces temps, les phagors et les « fils de Freyr » comme ces derniers appellent les humains sont en compétition constante pour le contrôle de la biosphère helliconienne.

Après l’exploration de l’écosystème original de Helliconia durant le premier tome, Brian Aldiss se concentre dans le second tome sur cette fameuse saison estivale synonyme d’apogée pour l’espèce humaine. Si les royaumes prospèrent tout en craignant que le monde ne se consume en frôlant Freyr, les hommes semblent avoir quasiment oublié l’époque du grand hiver. Et pourtant, après la proche périhélie reviendra l’automne et le regain des phagors. L’hiver vient, mais qui s’en soucie ? Ainsi se joue la comédie humaine, faite de guerres entre seigneurs et de malheurs plus ordinaires. Brian Aldiss choisit de mettre en scène ces drames, dans une longue intrigue mêlant tout un cortège de personnages, humbles ou puissants, hommes ou femmes, athées ou religieux. Or ce sont peut-être eux, plus que quiconque, qui interdisent à l’humanité tout progrès significatif à même d’assurer son salut durant le prochain grand hiver. A l’aube de découvertes fondamentales susceptibles de faire émerger une science helliconienne moderne, le clergé s’efforce d’étouffer la moindre connaissance hérétique. Autant que la folie des hommes, le poison de la religion tient lieu d’assommoir pour cette humanité condamnée à subir les terribles saisons d’Helliconia. Le ton d’Aldiss en devient particulièrement anti-clérical, dépeignant la religion comme une maladie quasiment létale pour cette jeune humanité extra-terrestre. N’est-ce pas à cause d’elle que le roi Jandol Anganol risque de perdre sa couronne ? Mais au-dessus de leurs têtes, une autre religion étouffe les habitants de la station spatiale Arvenus. Celle du scientisme à outrance, qui les condamne siècle après siècle à étudier ce monde d’en bas. Helliconia leur est inaccessible, le virus hélico contenu dans son atmosphère est mortel pour les terriens. La Terre est bien trop lointaine pour être ralliée en l’espace d’une génération. Alors, piégés dans leur station spatiale, leur scientisme devient étouffant. Le vernis de la science terrienne s’effrite. Au final, sur Helliconia comme sur Arvenus, deux obscurantismes règnent en maître, sans espoir qu’une ère des Lumières ne vienne éclore.

Roman-univers passionnant, Helliconia, l’été prolonge la réflexion de Brian Aldiss sur l’évolution des civilisations humaines. S’éloignant de l’aspect « planète-laboratoire » du premier tome, l’auteur britannique n’hésite pas à dresser le portrait d’une Humanité en trois temps – Helliconia, Arvenus, la Terre. Une fable de planet-opera aux ambitions largement atteintes. Si quelques longueurs se ressentent à la lecture de ce roman, la richesse de l’intrigue et de ses personnages n’est pas sans rappeler la saga postérieure qu’est le Trône de Fer. Comme Aldiss dans Helliconia, G.R.R. Martin dépeint une tragédie humaine dont les enjeux éclipsent la menace climatique annoncée. La ressemblance n’est probablement pas si fortuite que cela, il y a définitivement quelque chose d’helliconien à Westeros.

 

Helliconia, l’été, Brian Aldiss (1983). Le Livre de Poche (traduction par Jacques Chambon), n°7108, 510 p.


Star Wars – La genèse des Jedi – tome 2

starwars_genese_t2La fondation des Jedi demeure l’un des plus grands mystères de l’univers Star Wars. Aussi la série de comics « La genèse des Jedi » traduite dans sa version française par Delcourt m’a récemment tapé dans l’œil. Servie par John Ostrander et Jan Duursema, cette saga ambitionne d’explorer le légendaire passé de l’Univers Étendu pour répondre à nos questions sur l’origine des Jedi et de la galaxie ! Lors de la chronique du premier tome, je revenais plus en détails sur le background de cette série située 35 millénaires avant la bataille de Yavin. Le décors est désormais planté : Tython abrite les tout premiers moines-guerriers sensibles à la Force, tandis que la galaxie s’agenouille devant le ténébreux Empire Infini. La confrontation entre les deux camps s’annonce inévitable.

Mais n’allons pas trop vite en besogne. A l’issue du premier épisode, nous avons fait la connaissance de Xesh, un mystérieux guerrier sensible à la force et équipé d’un sabre laser primitif. Le « limier » , puisque tel est son rang dans l’Empire Infini, est venu s’écraser à bord du vaisseau de son maître rakata à la surface de Tython. Xesh a survécu à son combat contre les Je’daii et accepté de collaborer avec leur ordre. En raison de sa maîtrise du côté obscur, il a été exilé sur la lune Bogan afin qu’il puisse retrouver l’équilibre dans la Force à travers la méditation. Pour le jeune homme, cet exil forcé n’est qu’une trahison de la parole des Je’daii : lui qui n’a jamais été formé à autre chose que le côté obscur n’a aucune chance de revenir d’exil ! Sur cette triste lune sombre, il rencontre Daegen, un autre Je’daii exilé. L’homme a eu une vision, autrefois, qui a provoqué sa damnation. Il est persuadé que Xesh l’aidera à la réaliser, et entend bien suivre sa destinée, quant bien même devra-t-il affronter ses anciens frères et sœurs Je’daii. Est-il un fou ou un prophète ? Pour Xesh comme pour les Je’daii, de la réponse à cette question dépend leur salut. Car déjà, les rakata ont flairé la piste de Tython.

Le cap du second tome est toujours une étape critique pour un comics. Après l’introduction tonitruante du premier tome, il est en effet primordial de retenir le lecteur alors que le rythme de l’action adopte un tempo bien plus lent. Si la « genèse des Jedi » n’échappe pas à cette règle, force est de reconnaître que ce second volet s’en sort plutôt bien. John Ostrander et Jan Duursema parviennent à doser suffisamment d’action et de révélation pour que le souffle épique du premier tome ne retombe pas brutalement. Aussi ce second épisode se lit-il avec beaucoup de plaisir, parvenant même à allécher le lecteur grâce à quelques nouvelles révélations sur les origines des peuples galactiques. C’est donc avec une certaine impatience que j’attends la sortie mi-septembre du troisième tome de la série. Après ce départ tout à fait honorable, il me semble que les futurs tomes s’annoncent tout aussi prometteurs. « La genèse des Jedi » est sans contexte une série à recommander aux fans inconditionnels de l’Univers Étendu et amateurs de l’antique passé de cette lointaine, bien lointaine galaxie…

 

Star Wars – La genèse des Jedi tome 2 – Le prisonnier de Bogan. Scénario : John Ostrander & Jan Duursema. Dessin : Jan Duursema. Couleurs : Wes Dzioba. Editions Delcourt (2013), collection « Contrebande », 120 p. 


Comment l’Homme a empêché un refroidissement climatique

Que mes lecteurs se rassurent, derrière ce titre particulièrement provocateur ne se cache pas un soudain parti pris en faveur de la pollution atmosphérique. Mais plutôt une réflexion personnelle suite à la publication de trois pertinents articles de climatologie malheureusement boudés par les magazines de vulgarisation scientifique. En effet, il semble que la presse grand public se limite uniquement à relayer les avis d’été pourri ou à déformer les propos alarmants d’experts climatiques en une sur-enchère d’annonces alarmistes. C’est d’autant plus regrettable qu’au cours de ces derniers mois, une avancée importante à mon sens a été faite en climatologie. La célèbre « pause climatique » brandie par les anti-sciences comme une réfutation du réchauffement climatique est désormais clairement expliquée par les climatologues. Et si mon titre se voulait volontairement cynique, c’est peut-être pour mieux digérer les conclusions particulièrement pessimistes que m’inspirent ces travaux récents.

Le hoax de la « pause climatique » est né de l’analyse biaisée des températures moyennes mesurées à la surface du globe. Reconnaissons-le, après la forte montée des températures au cours des années 70 à 90, la courbe venait s’infléchir à tel point que la très faible pente positive rapportée depuis 1998 laissait croire à un arrêt brutal du réchauffement climatique. En définitive, les records de mois les plus chauds continuent à s’accumuler, mais de manière bien moins spectaculaire que l’emballement annoncé par les précédents modèles climatiques. Dans ces situations, le scientifique s’interroge et recherche calmement quels facteurs ont pu modifier la donne. Le climato-sceptique, quant à lui, se frotte les mains en se gardant bien de tout raisonnement contraire à sa doctrine. Seulement derrière la « pause climatique » se cachait une variation naturelle sous-estimée : un refroidissement climatique temporaire et multifactoriel. Autant dire que pour le partisan anti-science, l’explication est déjà bien trop compliquée. Mais puisque nous ne sommes pas sur un site climato-sceptique, tâchons de faire l’effort qui leur fait tant défaut et regardons plus en détails comment le réchauffement climatique a pu être freiné ces dernières années. Un premier papier tout d’abord, publié dans la revue Geophysical Research Letters [1], montre grâce à l’analyse statistique des températures moyennes mesurées à la surface de la Terre qu’un refroidissement naturel s’oppose bien au réchauffement climatique anthropique. Cette conclusion apparaissait déjà en substance dans les résultats publiés par Meehl et al. (2004) (voir la figure ci-dessous). L’article proposé par Lovejoy et al. (2014) confirme donc les précédentes interprétations en s’appuyant sur une autre méthode statistique développée précédemment par la même équipe. Puisque la chose est acquise, intéressons-nous maintenant à ces facteurs naturels présumés.

 

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Crédits : Meehl et al. (2004)

 

Markus Huber et Reto Knutti ont également publié en août dernier dans la revue Nature Geoscience un article revenant plus en détails sur ces facteurs responsables [2]. Certains détracteurs du GIEC, comme Allègre et Courtillot, ont émis par le passé l’hypothèse que l’activité solaire est responsable des changements climatiques mesurés. Paradoxalement, si leur hypothèse a été depuis infirmée (voir la figure ci-dessous), il semblerait que l’activité solaire soit bien un des facteurs naturels responsables de la stagnation du réchauffement climatique. Depuis 13 ans, le Soleil présente une période de faible activité anormalement plus longue que d’accoutumée. Cette baisse de l’irradiance solaire rajoutée à la forte dispersion atmosphérique au cours des dernières années d’aérosols d’origine volcanique (comme lors de l’éruption du volcan Eyjafjallajökull en 2010) s’ajoutent dans la colonne des facteurs « refroidissants » du bilan climatique mondial. Autre phénomène fluctuant, l’année 1998 a été caractérisée par un important événement El Niño, significatif d’une année « chaude ». Le contre-phénomène de La Niña qui s’en suivit eut un effet à l’inverse « refroidissant » sur les températures des années suivnates. Étant donné la difficulté de prévision du phénomène El Niño/La Niña, les modèles climatiques ont en toute logique pâti du manque de données disponibles.

 

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Sources : skepticalscience.com/

 

Enfin, un papier paru fin août dans la revue Science [3] vient apporter une information supplémentaire : un des facteurs responsables du ralentissement du réchauffement climatique serait à chercher dans la circulation des courants océaniques Atlantique et de l’hémisphère sud. Au cours des années 70-90, les données collectées montraient que les courants chauds s’attardaient plus longtemps vers les eaux de surface, permettant une libération de la chaleur dans l’atmosphère et contribuant de manière significative au réchauffement climatique. Mais à la fin des années 90, les courants se sont brutalement accélérés, renvoyant cette fois-ci les eaux chaudes vers les profondeurs de l’océan. Selon les océanologues Ka-Kit Tung et Xianya Chen à l’origine de cette étude, le changement est suffisamment important pour expliquer la « pause climatique » actuelle. Une conclusion un peu plus hasardeuse que certains climatologues modèrent déjà dans les colonnes de Nature News. Toujours est-il qu’un troisième facteur naturel vient compléter la liste des responsables de cette « pause climatique » .

Nos facteurs désormais mieux compris, les modèles climatiques peuvent être réajustés, et comme attendu les voilà incluant désormais cette « pause climatique » dans leurs résultats [2]. La problématique soulevée au cours de années 2000 est donc en bonne voie d’être résolue. Notre colonne des facteurs « refroidissants » désormais mise à jour, regardons du côté de la colonne des facteurs « réchauffants » , avec à leur tête les rejets de GES d’origine anthropique. Puisque les températures mondiales « stagnent » depuis la fin des années 90, il faut trouver un responsable à l’absence de refroidissement climatique. Or pendant cette même période, les rejets de GES n’ont cessé d’augmenter de manière exponentielle. D’où ma conclusion évoquée en titre de ce billet : l’Homme a empêché un refroidissement climatique grâce à ses émissions polluantes. Il y aurait de quoi remettre une médaille aux industriels et politiciens pour leur bienfaitrice inaction : imaginez si nous avions eu un été encore plus pourri ? Mais cessons-là toute ironie grinçante, car le pire reste toujours à venir. Que ce soient les événements El Niño, l’activité solaire ou les circulations océaniques, tous ces facteurs fluctuent, et leurs tendances actuelles viendront à s’inverser. Que se passera-t-il lorsque ces trois facteurs redeviendront favorables à une montée des températures ? Nous observerons alors une hausse brutale du réchauffement climatique, avec toutes les conséquences catastrophiques que cela impliquera. Faut-il donc se réjouir de cette « pause climatique » qui n’en est pas vraiment une ? Non, bien au contraire. Car elle s’annonce en quelque sorte comme le calme avant la tempête …

 

 

Références :

 

[1] Lovejoy, S. (2014). Return periods of global climate fluctuations and the pause. Geophysical Research Letters, 41(13), p. 4704-4710.

[2] Huber, M.; Knutti, R. (2014). Natural variability, radiative forcing and climate response in the recent hiatus reconciled. Nature Geoscience. doi:10.1038/ngeo2228

[3] Chen, X.; Tung, K-K. (2014). Varying planetary heat sink led to global-warming slowdown and acceleration. Science 345(6199), p. 897-903.


The Great Old Ones – Tekeli-li

tekili-li » Je ne suis pas fou. Je souhaite juste aujourd’hui prévenir le monde des horreurs indicibles qu’une nouvelle expédition dans ce désert blanc pourrait libérer. Non je ne suis pas fou. Je les ai vues ces entités rampantes, plus anciennes que les hommes, ces immondices cachées dans leur cité de pierre noire. Je les ai vues, plus grandes que tous les édifices, plus effrayantes que la mort elle-même. Je les ai vues, ces montagnes hallucinées  » .

The Great Old Ones fait partie de ces groupes montants de la scène black metal actuelle. Ces bordelais formés en 2009 par Benjamin Guerry (voix, guitare) se sont plongés dans un black atmosphérique lovecraftien de grande facture. Soit dit en passant, marier Lovecraft et metal est une grande tradition du genre, et les exemples ne se limitent nullement au célèbre Call of Ktulu de Metallica ! Aussi réussir cette fusion gagnante entre musique extrême et oeuvres du Maître nécessite désormais une bonne dose de travail comme d’inspiration. Sur ces points, Benjamin Guerry a particulièrement soigné ses compositions, puisqu’il a travaillé deux ans en amont avant de rechercher des musiciens pour enregistrer leur premier album, « Al Azif » (2012). Deux labels différents signent alors cet album : Antithetic Records aux USA et Les Acteurs de l’Ombre en Europe. Ayant désormais planté son étendard sur la scène black metal, The Great Cold Ones revient deux ans plus tard avec son second album, « Tekeli-li » , qui vient largement confirmer les débuts prometteurs de nos frenchies.

Inspiré de la nouvelle « Les Montagnes hallucinées » , l’album se resserre sur une tracklist de six titres seulement. Alternant narration, chants black et passages instrumentaux, les compositions se veulent avant tout de longues immersions dans l’univers de la nouvelle. « Tekili-Li » est bien entendu le cri horrible qu’émettent les shoggots, ces créatures créées par les Grands Anciens et qui provoquèrent leur chute finale en se rebellant. Dans la nouvelle de Lovecraft, les deux explorateurs de l’Université de Miskatonic rencontrent une de ces entités au cours de leur exploration des ruines d’une gigantesque cité perdue au cœur de l’Antarctique. C’est ce récit, écrit à la première personne par le géologue William Dyer, que nos bordelais entremêlent dans leurs compositions. Les chants se fondent aux mélodies instrumentales lourdes, d’influence doom, et de compositions riches. Le rythme de la nouvelle, enchaînant les longues phases d’exploration et la brusque fuite haletante, est restitué en brisant les passages instrumentaux par une double pédale stroboscopique et une variation de tempo efficaces. Comment résumer en quelques mots l’écoute des titres de The Great Old Ones ? Glaçante, déchirante, oppressante. Les mêmes sensations qui parcourent le lecteur en découvrant les textes de Lovecraft, alors que la suspension de son incrédulité le mène à se tenir devant un abîme sans fond. L’expérience est forte, le frisson jouissif, à l’image de la sublime cover de cet album, réalisée d’après une peinture de Jeff Grimal (voix, guitare).  Faut-il donc en déduire que ce groupe bordelais maîtrise toutes les approches artistiques du mythe de Cthulhu ? Oui, assurément.

Lovecraft aurait aujourd’hui 124 ans. Son oeuvre, quasiment inconnue du grand public de son vivant, est devenue au fil des décennies une pièce fondatrice de la littérature américaine moderne. Plus qu’une littérature de genre, il s’agit là des fondements d’une inspiration culturelle féconde. Soixante-dix sept ans après sa mort, son oeuvre poursuit son évolution. Son exploration ne connaît aucune limite artistique, et ses terribles révélations n’ont de cesse de rendre la pale lueur des étoiles toujours plus angoissante. The Great Old Ones parviennent à restituer à merveille cette ambiance étouffante du Mythe de Cthulhu. Mieux encore, il prouve que la scène black metal est capable de faire naître de jeunes groupes d’une grande maturité artistique et érudition culturelle. De nouvelles lettres de noblesse pour le black, et réjouissons-nous, ces lettres-là sont bordelaises !


Le choix de la vie – Ludovic Deloraine

Le-choix-de-la-vieLa vie est dure sur un astéroïde minier abandonné. Laissés à leur propre sort par une multinationale spatiale, les ouvriers échoués sur un monde ridiculement petit tentent désormais de cultiver le sol stérile de cet immense dépotoir terraformé. Dans une masure délabrée, Chlod’weig Lohrein, dit le Païen, cherche une réponse à son existence en guettant les présages des dieux. Son épouse Avanis, qui ne peut avoir d’enfants, s’est réfugiée dans ce curieux loisir qu’est la « lecture ». L’injustice de leur quotidien n’échappe pas à Chlod’weig. Pourtant, il lui faut attendre sa rencontre avec le Nihiliste, un étrange cyborg voleur d’eau, pour que sa foi vacille enfin. Quittant la zone éclairée de l’astéroïde pour pénétrer dans la mortelle « zone d’ombre », il découvre un monde dont il ignorait tout, peuplé de personnages aussi étranges que dangereux …

Ludovic Deloraine est un auteur que j’avais découvert un peu par hasard, à la lecture de son roman Le Clan Fimbulsson. Le bougre a depuis parcouru un bout de chemin et c’est comme nouvelliste de science-fiction que je recroise à nouveau sa prose. Publiée en format numérique aux éditions Artalys, sa nouvelle « Le choix de la vie » se présente à la fois sous les étiquettes de space-opéra et de conte philosophique moderne. Le décors de l’intrigue, qui n’est pas sans rappeler le film Outland de Peter Hayms, nous plonge dans une sorte de western post-apocalyptique où les derniers mineurs d’un astéroïde abandonné tenteraient de maintenir un semblant de vie civilisée. Mais les faibles moyens techniques comme intellectuels dont ils disposent en ont fait de pauvres bougres abrutis par leur propre gnôle et incapables d’échafauder le moindre plan de secours face à l’inévitable disparition de leur fragile atmosphère. Débute alors la rencontre avec le Candide de ce conte, Chlod’weig Lohrein. Héros malgré lui, le pauvre homme est un croyant très peu instruit mais pourtant doté d’une grande intelligence. Sa quête existentialiste s’entremêle rapidement d’un conflit contre l’autorité, faisant du personnage un héritier à la fois de la Zone du Dehors d’Alain Damasio et du Petit Prince de Saint-Exupéry.

Conte philosophique particulièrement bien mené, « Le choix de la vie » est également une expérience originale d’écriture, le narrateur enchaînant les focalisations à la première personne ou omnisciences dans de courts paragraphes entrecroisés. Ce travail sur la narration diégétique renforce l’exploration de ce candide futuriste, et nous renvoie à nos propres interrogations : quelle est la place de l’individu dans nos sociétés ? En sommes-nous acteurs ou esclaves ? Où se situe le garde-fou, si tant est qu’il puisse encore exister? Mettant en scène les conflits existentialistes du personnage principal dans un monde à l’agonie, Ludovic Deloraine traduit ses inquiétudes justifiées sur notre propre avenir. Comme son héros, il nous faudra nous aussi oser pénétrer dans l’obscurité pour oser porter un regard neuf sur notre civilisation. Mais en aurons-nous le courage ?

 

Le choix de la vie, Ludovic Deloraine (2014). Editions Artalys, 26 p.