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Le Conspirateur de Mars – E.R. Burroughs

the_master_mind_of_marsLorsque s’achève la première partie du Cycle de Mars avec Échecs sur Mars (1922), la renommée de John Carter est florissante. Le succès des aventures martiennes auprès du grand public fait de notre héros le premier personnage de romance planétaire à atteindre une aussi large renommée dans la culture populaire. Chose assez remarquable, puisque si les magazines pulps prolifèrent alors, peu d’entre-eux ne connaissent un tel engouement des lecteurs. Et pourtant, malgré ce constat encourageant, E.R. Burroughs délaisse peu après les aventures de John Carter au profit du Cycle de la Lune, de ses romans westerns et des aventures de Tarzan, personnage appelé à connaître une célébrité mondiale surpassant de loin celle du Seigneur de Barsoom.

Selon la légende, c’est Hugo Gernsback en personne, le père de la science-fiction moderne, qui incita Burroughs à reprendre l’écriture du Cycle de Mars. Gernsback n’avait pas forcément bonne réputation auprès des auteurs, en raison de ses mauvais paiements et de son avarice. Burroughs aurait dans un premier temps tenté de publier ce nouvel épisode chez d’autres éditeurs comme Munsey (Argosy All-Story) ou Street & Smith (Astounding Stories). Mais la satire religieuse du culte martien du Grand Tur aurait été jugée trop grinçante par ces derniers. Peut-être est-ce pourquoi Burroughs consentit à vendre son nouveau roman à Gernsback pour un salaire trois fois moins important que les tarifs habituels de Munsey, précédent éditeur du Cycle de Mars en feuilleton. Gernsback publie le roman, qu’il rebaptise « The Master Mind of Mars », dans l’éphémère Amazing Stories Annual, publication compagnon d’Amazing Stories dont l’unique volume sortit le 15 juillet 1927. Ce nouvel épisode du Cycle de Mars bénéficie même des honneurs de l’illustration de couverture, réalisée comme il se doit par Frank R. Paul. Fort de son succès éditorial, Gernsback transforma Amazing Stories Annual en une revue-compagnon trimestrielle, Amazing Stories Quarterly, dont le premier numéro sortit en janvier 1928. Quant au Conspirateur de Mars, il est publié en roman dès 1928 chez A. C. McClurg, l’éditeur historique du Cycle dans cette version.

Pour ce nouvel opus, E.R. Burroughs abandonne quelques temps John Carter et nous présente le Capitaine Ulysses Paxton. Officier de l’infanterie américaine gravement blessé par un éclat d’obus durant la première guerre mondiale, le voilà brutalement projeté sain et sauf sur Barsoom. Burroughs reproduit dès le préambule le même schéma narratif que dans les premières aventures du Cycle de Mars : tout comme John Carter lui confia le récit de ses aventures pour qu’il les publie, Burroughs reçoit de la part d’Ulysse Paxton le récit de sa propre saga sur Barsoom. A la différence que Paxton est un fan imaginaire de Burroughs, et qu’il considère – lui et ses autres fans – comme les seules personnes au monde capables d’apprécier son témoignage à sa juste mesure. Aussi, contrairement aux premières pages du Cycle de Mars, le héros ne découvre pas un monde totalement étranger mais identifie rapidement son nouvel environnement comme la Barsoom qu’il a tant rêvé. Son temps d’adaptation se retrouve bien plus court, et nul doute que le courageux Ulysse Paxton rencontrera au cours de ses aventures son célèbre compatriote John Carter. Mais pour le moment, le voilà projeté dans les jardins de Ras Thavas, un savant fou de Barsoom qui le réduit immédiatement en esclavage. L’ermite le rebaptise Vad Varo, lui enseigne la langue martienne, et l’initie aux secrets de la transplantation de cerveaux et à l’embaumement de corps vivants. Car grâce à l’usage d’un merveilleux fluide anesthésiant, Ras Thavas a découvert comment suspendre la vie, conserver intacts ses malheureuses victimes et procéder à d’horribles transferts de cerveaux. Ses talents lui ont valu une immense fortune, les riches vieillards décatis des cités voisines étant prêts à payer le prix fort pour que leur cerveau soit transféré dans de jeunes et beaux corps vigoureux. La Jeddara (reine martienne) Xaxa de la cité voisine de Phundahl a ainsi commandé le transfert de son cerveau dans le corps de la sublime Valla Dia, une mystérieuse jeune femme capturée par les sbires de Ras Thavas. Le Capitaine Paxton, qui assiste à sa première transplantation, tombe fou amoureux de l’innocente jeune fille, et se jure de trouver un moyen de réparer cette infamie. Patiemment, il tisse son propre réseau d’alliés au sein du domaine de son maître, qu’il force à accepter ses conditions le jour ou le vieillard se meurt à son tour. Mais pour redonner à Valla Dia son corps d’origine, encore faut-il capturer la Jeddara Xaxa ! Les aventures de Paxton ne font donc que commencer. Aidé par d’improbables compagnons dont Hovan Du, l’homme-singe au demi-cerveau humain, Ulysses Paxton devra combattre les sbires de Xaxa, les souverains corrompus des cités voisines et les prêtres fanatiques du Grand Tur !

amazing_stories_annual_1927Une fois de plus, E.R. Burroughs propulse ses lecteurs sur Barsoom et rejoue la spectaculaire projection d’un héros terrien à la surface de ce monde agonisant. Un scénario pour le moins répétitif, et pourtant remarquablement bien exécuté, au point se montrer à nouveau captivant. Si Barsoom ne semblait plus avoir de secrets pour le lecteur de la première partie du Cycle, Burroughs parvient encore à le surprendre en y apportant d’intéressants ajouts. Tout d’abord, le cadre du roman se situe presque aux antipodes d’Hélium, la cité d’adoption de John Carter. Cette portion reculée présente ce qui semble être les derniers reliquats des océans martiens évaporés. Il n’est plus question de canaux dans cette région du globe mais de marécages infestés de créatures monstrueuses. Ensuite, Burroughs poursuit son investigation de la science martienne en lui adjoignant le thème du savant fou en la personne de Ras Thavas. Ce Frankenstein barsoomien deviendra par la suite un personnage récurant du Cycle, puisque dans Les Hommes Synthétiques de Mars, John Carter partira à sa recherche pour sauver Dejah Thoris. Enfin, Burroughs reprend sa critique des religions déjà entreprise dans Les Dieux de Mars lorsqu’il révélait la cruauté du culte de la déesse Issus. Cependant, l’auteur va encore plus loin en fustigeant le clergé à travers le culte désopilant du Grand Tur. Cette divinité, visiblement montée de toutes pièces pour manipuler le peuple et la noblesse de Phundahl, exige de ses fidèles toute une série de prières et de génuflexions absurdes, que Burroughs prend un malin plaisir à ridiculiser. Ces prêchi-prêchas, furieusement anticléricaux, ne pouvaient que laisser frileux ses éditeurs habituels. Mais qu’en était-il de Gernsback ? En raison de ses pratiques éditoriales controversées, il serait tentant de conclure que l’appât du succès l’emporta en premier. Mais ce serait sans oublier que Gernsback envisageait la science-fiction comme la rencontre des domaines scientifiques et du récit, aussi la critique de la religion en tant qu’obscurantisme manipulant les peuples ne pouvait que convenir moralement à cet auteur et éditeur progressiste. Gardons-nous donc de tout jugement trop hâtif. Quant au caractère scientifique de Barsoom, sil peut faire aujourd’hui sourire, rappelons que bien avant l’exploration spatiale, les observations de Lowell et Schiaparelli décrivaient avec le plus grand sérieux la planète Mars comme un monde ancien, peut-être encore habité, et parcouru à sa surface par de profonds canaux asséchés. Seules les sondes soviétiques et américaines brisèrent ce doux rêve scientifique près d’un demi-siècle après la naissance de John Carter.

Avec ce Conspirateur de Mars, Burroughs marqua un retour réussi dans le Cycle de Mars. Cette seconde partie, bien que laissant pour le moment en retrait le célèbre John Carter, renouvelle efficacement l’univers tout en servant d’introduction aux futures aventures de ses héros (et héroïnes) martiens. Une épopée unique, fondatrice de la romance planétaire et inspiratrice du planet-opera contemporain. Quel plaisir de retrouver enfin cette suite du Cycle de Mars dans sa traduction de Martine Blond ! Une excellente initiative pour laquelle il faut remercier les éditions Omnibus, qui en deux recueils ont à nouveau rendu disponibles les « canons » du Cycle (dix romans) dans notre belle langue de Molière.


L’Abomination de Dunwich – H.P. Lovecraft

lovecraft_bouquins_1La sinistre bourgade de Dunwich, perdue en plein cœur du Massachusetts, semble dégager pour le voyageur égaré une curieuse atmosphère d’horreur. A croire que les lieux gardent encore en mémoire les terribles événements qui ravagèrent le village. Ces phénomènes paranormaux semblent reliés aux curieux agissements du vieux Whateley et de Lavinia, sa fille albinos et difforme. Ces deux marginaux, à qui la populace attribue des cultes païens célébrés sur l’ancienne table de pierre au sommet de Sentinel Hill, ont inspiré toutes sortes de rumeurs après que Lavinia ait enfanté du petit Wilbur, un repoussant garçon sans père au développement et à l’intelligence anormalement précoces pour son âge. Son grand-père l’instruisit dans le plus grand secret à la lecture de vieux ouvrages ésotériques, et alors que les années passèrent, tous deux cachèrent dans la grange voisine un horrible secret. Mais après la mort du vieux Whateley et de sa mère, Wilbur se retrouve soumis à un redoutable défi. Il doit achever l’expérience initiée par son grand-père, et pour cela convaincre les bibliothécaires de l’Université de Miskatonic de le laisser consulter leur exemplaire complet du fameux Nécronomicon. S’il échoue, Wilbur pourrait perdre le contrôle de l’expérience, et libérer prématurément une terrible abomination sur Dunwich…

Nous sommes en 1928. Lovecraft, dont le mariage avec Sonia Greene n’est plus qu’une « obligation domestique » comme il l’écrit lui-même, est invité par une de ses correspondantes, Edith Minier, à séjourner une semaine dans le village de North Wilbraham (Massachusetts). Le charme de la région lui fait grande impression, et de retour à Providence en juillet, il entame l’écriture d’une nouvelle dont le décors lui est directement inspiré par son excursion. Ainsi naît la mystérieuse bourgade de Dunwich, perdue au cœur d’une nature hantée par ses démons et ses légendes. Car le folklore tout comme les lieux ont fortement inspiré Lovecraft, qui écrira à August Derleth que « L’Abomination de Dunwich » tire également ses origines des nombreuses légendes de Nouvelle-Angleterre. Le Massachusetts est pour le moins hanté par son sinistre passé : Salem et ses fameuses sorcières bénéficient d’une renommée mondiale, et Lovecraft ne manque pas d’attribuer la fondation de Dunwich à des colons de la célèbre ville puritaine. La campagne environnante se retrouve également transposée dans la nouvelle, la montagne de Wilbraham devenant en tout état de cause la Sentinel Hill au sommet de laquelle les Wateley célèbrent leurs sabbats infernaux. Quant au tumulus de pierre, il peut tout aussi bien être inspiré des sites néolithiques européens que des vestiges précolombiens canadiens.

Le décors mis en place, reste n’est que littérature, ou pour mieux dire, lectures de Lovecraft. Comme toujours, l’attrait pour le fantastique du maître de Providence s’appuie sur sa solide culture mythologique. L’épigraphe de Charles Lamb tiré de l’ouvrage Des sorcières et autres craintes nocturnes (1821) place d’emblée la nouvelle dans cette perspective. Si les rites impies célébrés par le vieux Wateley et sa fille Lavinia en l’honneur de Yog-Sothoth relient bien entendu la nouvelle au « mythe de Cthulhu », le culte rendu à cette entité cosmique n’est pas sans rappeler celui de la divinité grecque Pan. Tout comme cet ancien culte fut dénoncé par les chroniqueurs chrétiens romains, le paganisme de Yog-Sothoth est décrié par les villageois puritains de Dunwich, qui redoutent ces sabbats infernaux au sommet de Sentinel Hill. Le repoussant personnage de Wilbur, fils de Lavinia et né de père inconnu, a d’ailleurs tous les attributs de l’hybride humain-Pan : « il était néanmoins extrêmement laid, si brillant qu’il parût; il avait quelque chose de l’animalité, proche du bouc, par ses lèvres épaisses, sa peau jaunâtre aux pores dilatés, sa rude chevelure crépue et ses oreilles bizarrement étirées » [1]. La nouvelle semble en cela également inspirée d’Arthur Machen, un des auteurs fétiches de Lovecraft, et dont la novella « Le Grand Dieu Pan » (1894) est d’ailleurs cité dans le texte. L’occultisme de Machen eut une grande influence sur le cosmicisme de Lovecraft, sans que l’homme athée qu’il fut bascule pour autant dans la religion. Le nom de Dunwich est d’ailleurs probablement tiré de la lecture du roman de Machen The Terror (1917), et certains termes occultes prononcés par Wilbur Whateley sont vraisemblablement issus de la nouvelle « The White People ».

 

"Le Faune" de Carlos Schwabe (1923)

« Le Faune » de Carlos Schwabe (1923)

 

Mais Lovecraft ne se contente pas d’encrer sa nouvelle dans le terreau fertile de ses lectures fantastiques et occultes. Il profite de son inspiration pour évoquer de nouveau son fameux Nécronomicon, l’ouvrage maudit de l’arabe fou Abdul Alhazred. Cette fois-ci, le livre est détenu par les bibliothécaires de l’Université de Miskatonic, à Arkham. Cette célèbre institution lovecraftienne – aussi fictive que la cité qui l’abrite – apparaît pour la première fois dans le feuilleton novellisé « Herbert West, réanimateur » (1921-22). Avec « l’Abomination de Dunwich », l’Université de Miskatonic fait sa seconde apparition. Lovecraft l’utilise alors dans un rôle qui lui restera dévolu dans ses textes postérieurs, à savoir celui d’un centre universitaire d’importance nationale, voire même de renommée internationale dans « Les Montagnes hallucinées », et dont la bibliothèque cache un rarissime exemplaire complet du Nécronomicon. Les universitaires ayant consulté l’ouvrage restent partagés à son sujet. Certains le considèrent comme une curiosité folklorique ; d’autres comme le Dr. Henry Armitage sont convaincus que ces pages renferment de sombres pouvoirs et se font un devoir de veiller à ce qu’aucun être mal-intentionné ne vienne à le consulter. Aussi le bibliothécaire s’oppose-t-il à ce que Wilbur ait accès à l’ouvrage pour compléter les pages manquantes de son exemplaire familial en bien mauvais état. Un autre exemple de l’intérêt universitaire pour cette copie du Nécronomicon nous est donné dans la nouvelle « Les Montagnes Hallucinées » :les scientifiques de l’expédition antarctique Miskatonic font ainsi le rapprochement entre leurs surprenantes découvertes et leurs lectures de l’ouvrage. Mais tous les savants de l’Université ne semblent pas avoir été mis dans la confidence, ou du moins se gardent de toute comparaison hâtive entre le grimoire maudit et leurs observations paranormales. C’est le cas de l’équipe scientifique envoyée à la rencontre de la météorite tombée sur les terres de la famille Gardner dans « La Couleur tombée du ciel », et qui tenteront d’apporter un regard scientifique sur les sinistres événements qui en découleront. L’Université de Miskatonic se présente donc comme une caution scientifique solide, ses professeurs alternant selon les nouvelles aussi bien les rôles de gardiens du Nécronomicon que d’investigateurs rationnels. Quant à ses étudiants et visiteurs occasionnels, ils peuvent se retrouver confrontés malgré eux aux sortilèges du Nécronomicon, comme Walter Gilman dans « La Maison de la sorcière », ou bien cacher leurs véritables desseins, comma la mystérieuse Asenath Waite dans « Le Monstre sur le seuil » ou le repoussant Wilbur Whateley dans « L’Abomination de Dunwich ».

Chose assez rare pour être soulignée, « L’Abomination de Dunwich » est une nouvelle plutôt optimiste, puisqu’elle se solde par la défaite des Whateley et de leur allié Yog-Sothoth. Grâce aux incantations contenues dans le Nécronomicon, le Dr. Armitage, le Pr. Rice et le Dr. Morgan de l’Université de Miskatonic parviennent à vaincre l’horreur maraudant en pleine campagne de Dunwich, mettant ainsi un terme au chaos engendré. Cette dernière partie de la nouvelle se présente également comme très « hollywoodienne » dans son écriture, bien que la formule soit pour le moins anachronique lorsque appliquée à l’œuvre de Lovecraft. La comparaison semble pourtant permise alors que l’abomination sème la destruction sur son passage, et qu’une course-poursuite s’engage contre elle. Le rythme de la nouvelle s’accélère subitement, tranchant avec la lenteur envoûtante des premières parties du récit ; la narration change également, ne se focalisant plus sur les Whateley mais adoptant une position de spectateur dans cette bataille finale engagée contre leur horrible création. Ces changements brutaux, tout comme la conclusion inhabituelle de l’intrigue, ont de quoi surprendre. La nouvelle, parue en avril 1929 dans Weird Tales, ne fait d’ailleurs pas l’unanimité auprès des biographes de Lovecraft. Si Lin Carter en apprécie la tension croissante et son point culminant, S.T. Joshi, en revanche, déplore sa trame résolument manichéenne. Difficile en effet de ne pas se sentir tout aussi partagé après la lecture de cette nouvelle. Du paganisme cthulhien des premières pages jusqu’à sa conclusion spectaculaire, Lovecraft semble jouer les équilibristes au-dessus d’un gouffre. Parvient-il à garder l’équilibre tout au long du récit ? Au lecteur le soin de juger si la performance lui semble convaincante ou non.

[1] H.P. Lovecraft, The Dunwich Horror (1928). Traduit de l’américain par Jacques Papy et Simone Lamblin, éditions Denoël.


Une carte géologique pour le Trône de Fer

Un groupe de géologues de l’Université de Stanford et fans de Game of Thrones se sont proposés d’étudier la géologie de Westeros et d’Essos. Leur travail est d’autant plus remarquable qu’ils ont, pour se faire, compilé l’ensemble des informations exploitables contenues dans les romans de G.R.R. Martin et wikis de fans.

Le résultat de cette approche scientifique et ludique est résumé en une carte géologique, réalisée avec les mêmes logiciels que ceux utilisés en géosciences. Présentée sur leur site web le « Stanford’s Generation Anthropocene blog », cette magnifique carte propose également du contenu interactif sur les événements géologiques majeurs de Westeros.

Voici une belle occasion de rappeler la richesse de Game of Thrones, mais également de souligner l’importance des cartes dans les univers de fantasy. La semaine dernière, Le Monde.fr avait proposé dans le même esprit une animation des enjeux politiques de Westeros pour réviser la série Game of Thrones avant la saison 4. Une autre remarquable initiative qui rappelait l’émission « le dessous des cartes » ! Décidément, le Trône de Fer n’a de cesse de nous fasciner.

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La « Cli-Fi » n’est pas plus étrange que la réalité.

Par Dan Bloom.

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Lorsque nous lisons des romans ou nouvelles dans n’importe quelle langue, nous nous intéressons d’abord au récit. Nous lisons pour découvrir quelque chose de nouveau, et dans l’espoir de ressentir un élan d’émotion à travers les mots et le style de l’auteur. Aussi, comment raconter le « roman » du changement climatique et du réchauffement global ? Un nouveau genre littéraire, surnommé « cli-fi » (anticipation climatique en français), a évolué durant ces dernières années. Et alors que le terme est inspiré du « sci-fi » anglo-saxon, ce nouveau genre se concentre sur des récits relatant le changement climatique et ses impacts sur notre quotidien actuel et futur.

Certaines personnes considèrent l’anticipation climatique comme un sous-genre de la science-fiction, ce qui n’est pas si faux. Mais par de nombreux aspects, l’anticipation climatique est également un genre à part entière qui prend de l’ampleur non seulement comme littérature de divertissement – dont elle en a tous les atouts – mais également comme une réponse sérieuse aux myriades de questions complexes soulevées par le changement climatique.

Pour ma part, j’ai accumulé quelques connaissances sur cette « cli-fi » pour avoir passé ces dernières années à populariser le genre, non seulement auprès des anglophones mais également à l’attention des milliards de lecteurs espagnols, chinois, allemands ou français, pour ne citer qu’eux. L’anticipation climatique telle que je la vois est un genre qui mériterait d’être abordé par les lecteurs du monde entier. Il s’agit d’un genre international à destination d’un lectorat international. Un nombre croissant de romans d’anticipation climatique ciblent un public jeune – communément recensé dans la catégorie « youg adult » – comme Ferrailleurs des Mers de Paolo Bacigalupi, The Carbon Diaries 2015 de Saci Lloyd, Not a Drop to Drink de Mindy McGinnis ou encore Floodland de Marcus Sedgewick. Un choix judicieux dans la mesure où ce sont nos enfants et adolescents qui souffriront le plus des conséquences des modes de vie des générations précédentes.

Dans un monde confronté aux impacts potentiellement catastrophiques du changement climatique, la « cli-fi » est un nouveau genre littéraire désormais part entière de notre culture littéraire commune, vecteur de nouvelles idées et de connaissances sur l’avenir auquel l’humanité devra faire face, non seulement dans les prochaines décennies, mais dans les siècles à venir. C’est là où l’anticipation climatique entre en jeu. Elle peut jouer un rôle important en mariant personnages marquants et travaillés, histoire convaincante et prise de conscience environnementale des lecteurs du monde entier. Imaginez un roman qui non seulement atteint des milliers de lecteurs, mais les touche et les motive peut-être à devenir des voix supplémentaires dans le débat politique international autour des émissions de gaz à effet de serre. Tel est le potentiel de la « cli-fi ».

 

Evolution des températures d’ici le siècle prochain. Crédits : GIEC (2014).

Evolution des températures d’ici le siècle prochain. Crédits : GIEC (2014).

 

Une université américaine offre désormais un cours de littérature consacré aux romans et longs-métrages d’anticipation climatique pour tout étudiant inscrit dans des cursus de lettres ou de sciences de l’environnement. Pour Stephenie LeMenager, qui dirige cette classe à l’Université de l’Oregon, ce cours est l’occasion, pour elle comme pour ses étudiants, d’explorer la littérature et le cinéma à travers le regard porté des auteurs et réalisateurs sur les difficiles enjeux auxquels l’Humanité se retrouve confrontée en ce 21ème siècle. Le cours de LeMenager, intitulé « Les Cultures du changement climatique », est le premier en Amérique du Nord, et peut-être dans le monde entier, à relier démarche artistique et changement climatique de cette manière. Et je suis certain que d’autres universités à travers le monde suivront cette expérience pionnière en instaurant de nouveaux cours sur les fictions climatiques pour leurs étudiants.

Nathaniel Rich est un auteur de 34 ans. Son best-seller Odds Against Tomorrow, dont l’histoire se situe à Manhattan dans un futur proche, se penche sur les « mathématiques des catastrophes ». Résidant à la Nouvelle-Orléans, il est persuadé que de plus en plus de livres similaires au sien seront publiés – et non pas seulement en anglais ou ne développant que le point de vue d’auteurs occidentaux issus des pays les plus riches. Les auteurs du monde entier doivent être encouragés à se lancer dans le grand bain de l’anticipation climatique, et à se servir de leur propre culture littéraire afin d’aviser leurs concitoyens sur l’avenir que nous réserve probablement ce lent réchauffement planétaire. L’intrigue peut se révéler effrayante, mais les romans d’anticipation nous offrent une chance d’explorer ces questions avec prose et émotion. Les livres sont importants. La littérature a un rôle à jouer dans nos discussions sur les impacts mondiaux du changement climatique.

Vous me répondrez peut-être que les canons du changement climatique remontent aussi loin que le roman Le monde englouti, écrit en 1962 par J.G. Ballard. Un autre roman précurseur s’intéressant au changement climatique, intitulé The Sea and Summer, fut écrit en 1987 par l’australien George Turner. Barbara Kingsolver est une romancière américaine qui publia en 2012 son formidable roman « Flight Behavior ». Cet ouvrage me fit une forte impression lors de ma lecture, l’été dernier, aussi je recommande chaleureusement sa lecture. L’auteure canadienne Mary Woodbury a pour sa part créé le webzine Cli-Fi Books qui recense tous les romans « cli-fi » récents ou anciens.

Comment vois-je le futur ? J’envisage un monde où les hommes s’accrochent à l’espoir avec optimisme. Je suis un optimiste, et je crois que plus nous embrassons la science climatique à un niveau culturel, plus nous pourrons nous unir de manière efficace pour éviter le pire.

 

Dan Bloom est un journaliste, auteur freelance et activiste climatique. Ce blogueur bostonien, désormais établi à Taiwan, est à  l’origine du terme « cli-fi » proposé en 2007 pour catégoriser l’émergence d’une littérature de l’anticipation climatique. Depuis lors, il s’efforce de promouvoir aussi bien le genre littéraire que son message environnemental. Le présent article fut initialement publié par IPS News le 4 avril 2014. C’est avec la courtoisie et l’autorisation de l’auteur que je vous en propose une version francophone. Vous pouvez directement réagir avec Dan dans les commentaires (en anglais de préférence) ou en le contactant sur son compte twitter : @polarcityman.


Telescope

« Telescope » est un court-métrage dirigé par Collin Davis et Matt Litwiller. Nous sommes en 2183. La Terre est morte. Avec la perte de toute trace de vie organique, un archéologue cosmique voyage à vitesse supraluminique pour recueillir de précieuses images de notre monde perdu. Son vaisseau endommagé, il prend tous les risques pour capturer ces précieux témoignages. Un film poétique, à l’indéniable portée écologique.

 


Du fond du labo #7

Oyez, oyez, voici le nouvel épisode du « fond du labo » ! Au menu, la prometteuse confirmation d’un océan souterrain sur Encelade, un chromosome artificiel de levure, et une mauvaise nouvelle pour la biologie des cellules-souches.

Encelade

La sonde Cassini a confirmé par mesures du champ de gravité la présence supposée d’un océan souterrain sur la lune Encelade. En effet, dès 2005, la détection de jets d’eau salée riches en molécules organiques émis autour du pôle sud de la planète avaient permis aux astronomes d’émettre cette hypothèse. Grâce aux données collectées par la sonde Cassini, il semblerait que cette lune de Saturne possède bien un océan large d’environ 500 kilomètres, et enveloppé d’une épaisse couche de glace cristallisée. « Pour la première fois, nous avons utilisé une méthode géophysique pour déterminer la structure interne d’Encelade », souligne David Stevenson, professeur de sciences planétaires à l’Institut californien de technologie. La découverte d’un océan souterrain relance également l’hypothèse d’une vie extra-terrestre dans le système solaire. En effet, selon Linda Spilker, chef du projet Cassini à la NASA, toutes les conditions exobiologiques seraient réunies pour que les océans d’Encelade puissent abriter des formes de vies microscopiques. Lire dans Le Monde.

Une équipe de chercheurs américains est parvenue à synthétiser un chromosome synthétique de la levure Saccharomyce cerevisiae totalement fonctionnel ! Cette avancée majeure en biologie synthétique surpasserait le précédent record de Craig Venter et de son génome bactérien artificiel de Mycoplasma mycoides. En effet, si cette précédente étape avait permis la synthèse d’un chromosome bactérien entier de 1,1 millions de paires de bases, il avait fallu quinze années de développement et 40 millions de dollars pour parvenir à ce résultat. En comparaison, l’équipe de Jef Boeke, généticien à l’Université de New York, est parvenue à synthétiser un chromosome de 272.871 paires de bases au terme d’un projet initié en 2007. Leur chromosome est, certes, bien plus modeste en taille, mais le collectif de chercheurs et d’étudiants biologistes à l’origine de sa synthèse ont effectué de nombreuses délétions et modifications par rapport au chromosome natif (316.617 paires de bases), prolongeant ainsi bien plus loin la précédente expérience réussie de synthèse et de clonage d’un chromosome artificiel. Cependant, leur chromosome ne représente que 2,5 % du génome de S. cerevisiae. Boeke et son équipe font désormais le pari que d’ici 5 ans, une version synthétique complète du génome de la levure sera testé avec succès. Lire dans Science.

En janvier dernier, une nouvelle sensationnelle sur les cellules-souches avait fait beaucoup de bruit au sein de la communauté scientifique. Une équipe japonaise menée par Haruko Obokata de l’institut RIKEN publiait deux articles dans la revue Nature, annonçant avoir reprogrammé des cellules matures en cellules pluripotentes grâce à de simples bains de solutions acides. Les cellules-souches ainsi obtenues pouvaient se développer en n’importe quel type cellulaire, ouvrant ainsi d’immenses perspectives en biologie et médecine régénératrice. Hélas, ces deux papiers auraient peut-être été falsifiés. C’est du moins l’avis du comité d’investigation mandaté par le RIKEN. En effet, peu de temps après la publication de ces articles, des blogueurs scientifiques japonais et des contributeurs du site PubPeer avaient noté certaines anomalies sur les figures parues dans la revue Nature, laissant supposer que les clichés avaient été délibérément manipulés. Alerté, le RIKEN avait nommé dès février dernier un comité d’investigation afin de mener une enquête approfondie. Leur rapport final, présenté mardi 1er avril dernier, pointe du doigt plusieurs défauts susceptibles d’être des fraudes. La crédibilité des travaux d’Obokata est par conséquent sérieusement entamée. D’autres équipes du RIKEN tentent désormais de reproduire les résultats de l’équipe d’Obokata. Si leurs contre-expertises venaient à confirmer les soupçons de fraude, les deux articles parus dans la revue Nature pourraient bien être retirés. Lire dans Science News.